ce sexe qui n'en est pas un

L'Origine du monde, tableau
réalisé par Gustave Courbet en 1866.
Par Luce Irigaray
La sexualité féminine a toujours été
pensée à partir de paramètres
masculins. Ainsi l'opposition
d'activité virile clitoridienne /
passivité féminine vaginale dont
parle Freud - et bien d'autres... -
comme étapes, ou alternatives, du
devenir une femme sexuellement
« normale » semble un peu trop
requise par la pratique de la
sexualité masculine. Car le clitoris
y est conçu comme un petit pénis
agréable à masturber tant que
l'angoisse de castration n'existe
pas (pour le petit garçon), et le
vagin tire son prix comme « logis »
du sexe masculin quand la main
interdite doit se trouver un relais
pour le plaisir. Les zones érogènes
de la femme ne seraient jamais qu'un
sexe-clitoris qui ne soutient pas la
comparaison avec l'organe phallique
valeureux, ou un trou-enveloppe qui
fait gaine et frottement autour du
pénis dans le coït: un non-sexe, ou
un sexe masculin retourné autour de
lui-même pour s'auto-affecter.
Du plaisir de la femme rien ne se
dit dans une telle conception du
rapport sexuel. Son lot serait celui
du « manque »de l' »atrophie « - (du
sexe), et de - « l'envie du pénis "
comme seul sexe reconnu valeureux.
Elle tenterait donc par tous les
moyens de se l'approprier : par son
amour un peu servile du père mari
susceptible de le lui donner, par
son désir d'un enfant-pénis de
préférence garçon, par l'accès au
valeurs culturelles de droit encore
réservées au seuls mâles et de ce
fait toujours masculines, etc. La
femme ne vivrait son désir que comme
attente de posséder enfin un
équivalent du sexe masculin.
Or, tout cela paraît assez étranger
à sa jouissance sauf si elle ne sort
pas de l'économie phallique do
minante. Ainsi, par exemple,
l'auto-érotisme de la femme est-il
très différent de celui de l'homme.
Celui-ci a besoin d'un instrument
pour se toucher sa main, le sexe de
la femme, le langage... Et cette
auto-affection exige un minimum
d'activité. La femme, elle, se
touche d'elle-même et en elle-même
sans la nécessité d'une médiation,
et avant tout départage possible
entre activité et passivité. La
femme « se touche " tout le temps,
sans que l'on puisse d'ailleurs le
lui interdire, car son sexe est fait
de deux lèvres qui s'embrassent
continûment. Ainsi, en elle, elle
est déjà deux - mais non divisibles
en un(e)s - qui se baisent.
Le suspens de cet auto-érotisme
s'opère dans l'effraction violente,
l'écartement brutal de ces deux
lèvres par un pénis violeur. Ce qui
déporte et dévoie la femme de cette
auto-affection dont elle a besoin
pour ne pas encourir la disparition
de son plaisir dans le rapport
sexuel. Si lie vagin doit relayer,
aussi pas seulement, la main du
petit garçon pour assurer une
articulation entre auto-érotisme et
hétéroérotisme dans le coït - la
rencontre avec de tout autre
signifiant toujours la mort, -
comment sera aménagée dans la
représentation classique de la
sexualité la perpétuation de
l'auto-érotisme pour la femme ?
Celle-ci ne sera-t-elle pas laissée
dans l'impossible choix entre une
virginité défensive farouchement
repliée sur elle-même et un corps
ouvert pour la pénétration et qui ne
connaît plus dans ce - trou » que
serait son sexe le plaisir de sa
re-touche. L'attention quasi-
exclusive - et d'ailleurs combien
angoissée - portée sur l'érection
dans la sexualité occidentale prouve
- à quel point l'imaginaire qui la
commande est étranger au féminin. Il
n'y a là, pour une grande part,
qu'impératifs dictés par la rivalité
entre mâles: le plus fort étant
celui qui « bande le plus " qui a le
pénis lie plus long, le plus dur,
qui « pisse le plus loin " (Cf. les
jeux entre les petits garçons). Ou
encore par la mise en jeu de
fantasmes sado-masochistes
commandés, eux, par la relation de
l'homme à la mère : désir de forcer,
de pénétrer, de s'approprier, le
mystère de ce ventre où l'on a été
conçu, le secret de son,
engendrement, de son - origine "
Désir-besoin, aussi, de refaire
couler du sang pour raviver un très
ancien rapport intra-utérin, sans
doute, mais encore pré-historique -
au maternel.
