A travers ce
titre, je revendique la
possibilité d’une évolution
positive des syndromes
autistiques, lorsqu’on a repéré
chez un enfant des symptômes de
retrait. C’est un travail long
et épuisant mais qui porte ses
fruits pour peu qu’on en finisse
avec la conviction que l’état
autistique est une fatalité : un
défaut indépassable de gènes ou
neurones défectueux. La vertu de
cette conception organique
serait qu’elle déculpabilise
l’entourage. Le petit autiste ne
serait pas pris dans une
histoire, il est porteur d’un
fichu gène qui s’exprime mal, on
ne l’a pas encore trouvé, mais
un jour viendra… Or, je ne crois
pas qu’il soit forcément
accablant d’essayer, non de
trouver une cause aux symptômes
de son enfant, mais de démêler
les nœuds de son propre passé et
de ce qui a pu dévier dans la
relation à son bébé. C’est
parfois infinitésimal. La
dépression d’un nourrisson n’est
pas évidente à percevoir quand
on est pris dans le cataclysme
de la naissance.
Cependant,
pourquoi est-ce que les bébés ne
pourraient pas connaître cette
détresse familière aux adultes ?
Et s’il y a dépression, comment
influe-t-elle sur le
développement du petit humain ?
Paradoxalement, s’il y a un
répit dans les blessures
narcissiques constantes
qu’inflige le regard des autres,
j’en ai plutôt fait l’expérience
en parlant avec des
psychanalystes. Je n’ai jamais
eu le sentiment que l’enjeu
était de reconnaître sa
responsabilité ou de s’en
disculper. La psychanalyse a
mauvaise presse entre autres
parce que ses résultats ne sont
pas évaluables, mais elle est
l’un des rares lieux où les
parents d’enfants «différents»
ne sont pas devant un tribunal.
Votre livre est un récit
théorique qui part de votre
expérience pour réfléchir sur la
manière dont la société envisage
la déviance aujourd’hui…
Je suis mère
de jumelles qui ont eu des
syndromes autistiques et qui
sont aujourd’hui sorties de ce
puits. C’est-à-dire qu’elles
parlent, qu’elles sont en
relation avec autrui, qu’elles
font du théâtre, qu’elles
prennent plaisir dans des
moments de la vie quotidienne,
même si leur temporalité n’est
pas la même que la vôtre. C’est
tout ce que je dirais sur mes
filles qui n’ont ni envie ni
besoin d’être qualifiées
d’ex-autistes. Pour moi, c’était
la difficulté : partir de mon
expérience sans m’approprier
leur histoire. Mes filles, mais
aussi les autres enfants
autistiques que j’ai pu
rencontrer, m’ont transformée.
J’ai la conviction que les
«fous» qui sont de nouveau
relégués, cachés et parfois
maltraités comme au début du
siècle dernier, ont beaucoup à
nous apprendre. Ne serait-ce
qu’il y a trente ans, la pensée
était en ébullition à son
contact.
Ce qui s’est rigidifié, c’est
notre perception…
Pas
uniquement. L’intelligence n’a
pas déserté, mais elle est plus
individuelle, faute de structure
financée. Le désengagement de
l’Etat a des conséquences
terribles : les parents n’ont
aucun choix, bienheureux déjà
s’ils ne doivent pas garder
l’enfant chez eux. Cette absence
de choix est le leitmotiv du
film de Sandrine Bonnaire,
Elle s’appelle Sabine. Mais
on peut aussi l’entendre dans la
parole des psychiatres, quand
elle revient dans les hôpitaux
psychiatriques où sa sœur a été
internée (Libération du
29 janvier). Outre l’indigence
des réponses, ce qui frappe
c’est leur impuissance, due à la
pauvreté des moyens humains dans
les hôpitaux psychiatriques.
Faute d’avoir des personnes
disponibles pour soulager les
crises et mettre des mots sur la
colère, c’est-à-dire
reconstruire un lien, on
administre une camisole
chimique, on prescrit une sismo
- c’est-à-dire un électrochoc
nouveau genre -, on met le
patient sous clef. C’est
inévitable : un soignant seul ne
peut pas s’occuper de vingt
personnes.
Réciproquement, ce que son
documentaire révèle, c’est que
lorsqu’il y a des éducateurs
pour lui parler et la contenir,
Sabine va mieux, ses doses de
médicaments sont réduites de
moitié. Je ne fais pas un procès
contre les médicaments, je
comprends bien qu’ils peuvent
être utiles, mais pour soigner
une maladie du lien, on peut
difficilement faire l’économie
de la relation à autrui, donc de
personnes. Or toutes les
associations et institutions
lancent un SOS, quelle que soit
leur chapelle : leurs crédits
pour employer des gens sont
supprimés. Quand on interroge
des jeunes en banlieue qui ont
connu un parcours tortueux, un
sur deux est devenu éducateur.
La plupart du temps sans emploi,
bien que les associations aient
un besoin vital d’eux.
Tout le monde peut s’occuper
d’enfants autistes ?
