Autisme : la
psychanalyse au pied du mur

L'autisme a beau être la grande
cause nationale de 2012, les
familles qui y sont confrontées
restent démunies. Car, en
France, les psychanalystes
s'opposent aux méthodes
comportementalistes ayant
pourtant fait leurs preuves à
l'étranger. Une position
rétrograde dénoncée par Sophie
Robert dans un documentaire, "Le
Mur", dont la diffusion est
suspendue à la décision d'un
tribunal, le 26 janvier. Par
Laure Mentzel / Illustrations
Shannon Freshwater
Sur l'écran, une grand-mère à
col Claudine enfourne son bras
entre les mâchoires d'un
crocodile en plastique. Cette
pédopsychiatre chevronnée mime
devant la caméra le concept
lacanien de "mère crocodile" -
envahissante et castratrice -
qui a autrefois expliqué les
causes de l'autisme. Dans les
années 1950, on considérait avec
Bruno Bettelheim et Jacques
Lacan que cette pathologie
résultait d'un trouble de la
relation mère-enfant. A l'heure
où le monde entier tient pour
acquise l'origine
neurobiologique du handicap et
la nécessité de rééduquer les
enfants qui en sont atteints, la
professionnelle expose son
approche sans ciller : ce qu'il
faut soigner avant tout, c'est
la "folie maternelle". A en
croire le documentaire Le Mur de
Sophie Robert dont est extraite
cette scène, les psychiatres
français seraient dépendants des
théories psychanalytiques,
considérées partout ailleurs
comme obsolètes pour le
traitement de l'autisme. Les
paroles de psychiatres se
succèdent et accablent surtout
ceux qui les prononcent :
parents forcément coupables du
handicap de leur enfant, retard
de langage dû à un désir de
"rester dans l'oeuf", absence de
solution, rejet de l'idée même
de progression... Le film glace
et agace. N'y a-t-il donc aucun
psychiatre digne de ce nom en
France ? Les découvertes des
neurosciences et les thérapies
cognitives et
comportementalistes, qui ont
fait leurs preuves dans les pays
anglo-saxons et scandinaves,
s'arrêtent-elles comme le nuage
de Tchernobyl à nos frontières ?
Le 8 décembre dernier, on en
débattait au tribunal de Lille.
Sophie Robert y était assignée
par certains des professionnels
interviewés désireux de faire
interdire Le Mur.
En cause, selon les conclusions
de leur avocat, un montage qui
porterait atteinte à leur
réputation et à leur droit
moral. "Présenté comme un film
documentaire", Le Mur est "en
réalité un film militant" qui
les "ridiculise". Quant à ceux
des intervenants qui n'ont pas
porté plainte, ils inondent la
Toile de rectificatifs
courroucés, et dénoncent des
procédés "malhonnêtes". Un "abus
de confiance" selon Caroline
Eliacheff qui a pris position en
faveur des psychanalystes sur
France Culture. Sophie Robert
répond d'une voix douce qu'elle
n'avait "pas prévu de faire un
film à charge sur la
psychanalyse". Au contraire,
c'est parce que la discipline
l'intéresse qu'elle a commencé à
s'y pencher. Au fil des
discussions, elle admet aussi
que si le problème n'est pas
plus connu et son film pas
diffusé, c'est sans doute parce
que "les décideurs, les leaders
d'opinion sont tous sur le
divan". Comprendre : entre
analysés, on se serre les coudes
pour défendre les disciples de
Freud et de Lacan. Le Mur est-il
un brûlot caricatural, ou un
nécessaire cri d'alarme ? Le
tribunal donnera le 26 janvier
une réponse juridique à ce qui
est plutôt une question de santé
publique. Qu'il soit alors
interdit ou non, le film aura eu
le mérite de poser la question
des prises en charge "à la
française" alors que l'autisme a
obtenu en décembre dernier le
statut de grande cause nationale
2012 pour "méliorer son
dépistage précoce, développer
l'accompagnement des enfants
autistes et favoriser leur
intégration et leur maintien en
milieu scolaire ordinaire".
Psychanalystes contre
comportementalistes, la guerre
est-elle déclarée ? Avec, selon
l'Inserm, un enfant sur 156
touché par ce handicap, la
question mérite d'être posée.
EN FRANCE, certains membres du
corps médical voient encore dans
la mauvaise relation maternelle
la cause des troubles
autistiques. Virginie Gouny en a
fait l'amère expérience. Mère
d'un petit Mattéo de presque 3
ans, quand elle est allée
consulter un pédopsychiatre,
elle a été surprise : c'est à
elle que le médecin posait des
questions. Cet enfant,
l'avait-elle vraiment désiré ?