La femme, dans cet imaginaire
sexuel, n'est que support plus ou
moins complaisant à la mise en acte
des fantasmes de l'homme. Qu'elle y
trouve, par procuration, de la
jouissance c'est possible et même
certain. Mais celle-ci est avant
tout prostitution masochiste de son
corps à un désir qui n'est pas le
sien; ce qui la laisse dans cet état
de dépendance à l'homme qu'on lui
connaît. Ne sachant pas ce qu'elle
veut, prête à n'importe quoi, en
redemandant même pourvu qu'il la «
prenne. comme « objet - d'exercice
de son plaisir à lui. Elle ne dira
donc pas ce qu'elle désire elle.
D'ailleurs, elle ne le sait pas, ou
plus. Comme l'avoue Freud, ce qui
concerne les débuts de la vie
sexuelle de la petite fille est si «
obscur », si « blanchi par les ans
», qu'il faudrait comme fouiller
très profondément la terre pour
retrouver derrière les traces de
cette civilisation-ci, de cette
histoire-ci, les vestiges d'une
civilisation plus archaïque qui
pourraient donner quelques indices
sur ce que serait la sexualité de la
femme. Cette civilisation très
ancienne n'aurait sans doute pas le
même langage, le même alphabet... Le
désir de la femme ne parlerait pas
la -même langue que celui de
l'homme, et il aurait été recouvert
par la logique qui domine l'Occident
au moins depuis les Grecs.
Dans cette logique, la prévalence du
regard et de la discrimination de la
forme, de l'individualisation de la
forme, -est particulièrement
étrangère à l'érotisme féminin. La
femme jouit plus du toucher que du
regard, et son entrée dans une
économie scopique dominante
signifie, encore, une assignation
pour elle à la passivité : elle sera
le bel objet à regarder. Si son
corps se trouve ainsi érotisé, et
sollicité à un double mouvement
d'exhibition et de retrait pudique
pour exciter les puisions du - sujet
" son sexe représente l'horreur du
rien à voir. Défaut dans cette
systématique de la -représentation
et du désir. « Trou » dans son
objectif scoptophllique. Que ce
rien, à voir doive être exclu,
rejeté, d'une telle scène de la
représentation s'avoue déjà dans la
statuaire grecque. Le sexe de la
femme s'en trouve simplement absent:
masqué, recousu, dans sa « fente "
Ce sexe qui ne
donne pas à voir n'a pas non plus de
forme propre. Et si la femme jouit
justement de cette incomplétude de
forme de son sexe qui fait qu'il se
re-touche in(dé)finiment lui-même,
cette jouissance est déniée par une
civilisation qui privilégie le
phallomorphisme. La valeur accordée
à la seule forme définissable barre
celle en jeu dans l'auto-érotisme
féminin. Le
un
de la forme, de l'individu, du sexe,
du nom propre, du sens propre...
supplante en écartant et divisant ce
toucher d'au
moins deux
(lèvres) qui maintient la femme en
contact avec elle-même mais sans
discrimination possible de ce qui se
touche. D'où ce mystère qu'elle
représente dans une culture qui
prétend tout énumérer, tout chiffrer
par unités, tout inventorier par
individualités. Elle n'est ni une,
ni deux. On ne peut, en toute
rigueur, la déterminer comme une
personne, pas davantage comme deux.