Tout le monde
ne fait pas le même travail et
n’a pas la même fonction, mais
malgré le peu de formation, des
jeunes gens en errance se
révèlent des interlocuteurs
précieux, à condition que la
relation s’inscrive dans la
durée et qu’eux aussi trouvent
leur place. La vie des parents
d’enfants exclus est faite de
bricolage. On a besoin des
associations qui sortent les
enfants de chez eux, leur font
faire de la peinture, les
initient aux rollers, les
conduisent à leurs rendez-vous
de soins, quand soins il y a.
Or, beaucoup disparaissent faute
de moyens.
Concrètement,
les associations fonctionnent
grâce aux contrats aidés pour
l’emploi, qui sont menacés de
disparition, après avoir été
déjà drastiquement réduits. Le
tête-à-tête constant des enfants
avec leurs parents, voire avec
leur mère seule, est redoutable
pour les uns et les autres.
Le point commun entre votre
livre et le documentaire de
Sandrine Bonnaire, c’est le
mouvement : vous décrivez des
enfants qui rompent leur
carapace et font des efforts
considérables pour entrer en
relation.
L’autisme est
une maladie du lien. La
comparaison s’arrête là car il y
a autant d’autismes que de
personnes souffrant de cette
pathologie. On a tendance à
confondre l’état toujours
singulier d’une personne, et ses
symptômes - l’enfermement,
l’absence de parole, les jeux
répétitifs, le regard
apparemment indifférent, la
violence. Ce n’est pas parce
qu’une terreur s’exprime de la
même manière - je ne peux pas
prendre l’avion - qu’elle
raconte la même histoire et
signifie la même chose chez
toutes les personnes qui la
subissent.
On sort de
l’autisme, on y entre, on y
retourne, je n’ai aucune recette
miracle et je n’ai pas la
prétention de faire l’apologie
de mon expérience personnelle ni
même des institutions que j’ai
pu connaître et pour lesquelles
j’éprouve de la gratitude.
Sortir de
l’autisme ne veut pas dire
guérir de l’autisme, comme on
peut guérir d’une grippe. Il ne
s’agit pas de prendre modèle sur
le corps et la manière dont les
maladies peuvent disparaître.
Mais de prendre en compte la
plasticité du psychisme humain.
Les «autistes» ne sont pas
programmés pour rester enfermer
dans leur structure ni à l’être
par essence. En revanche, la
fatigue, un élément qui peut
sembler anodin, une rencontre
qui réveille un souvenir,
peuvent provoquer un besoin de
repli et engager une régression.
Exactement comme tout être
humain est parfois prisonnier de
sa structure névrotique,
psychotique, ou autre, en
fonction des chaos de la vie. On
fait tous l’expérience de
«rechute». Je défends l’idée
qu’il n’y a pas tant de
différences entre les personnes
autistiques et les autres, le
pathologique et le normal, mais
un continuum. Les gens «normaux»
aussi se replient quand ils sont
agressés.
Ce que
j’observe chez certains enfants
autistiques, c’est une
hypersensibilité. La peau n’est
plus une enveloppe protectrice.
Ou pas suffisamment. Du coup, le
moindre lien peut être violent
ou trop envahissant, et il faut
du tact, de la patience, mettre
des baumes. Des baumes
métaphoriques aussi : des mots.
Petit à petit, au fil des
années, l’enveloppe se
solidifie, le moi risque moins
de s’éparpiller au contact des
autres. Qui du coup est un peu
moins exténuant et moins
dangereux. C’est du moins mon
expérience : mes filles se sont
un peu plus blindées, tout en
gardant une capacité hors du
commun à saisir les pensées
d’autrui. Je vois aussi qu’elles
sont épuisées quand il y a eu
trop de gens autour d’elles et
qu’elles ont fourni un effort
faramineux pour être sociables.
Comment se déroule le
quotidien, dans les lieux
communs ?
Tous les
parents d’enfants autistiques
connaissent l’angoisse du square
lorsque leur petit se roule par
terre en avalant de la terre. Il
faut beaucoup de sang-froid pour
résister aux jugements des
témoins et trouver les mots qui
mettent du sens sur la scène. Si
on ne réussit pas cette mise à
distance, on risque d’être
soi-même violent. Autre lieu
terrible : les salles d’attente.
Tout le monde se regarde.
L’enfant tente de se tenir. Puis
explose. La tension est extrême.
Le souci de rentabilité maximum
ne nous aide pas : il est
remarquable que la SNCF ait
supprimé le wagon de jeux sur
les grandes lignes. Qu’est-ce
qu’on fait avec un enfant qui
affole les gens normaux dans un
compartiment ?
Vous mettez en question le
terme handicap ou de maladie
pour qualifier l’autisme.
Tout se passe
comme si, obsédé par la
recherche d’une cause génétique,
on ne comprenait plus la
différence que comme un
handicap. Handicap signifie une
déficience de l’individu et de
lui seul. Si on répète à un
enfant de 2 ans qu’il est
handicapé, on risque de
l’enfermer dans une image de
lui-même difficilement
dépassable. De même, il y a une
violence terrible à prévenir la
délinquance en la dépistant dès
le plus jeune âge. Comment
peut-on envoyer une telle
pulsion de mort à un enfant,
sans jamais s’interroger en quoi
ces troubles sont les symptômes
de notre temps ?