Acceptait-elle, maintenant qu'il
était là, de s'en séparer ? Le
rapport du psychiatre,
lapidaire, décrit un "enfant de
la pilule du lendemain". On
diagnostique Mattéo "TED",
c'est-à-dire atteint de
"troubles envahissants du
développement". C'est le nouveau
nom de l'autisme, le terme étant
inapproprié à la multiplicité
des maux qu'il recouvre. De
l'autisme de type Kanner, qui
touche des enfants aux capacités
intellectuelles parfois
altérées, aux génies atteints du
syndrome d'Asperger - à l'image
du héros du film Rain Man -, les
manifestations sont nombreuses
et n'ont pour point commun
qu'une incapacité à communiquer,
à percevoir le réel et à s'y
adapter. Le psychiatre préconise
une prise en charge au centre
médico-psychologique (CMP). Dans
ces centres, où le personnel
n'est pas toujours formé à
l'autisme, on exclut souvent des
soins les parents, mais aussi
les séances de psychomotricité
et d'orthophonie indispensables
aux progrès des enfants.
Estomaquée par ce diagnostic en
forme d'accusation, Virginie
cherche d'autres solutions pour
son fils. Mais en province, "si
on refuse le CMP, on est en roue
libre".
Pourtant, dans ces centres de
quartier, la formation sur les
troubles du développement n'est
pas toujours pointue. Le
personnel, encore très imprégné
des théories psychanalytiques,
les applique à la lettre,
entravant alors les progrès des
enfants autistes. Depuis
toujours, Valérie Sochon
soupçonne que son fils a un
problème. Elle s'en ouvre à son
médecin traitant, qui lui
prescrit, à elle, des
antidépresseurs et des
anxiolytiques. Son fils grandit
mal, il a des phobies
alimentaires et des carences. A
4 ans, on lui propose un
accompagnement en CMP. Mais tout
ce qui est offert à Alexis, ce
sont des "repas thérapeutiques"
où on l'oblige à préparer et
manger les nourritures qu'il a
en horreur, et la "pataugeoire",
dans laquelle on l'observe
barboter. Au mieux. Au pire, on
lui plonge la tête dans l'eau
pour lui faire revivre
l'accouchement, en espérant le
délivrer de son trauma originel.
Alexis a 5 ans et l'équipe
pédagogique recommande son
placement. Valérie finit par
entendre parler d'un
pédopsychiatre de renom qui vit
en Bretagne. Elle quitte tout
pour aller le consulter, et
s'installe dans sa région.
Aujourd'hui, Alexis est
scolarisé à temps plein au
collège du coin, où il obtient
de très bons résultats. M.
Khanfir a lui aussi pallié les
insuffisances de l'institution.
Son fils Ryan "comme dans Il
faut sauver le soldat Ryan" est
autiste. Après quelques années
dans un hôpital de jour, il est
envoyé dans un centre moins
spécialisé, "un parking pour
gosses lourdement handicapés".
Ryan devient alors taciturne,
violent, et perd totalement
l'usage de la parole. Depuis sa
sortie, il a appris, avec un
éducateur privé formé aux
méthodes comportementalistes, à
communiquer, à être propre,
sociable. Et plus heureux.
HOWARD BUTEN, LE CÉLÈBRE
CLOWN-PSYCHOLOGUE-ÉCRIVAIN
AMÉRICAIN, qui travaille avec de
jeunes autistes français depuis
des années, n'hésite pas à
critiquer vertement le système
hexagonal, encore trop imprégné
de psychanalyse et braqué contre
les méthodes
comportementalistes. Que
disent-ils, les psychiatres "
vieille école " ? Que les
thérapies cognitives et
comportementales sont un
"dressage". "Mais la plus grande
violence qu'on peut faire à un
enfant autiste est de le laisser
croupir dans son autisme",
répliquait déjà il y a vingt
ans, aussi politiquement
incorrect qu'énergique, le
psychiatre Stanislaw Tomkiewicz.
ABA, Teacch, PECS : à
Bussy-Saint-Georges
(Seine-et-Marne), ces acronymes
de traitements comportementaux
sont désormais le quotidien
d'une trentaine de personnes.
Douze enfants et quatorze
adultes s'y consacrent sans
relâche dans le petit institut
médico-éducatif L'Eclair. Une
enclave d'efficacité et de
douceur fondée par Liora
Crespin, mère d'un enfant
autiste, et subventionnée par
l'Etat. Dans l'entrée du
bâtiment, des manteaux sont
accrochés sous des casiers,
comme dans toutes les écoles. A
côté du nom de l'enfant, sa
photo. Partout, des repères
visuels, qui permettent une
structuration de l'espace et du
temps : un emploi du temps
vertical composé de vignettes
qu'on scratche et qu'on déplace
au fil de la journée, permettra
de visualiser les tâches
accomplies et celles à venir.
Des cartes aussi pour s'exprimer
: télévision, Meccano, boire.
Les enfants "non verbaux"
apprennent à communiquer, à
exprimer des demandes sans
crier, et ainsi à modifier un
comportement souvent inadapté.