Elle résiste à toute définition
adéquate. Elle n'a d'ailleurs pas de
nom « propre " Et son sexe, qui
n'est pas un sexe, est compté comme
pas de sexe. Négatif, envers,
revers, d'avoir le seul sexe visible
et morphologiquement désignable
(même si cela pose quelques
problèmes de passage de l'érection à
la détumescence) : le pénis. Mais
cette a épaisseur » de la forme, son
feuilletage comme volume, son
devenir plus grande ou plus petite,
et encore l'espacement des moments
où elle se produit comme telle, le
féminin en garde le secret. Sans le
savoir. Et si on lui demande
d'entretenir, de ranimer, le désir
de l'homme, on néglige de souligner
ce que cela suppose quant à la
valeur de son désir à elle. Qu'elle
ne connaît d'ailleurs pas, du moins
explicitement. Mails dont la force
et la continuité sont susceptibles
de re-nourrir longtemps toutes les
mascarades de « féminité » qu'on
attend d'elle.
Il est vrai qu'il lui reste
l'enfant, vis-à-vis duquel son
appétit de tact, de contact, se
donne libre cours, à moins qu'il ne
se soit déjà perdu, aliéné dans le
tabou du toucher d'une civilisation
largement obsessionnelle. Sinon, son
plaisir trouvera là compensations et
dérivatifs aux frustrations qu'elle
rencontre trop souvent dans les
rapports sexuels au sens strict.
Ainsi la maternité supplée aux
carences d'une sexualité féminine
refoulée. L'homme et la femme ne se
caresseraient plus que par cette
médiation entre eux que représente
l'enfant ? De préférence garçon.
L'homme identifié à son fils
retrouve le plaisir du dorlotage
maternel, la femme se re-touche en
cajolant
cette partie de son corps : son
bébé-pénis-clitoris. Ce que cela
entraîne pour le trio amoureux, on,
commence à le dénoncer. Mais
l'interdit œdipien semble une loi
quelque peu formelle et factice - le
moyen, cependant, de perpétuer le
discours autoritaire des pères –
quand il s'édicte dans une culture
où le rapport sexuel est
impraticable du fait de l'étrangeté
l'un à l'autre du désir de l'homme
et de celui de la femme. Et où
l'un(e) et l'autre doivent bien
tenter de se rejoindre par quelque
biais - celui, archaïque, d'un
rapport sensible au corps de la
mère; celui, présent, de -la
prorogation active ou passive de la
loi du père. Comportements affectifs
régressifs, échanges de mots trop
abstraits du sexuel pour qu'ils ne
constituent pas un exil par rapport
à lui : la mère et le père dominant
le fonctionnement du couple, mais
comme rôles sociaux. La division du
travail les empêche de -faire
l'amour. Ils produisent ou
reproduisent. Ne sachant trop
comment utiliser leurs loisirs. Pour
pou qu'ils en aient, qu'ils
veuillent d'ailleurs en avoir. Car
qu'en faire ? Quelle suppléance à la
ressource amoureuse inventer ?
Encore.
Peut-être revenir sur ce refoulé de
l'imaginaire féminin ? Donc la femme
n'a pas un sexe. Elle en a au moins
deux, mais non identifiables en uns.
Elle en a d'ailleurs bien davantage.
Sa sexualité, toujours au moins
double, est encore plurielle. Comme
se veut maintenant la culture ?
S'écrivent maintenant les textes ?
Sans trop savoir de quelle censure
ils s'enlèvent ? En effet, le
plaisir de la femme n'a pas à
choisir entre activité clitoridienne
et passivité vaginale, par exemple.
