En cette année
darwinienne, les
mots " évolution
" et "
adaptation "
provoquent une
fièvre
querelleuse
source de
contresens.
Même s'il en
a charpenté
l'idée, Darwin
n'a jamais
employé le mot "
évolution " qui,
au XIXe siècle,
désignait les
parades
militaires.
Quant au mot "
adaptation ", il
indique un
processus
biologique qui
arrange une
interaction
entre un
organisme et son
milieu. Se
trouve ainsi
favorisé l'être
vivant le plus
apte à continuer
à vivre dans ce
nouveau milieu.
Plus apte ne
veut pas dire
plus fort, comme
l'ont affirmé
les nazis. La
preuve, c'est
qu'il existe sur
les pourtours de
la Méditerranée
une maladie
fortement
génétique : la
thalassémie. Un
ensemble des
gènes ne codent
plus par la
synthèse des
protéines de
globules rouges,
ces petits bols
qui transportent
l'oxygène du
sang. Les
globules
malformés,
torsadés comme
une faucille,
provoquent une
anémie souvent
grave, mais, de
ce fait, ils
n'exhalent plus
les phéromones
qui attirent les
moustiques
transporteurs de
paludisme. Dans
un tel contexte,
les porteurs de
globules rouges
sains tombent
malades et
parfois meurent
de paludisme,
tandis que ceux
qui souffrent
d'anémie
thalassémique
deviennent les
plus aptes à
survivre.
L'adaptation
n'est donc pas
forcément un
signe de santé,
comme l'énonce
la
classification
internationale
des troubles
mentaux.
Biologiquement,
il arrive que le
plus faible
devienne le plus
apte.
Physiologiquement,
un trouble
mental peut
permettre
l'adaptation :
un mammifère
emprisonné dans
la cage d'un zoo
s'y adapte par
une hypersomnie,
une onychophagie
et des
déambulations
stéréotypées qui
finissent par
ulcérer les
coussinets de
ses pattes et
son museau qui
frotte contre
les barreaux.
Un homme
prisonnier,
isolé au mitard,
s'adapte au vide
de ce nouvel
environnement en
le remplissant
d'hallucinations.
L'homme isolé se
sent mieux dès
que son cerveau
produit des
perceptions sans
objet, dès qu'il
entend des voix
ou regarde des
scènes oniriques
qui n'existent
pas dans le
réel. C'est la
maladie mentale
qui l'adapte à
un monde privé
d'humanité.
Il arrive
même que le
succès adaptatif
provoque
l'élimination
des êtres
vivants trop
bien adaptés. En
1916, cinq cerfs
Sika furent
installés sur
l'île Jam, près
de Vancouver.
L'écologie leur
convenait, ils y
vécurent si bien
que, en 1955, on
en comptait
trois cents,
magnifiques et
en parfaite
santé. Lorsque,
soudain, ils
tombèrent
malades et
disparurent en
moins de trois
ans.
Aucune raison
médicale ou
accidentelle de
mourir, pas de
prédateurs,
écologie
parfaite. C'est
un
endocrinologue
qui a découvert
la cause de leur
élimination :
leur succès
adaptatif ! Les
cerfs, heureux
dans ce pays de
cocagne, avaient
tant proliféré
qu'ils ne
parvenaient plus
à exécuter leurs
rituels
d'interaction.
Le grand espace
était trop
réduit.
L'harmonisation
des brames
n'était plus
possible, car
tous criaient en
même temps. Et
leur surnombre
avait détruit
les pâtures qui
leur convenaient
auparavant.
C'est leur
succès adaptatif
qui avait
provoqué le
phénomène de
surpâture qui
les
affaiblissait.
La
déritualisation
du groupe
provoquée par le
surnombre avait
limité l'espace
et empêché les
rituels au point
que chaque cerf
devenait un
agresseur pour
l'autre. Le
stress était
devenu mortel :
hypertension,
hémorragie
gastrique,
épuisement
surrénal les
avaient alors
éliminés en
moins de trois
ans. Malheur au
vainqueur !
On peut se
demander si
cette parabole
éthologique ne
propose pas une
réflexion sur la
condition
humaine. Quelle
est notre
surpâture, à
nous êtres
humains qui
dominons la
nature ? Chaque
fois que nous
obtenons un
succès, nous en
profitons
tellement que
nous le
boursouflons
jusqu'à ce qu'il
modifie
l'environnement
auquel on était
adapté. Notre
succès adaptatif
vient de nous
désadapter !
Jusqu'au XIXe
siècle, la mort
était sale, quoi
qu'en disent les
images d'Epinal.