Les capacités
autoréparatrices de l’être
humain sont laissées en friche.
Or, je suis persuadée que le
combat des autistes est valable
pour nous tous. J’ai écrit ce
livre parce que notre regard est
devenu très enfermant. Sous
couvert d’empathie, il est
destructeur pour les enfants
eux-mêmes. On ne fonctionne plus
qu’à coups d’émotion. C’est très
bien d’être ému, mais comment
remettre de la pensée là où il
n’y a plus que des larmes ? Les
enfants autistiques ne demandent
pas à être plaints. Ils ont
beaucoup à nous apprendre sur le
langage, comment il s’installe
ou non, sur son peu d’évidence.
Ils sont au cœur des
interrogations sur l’existence
et sur comment le petit humain
se développe. La créativité est
aussi dans la déviance. Bien
sûr, on trouvera toujours des
gens - soignants, philosophes -
qui réfléchissent. Mais les
budgets ne vont pas aux sciences
humaines. Ils vont aux sciences
dites objectives : aux
neurosciences ou à la recherche
génétique. Or, les recherches
les plus avancées en
neurosciences démontrent que
l’homme est déterminé pour ne
pas être déterminé… Autrement
dit, qu’il n’y a pas de cause
finale.
Vous racontez comment les
parents d’enfants autistiques
doivent sans cesse organiser
l’avenir de leur enfant avec la
crainte qu’il n’existe aucune
place pour lui…
J’ai vécu
cette errance de porte fermée en
porte fermée. Dès qu’on a trouvé
une place dans un lieu
(institution, hôpital de jour,
institut médico-pédagogique), on
est obligé d’imaginer la suite :
où sera l’enfant à l’adolescence
? Ma chance a été de rencontrer
des soignants qui m’ont dit
qu’ils ne savaient pas. Ils
ignoraient ce que mes enfants
deviendraient et comment ils
allaient évoluer. C’est très
douloureux de recevoir une telle
réponse. Mais l’entendre, c’est
accepter que le chemin est à
faire et qu’il n’est pas tracé
d’avance. Lorsqu’on comprend
qu’il faut se préoccuper de
l’ici et maintenant, que tout se
joue au jour le jour, quelque
chose de joyeux advient. Les
enfants autistiques sont déjà
écrasés par la peur. De plus,
ils doivent subir l’angoisse de
leur entourage. Quand on réussit
à la mettre de côté, on fait un
grand pas. Encore une fois, le
modèle n’est pas celui de la
médecine, il n’y a pas de
prédiction, ni de prévention, à
propos de la pensée. Elle n’est
pas mécanique.
Vous semblez trouver vaine la
recherche des causes génétiques
ou organiques de l’autisme.
De manière
sous-jacente, il y a la
conviction que lorsqu’on aura
trouvé la cause, on pourra
éradiquer les déviances et créer
quelqu’un qui réagit
«normalement». Ainsi, exige-t-on
des enfants non seulement
normaux, mais performants.
Nombre de parents et médecins
sont obligés de faire alliance
avec le diable, de lisser le
comportement des enfants avec
des médicaments afin qu’ils ne
soient pas exclus du système
scolaire. Mais encore une fois,
je souhaiterais juste que les
parents puissent avoir le choix
entre les différentes thérapies
possibles. Les psychiatres qui
ont une formation analytique se
raréfient. Les
comportementalistes vous
expliquent comment faire
disparaître le symptôme de votre
enfant en quelques semaines. Or,
il y a de fortes chances que ce
symptôme réapparaisse sous une
autre forme. Je préfère penser
que les productions de crise ont
un sens.
Vous critiquez la
possibilité, mise en place par
Ségolène Royal, de mettre les
enfants autistes dans le circuit
scolaire national quelques
heures par semaine…
Cette mise en
place part d’une bonne volonté…
mais les moyens n’y sont pas.
Que peut faire un instituteur,
qui doit s’occuper de vingt-cinq
élèves, avec un enfant autiste
qui demande énormément
d’attention ? Cela nécessite non
seulement qu’il soit formé mais
que l’enfant soit accompagné
d’un autre adulte, lui aussi
formé et présent en continu.
De plus, la
présence de l’enfant autistique
à l’école n’a de sens que si
l’échange avec ses camarades est
possible. Pour cela, il faudrait
que l’instituteur prenne le
temps de réfléchir avec les
enfants sur les diverses
manières de grandir. Faute de
quoi, l’enfant autistique est
dans son coin, perturbe la
classe, et ses incompétences lui
sont encore une fois démontrées.
Contrairement à Sandrine
Bonnaire, vous n’êtes pas à la
recherche du diagnostic…
Il n’est
intéressant que s’il permet de
mettre en place des soins. Et si
on l’oublie aussi vite. Il
s’agit toujours de nommer… sans
enfermer.