Le plaisir de la caresse vaginale
n'a pas à se substituer à celui de
la caresse clitoridienne. Ils
concourent l'un et l'autre, de
manière irremplaçable, à la
jouissance de la femme. Parmi
d'autres... La caresse des seins, le
toucher vulvaire, l'entr'ouverture
des lèvres, le va-et-vient d'une
pression sur la paroi postérieure du
vagin, l'effleurement du col de la
matrice, etc. Pour n'évoquer que
certains des plaisirs les plus
spécifiquement féminins. Un peu
méconnus dans la différence sexuelle
telle qu'on l'imagine. Ou ne
l'imagine pas : l'autre sexe n'étant
que le complément indispensable au
seul sexe. Or, la femme a des sexes
un peu partout. Elle jouit d'un peu
partout. Sans parler même de l'hystérisation
de tout son corps, la géographie de
son plaisir est bien plus
diversifiée, multiple dans ses
différences, complexe, subtile,
qu'on ne l'imagine... dans un
imaginaire un peu trop centré sur le
même.
« Elle » est
in(dé)finiment autre en elle-même.
De là vient sans doute qu'on la dit
fantasque, incompréhensible, agitée,
capricieuse... Sans aller jusqu'à
évoquer son; langage, où « elle -
part dans tous les sens sans qu'« il
» y repère la cohérence d'aucun
sens. Paroles contradictoires, un
peu folles pour la logique de la
raison, inaudibles pour qui les
écoute avec des grilles toutes
faites, un code déjà tout préparé.
C'est que dans ses dires aussi - du
moins quand elle l'ose - la femme se
re-touche tout le temps. Elle
s'écarte à peine d'elle «même d'un
babillage, d'une exclamation, d'une
demi-confidence, d'une phrase
laissée en suspens... Quand elle y
revient, c'est pour repartir
d'ailleurs. D'un autre point de
plaisir, ou de douleur. Il faudrait
l'écouter d'une autre oreille comme
un « autre » sens toujours en train
de se tisser, de s'embrasser avec
les mots, mais aussi de s'en défaire
pour ne pas s'y fixer, s'y figer.
Car 91 « elle " dit ça, ce n'est
pas, déjà plus, Identique à ce
qu'elle veut dire. Ce n'est jamais
identique à rien d'ailleurs, c'est
plutôt contigu.
Ça touche (à).
Et quand ça s'éloigne trop de cette
proximité, elle coupe et elle
recommence à « zéro " : son
corps-sexe. Inutile donc de piéger
les femmes dans la définition exacte
de ce qu'elles veulent dire, de le
faire (se) répéter pour que ce soit
clair, elles sont déjà ailleurs que
dans cette machinerie discursive où
vous prétendriez les surprendre.
Elles sont retournées en
elles-mêmes. Ce qu'il ne faut pas
entendre de la même façon qu'en
vous-même. Elles n'ont pas
l'intériorité que vous avez, que
vous leur supposez peut-être. En
elles-mêmes, cela veut dire dans
l'intimité de ce tact silencieux,
multiple, diffus. Et si vous leur
demandez avec insistance à quoi
elles pensent, elles ne peuvent que
répondre : à rien. A tout. Ainsi ce
qu'elles désirent n'est précisément
rien, et -en même temps tout.
Toujours plus et autre chose que cet
un - de sexe, par exemple - que vous
leur donnez, leur prêtez. Ce qui est
souvent interprété, et redouté,
comme une sorte de faim insatiable,
une voracité qui va vous engloutir
tout entier. Alors qu'il s'agit
surtout d'une autre économie, qui
déroute la linéarité d'un projet,
mine l'objet-but d'un désir, fait
exploser la polarisation sur une
seule jouissance, déconcerte la
fidélité à un seul discours....
Ce multiple du désir et du langage
féminin doit-il être entendu comme
éclats, restes épars d'une
sexualités violée ? Niée? Question à
laquelle il ne peut être simplement
répondu. Le rejet, l'exclusion, d'un
imaginaire féminin met certes la
femme en position de ne s'éprouver
que fragmentairement, dans les
marges peu structurées d'une
idéologie dominante. Comme déchets,
ou excès, d'un miroir investi par le
« sujet » (masculin) pour s'y
refléter, s'y redoubler lui-même. Le
rôle de la « féminité - est
d'ailleurs prescrit par cette
spécula(risa)tion masculine et ne
correspond que bien peu au désir de
la femme, qui ne se récupérerait
qu'en secret, en cachette, de façon
inquiète et coupable. Mais si
l'imaginaire féminin venait à se
déployer, à pouvoir se constituer
autrement qu'en morceaux, débris,
privés de leur rassemblement, se
représenterait-il pour autant sous
la forme d'un univers ? Serait-il
même volume plutôt que surface ?