Les enfants
mouraient dans
la diarrhée des
toxicoses, les
femmes dans le
sang des couches
et les hommes
dans le pus des
accidents.
Lorsque les
antibiotiques
ont permis la
victoire contre
les germes
infectieux, on
en a tant donné
que,
conformément à
la théorie
darwinienne,
cette action
victorieuse a
sélectionné les
germes les plus
aptes à survivre
dans ce nouvel
environnement et
l'on voit
réapparaître
d'anciennes
maladies
infectieuses que
l'on ne peut
plus soigner :
malheur au
vainqueur !
Ce processus
se répète
culturellement.
Notre capacité à
inventer le
monde de
l'artifice,
celui des mots
et des outils
nous permet
d'échapper aux
contraintes de
la nature et de
la dominer, au
point de la
détruire. On
court à notre
perte quand ça
marche trop
bien. On répète
tellement ce qui
a bien marché
que ça ne marche
plus puisque
notre succès a
modifié les
conditions de
l'adaptation.
Ce que les
cerfs ont fait
sur l'île Jam,
ce que nous
avons fait avec
les germes
infectieux, nous
le faisons
encore plus avec
notre économie
et nos récits.
Normalement, un
investisseur
devrait
recueillir les
informations sur
un marché, les
évaluer puis
décider...
rationnellement.
Ce processus
logique se
réalise
rarement. Quand
la Bourse a
explosé à partir
de 1982, quand
le marché
mondial est
devenu
pléthorique,
quand la chute
du Mur a donné
aux Européens de
l'Est ou aux
Chinois la
possibilité de
devenir à leur
tour des
consommateurs,
quand Internet a
créé un marché
universel,
l'argent a perdu
la tête. Il
s'est emballé
dans l'euphorie
boursière où les
investisseurs
plaçaient dans
ce qui marchait,
ils achetaient
parce que les
autres
achetaient sans
analyser ce
qu'ils
décidaient.
Cette
euphorie
boursière
s'explique par
le mimétisme
bien plus que
par la raison.
On achète, parce
que tout le
monde achète. Je
veux la même
voiture, le même
logement et le
même fonds de
pension que mon
voisin heureux,
pensait
l'investisseur
irrationnel. Un
seul achat ne
change pas un
marché, mais la
contagion des
idées, en
induisant une
tendance, peut
provoquer un
mouvement
financier. Cette
illusion
euphorisante
crée la
confiance qui
provoque la
réussite du
marché...
jusqu'à ce que
la baudruche se
dégonfle !
La
rationalité
n'est plus
mathématique,
elle est
évolutive : ça
marche jusqu'à
l'excès qui
dérégule le
système. Le
panurgisme
psychologique
participe à la
course
économique
jusqu'au moment
où les moutons
euphoriques
sautent dans le
vide. Ce
processus de
surpâture est
rendu encore
plus efficace
par la
technologie.
Internet, avec
son effet de
surlangue, rend
présentes,
encore mieux que
la parole, des
informations
très éloignées.
Ce succès
technique
provoque une
sorte de délire
logique, où la
succession des
succès finit par
couper les
financiers du
réel.
Les
stupéfiants
succès
technologiques
et financiers
ont même
provoqué des
échecs
politiques et
guerriers. Seul
un pays très
riche peut se
payer un drone
ou un soldat
suréquipé. Dans
les guerres
asymétriques,
les pays riches
sont à coup sûr
les
vainqueurs...
jusqu'au moment
où les pauvres
redécouvrent
l'Homme seul sur
sa petite moto,
avec son petit
lance-fusées.
Ce soldat
seul est capable
de descendre un
hélicoptère puis
de se cacher
dans un buisson.
D'immenses
armées très bien
formées ont pu
sans peine
occuper un
territoire...
jusqu'au moment
où un petit
groupe très
décidé a
redécouvert
l'Homme seul, le
terroriste
invisible,
capable
d'imposer sa loi
en faisant
sauter une école
puis de se
cacher dans la
foule d'un
marché. Il ne
sert plus à rien
de gagner une
bataille,
puisque c'est le
vaincu qui va
imposer sa loi.
Malheur au
vainqueur ! Par
son point fort
il va mourir. p
Boris
Cyrulnik
Ethologue et
psychiatre
Directeur
d'enseignement à
l'université du
Sud-Toulon-Var
(éthologie
humaine),
a développé
le concept de "
résilience ",
faculté humaine
à " rebondir "
sur le malheur.
Il a
récemment publié
" Autobiographie
d'un épouvantail
" chez Odile
Jacob, prix
Renaudot de
l'essai 2008, et
" Je me
souviens... "
(éditions
L'Esprit du
temps, 90 p.,
9,50 euros)