Non. A moins de l'entendre, encore
une fois, comme privilège du
maternel sur le féminin. D'un
maternel d'ailleurs phallique.
Refermé sur la possession jalouse de
son produit valeureux. Rivalisant
avec l'homme dans l'estimation d'un
plus productif. Dans cette course au
pouvoir, la femme perd la
singularité de sa jouissance. A se
clore en volume, elle renonce au
plaisir qui lui vient de la
non-suture de ses lèvres: mère sans
doute mais vierge, rôle auquel les
mythologies l'assignent depuis
longtemps. Lui reconnaissant une
puissance sociale pour autant
qu'elle soit réduite, avec sa
complicité, à l'impuissance
sexuelle.
Se (re)trouver
pour une femme ne pourrait donc
signifier que, la possibilité de ne
sacrifier aucun de ses plaisirs à un
autre, de ne s'identifier à aucun en
particulier, de n'être jamais
simplement une. Sorte d'univers en
expansion auquel nulles limites ne
pourraient être fixées et qui ne
serait pas pour autant incohérence.
Ni cette perversion polymorphe de l'
enfant dans laquelle les zones
érogènes seraient en attente de leur
regroupement sous le primat du
phallus. La femme resterait toujours
plusieurs, mais gardée de la
dispersion parce que l'autre est
déjà en elle et lui est
auto-érotiquement familier. Ce qui
n'est pas dire qu'elle se
l'approprie, qu'elle le réduit en sa
propriété. Le propre, la propriété
sont, sans doute, assez étrangers au
féminin. Du moins sexuellement. Mais
non le
proche.
Le si proche que toute perception
discriminative en devient
impossible. Donc toute forme
d'appropriation. La femme jouit d'un
si proche qu'elle ne peut l'avoir,
ni s'avoir. Elle s'échange elle-même
sans cesse avec l'autre sans
identification possible de l'un(e)
ou l'autre. Ce qui fait question à
toute économie en cours. Que la
jouissance de la femme met
irrémédiablement en échec dans ses
calculs : s'accroissant in(dé)finiment
de son passage, sa perte, dans
l'autre.
Mais, certes, pour que la femme
advienne là où elle jouit comme
femme, un long détour par l'analyse
des divers systèmes d'oppression qui
s'exercent sur elle est nécessaire.
Et prétendre recourir trop vite à la
solution du plaisir risquerait de
lui faire manquer ce qu'il exige
comme retraversée d'une pratique
sociale. Car la femme est
traditionnellement valeur d'usage
pour l'homme, valeur d'échange entre
les hommes. Marchandise, donc. Ce
qui la laisse gardienne de la
matière, dont de prix sera estimé à
l'étalon de son travail et de son
besoin-désir par des "sujets" :
ouvriers, marchands, consommateurs.
Les femmes sont marquées phalliquement par leurs pères,
maris, proxénètes. Et cet estampage
décide de leur valeur dans le
commerce sexuel. La femme ne serait
jamais que le lieu d'un échange,
plus ou moins rival, entre deux
hommes, y compris pour la possession
de la terre-mère. Comment cet objet
de transaction peut-il revendiquer
un droit au plaisir sans sortir du
commerce établi ? Comment cette
marchandise pourrait-elle avoir aux
autres marchandises une relation
différente d'une jalousie agressive
-sur le marché ? Comment la matière
pourrait-elle jouir d'elle-même sans
provoquer chez le consommateur
l'angoisse de la disparition de son
soi nourricier? Comment cet échange
en rien qui se puisse définir, tenir
en mains propres, du désir de la
femme n'apparaîtrait pas comme pur
leurre, folie, trop vite
recouvrables par un discours plus
sensé et un système de valeurs
apparemment plus tangibles ?
L'évolution, aussi radicale se
voudrait-elle d'une femme ne
suffirait donc pas à libérer le
désir de la femme. Et aucune théorie
ni pratique politiques n'ont jusqu'à
présent résolu, ni suffisamment pris
en compte ce problème historique,
même si le marxisme en a pressenti
l'importance. Mais les femmes ne
forment pas à strictement parier une
classe, et leur dispersion dans
plusieurs rend leur combat politique
complexe, leurs revendications
parfois contradictoires. Reste
cependant leur condition de
sous-développement venant de leur
soumission par/à une culture qui les
opprime, les utilise, les monnaie,
sans qu'elles en tirent grand
profit. Sinon dans le quasi-monopole
du plaisir masochiste, du travail
domestique, et - jusqu'à présent -
de la reproduction. Pouvoirs
d'esclave. Qui ne sont d'ailleurs
pas nuls. Car, pour ce qui concerne
(le plaisir, le mettre n'est pas
forcément bien servi. Donc renverser
les choses, en tout cas dans
l'économie du sexuel, ne semble pas
objectif. Et si la femme doit
préserver et promouvoir son
auto-érotisme, épanouir son
homo-sexualité, renoncer à la
jouissance hétérosexuelle correspond
encore à cette amputation de
puissance qui est traditionnellement
la sienne. Nouvelle incarcération,
nouveau cloître, qu'elle bâtirait de
son plein gré ? Qu'elle fasse
tactiquement la grève, qu'elle se
tienne à l'écart des hommes le temps
d'apprendre à défendre son désir
notamment par la parole, qu'elle
découvre l'amour des autres femmes à
l'abri de ce choix impérieux des
mâles qui les met en position de
marchandises rivales, qu'elle se
forge un statut social qui force la
reconnaissance, qu'elle gagne sa vie
pour sortir de sa condition de
prostituée... sont certes des étapes
indispensables à la sortie de sa
prolétarisation sur le marché des
échanges. Mais si son projet visait
à renverser simplement l'ordre des
choses - admettons même que cela
soit possible... - l'histoire
reviendrait finalement encore au
même. Au phallocratisme. Ni son
sexe, ni son imaginaire, ni son
langage, n'y (re)trouveraient leur
avoir lieu.
Luce IRIGARAY.*
Les cahiers du GRIF n° 5 31/12/1974
« les femmes font la fête, font la
grève »
*née en 1930
en Belgique. Après des études à
l'université de Louvain et un début
de carrière en tant que professeur
dans un lycée de Bruxelles, elle
vient s'installer en France au début
des années 1960. Elle devient, un
peu plus tard, directrice de
recherche au Centre national de
recherche scientifique. Elle
soutient en 1968 un doctorat en
linguistique. De 1970 à 1974, elle
enseigne à l'université Paris VIII
alors située à Vincennes. Elle
participe à la même époque au
Séminaire de Jacques Lacan. Elle
deviendra plus tard elle-même
psychanalyste, membre de l'École
freudienne de Paris et sera
l'analyste d'Antoinette Fouque. Elle
présente une seconde thèse un peu
plus tard,
Speculum. De
l'autre femme,
et perd en 1974 son enseignement à
l'université. Irigaray a une grande
influence sur le féminisme
international contemporain.
Son travail est
marqué par l'étude de la différence
sexuelle dans la langue : il y a une
langue des hommes et une langue des
femmes, différentes et il appartient
aux hommes de comprendre que leur
langue n'est pas la langue de toute
l'humanité.
Ses livres,
traduits en anglais, ont influencé
plusieurs universitaires et
féministes aux États-Unis
d'Amérique, et font partie de ce
qu'on appelle la French Theory.