L'institut est propre, calme et
coloré. Dans une délicieuse
odeur de gâteau, des enfants
jouent et apprennent
indistinctement. Marelle ou
exercice de psychomotricité, une
petite fille saute d'un cerceau
à l'autre, sous les
encouragements d'un adulte. Dans
la "salle bleue", un petit
garçon réclame des bonbons à une
jeune femme assise à côté de lui
à une table miniature. Elle
utilise la méthode ABA (analyse
du comportement appliquée),
consistant à récompenser d'une
friandise ou d'un petit plaisir
les enfants qui ont su répondre
correctement à une demande.
Quant à la patisserie qui
parfume les couloirs, les
enfants l'ont fait pendant un
atelier cuisine, mais c'est
l'occasion, aussi, d'apprendre
quelque chose : à compter
jusqu'à trois comme le nombre d'oeufs
à casser. L'occasion aussi pour
Audrey, dont c'est
l'anniversaire, de souffler ses
six bougies... L'une des grandes
différences entre les thérapies
comportementales et la
psychanalyse traditionnelle
tient à la participation des
parents au programme éducatif.
L'enfant, sans relâche, est
stimulé par tous les adultes de
son entourage afin d'acquérir
autonomie et cognition.
Ces méthodes fonctionnent : au
royaume-uni où elles sont
appliquées, les trois quarts des
enfants autistes sont intégrés
en milieu scolaire, contre
environ un quart en France. Mais
loin de méconnaître les succès
de ces thérapies, la médecine
française, moins agrippée à ses
textes psychanalytiques que le
film le raconte, envisage
désormais de les inclure dans
son dispositif de soins. Liora
Crespin exhibe fièrement le
rapport d'une équipe de
l'hôpital Sainte-Anne chargée de
tester régulièrement le
programme, qui note des "progrès
importants", et conclut : "C'est
un vrai plaisir pour nous de
collaborer avec l'équipe de
cette structure."
LE PSYCHIATRE MOÏSE ASSOULINE
INSISTE : le hiatus ne se situe
pas entre psychanalystes et
comportementalistes, mais entre
les tenants d'une prise en
charge intensive et les autres.
L'hôpital d'Antony pour jeunes
autistes qu'il dirige ressemble
à tout sauf à un hôpital. C'est
un chaleureux pavillon de
banlieue bordé d'un petit
jardin. Dans une pièce, tous les
adolescents et les soignants
sont rassemblés pour la réunion
hebdomadaire. Les adolescents
sont contents d'être de retour
dans cette structure qui les
accueille comme une école. La
semaine d'avant, c'étaient les
vacances de Noël. Dans leurs
familles, ils se sont ennuyés de
l'hôpital. Un hôpital où on
applique notamment les méthodes
comportementalistes : ici aussi,
on trouve des photos sur chaque
porte, et des emplois du temps
en images. C'est du bon sens que
d'aider les enfants non verbaux
à communiquer. Surtout, ici,
tous les soignants respectent
ceux qu'ils appellent "nos
jeunes". Ce qui implique non de
les abandonner à leur handicap
mais au contraire de leur
proposer des activités
passionnantes, valorisantes et
stimulantes. C'est à Antony que
Le Papotin a vu le jour il y a
trente ans. Les interviews de ce
"journal atypique", comme le
proclame sa " une ", sont
entièrement réalisées par les
patients de l'hôpital de jour,
et il faut les lire pour en
admirer la pertinence. A
Mazarine Pingeot : "Tu serais la
fille cachée [de Mitterrand],
pourquoi ?" A Bertrand Delanoë :
"La question va paraître un peu
crue, mais tant pis, depuis
quand avez-vous choisi le mode
de vie [l'homosexualité] qui est
le vôtre ?" Rien d'étonnant à la
remarque d'Howard Buten,
interviewé dès la première
édition du journal : "Sans
rentrer dans la méchanceté
gratuite (...), je crois avoir
trouvé les seuls journalistes
qui méritent d'être mes amis à
Paris."
Ils sont tous dans le même camp
: celui des "jeunes".
Psychanalystes,
comportementalistes, qu'importe
l'étiquette pourvu qu'il y ait
du mieux. Bernard Golse,
pédopsychiatre à l'hôpital
Necker et psychanalyste, est
l'un des interviewés mécontents
de Sophie Robert. Hautain, il
affirme d'un air d'évidence
qu'"aucun trouble relationnel
mère-enfant ne peut expliquer
l'autisme". Au contraire, il se
dit "solidaire des parents" qui
veulent que leur enfant aille à
l'école. Il poursuit, furieux :
"Nous sommes le fruit d'une
agressivité qui devrait aller à
l'Etat, qui ne respecte pas la
loi. Pour accueillir des
autistes à l'école, il ne faut
pas supprimer 44 000 postes
d'enseignants tous les deux
ans." C'est du côté de l'Etat
qu'il faut donc désormais
chercher les causes du retard
français. Bernard Golse
appartient au conseil
d'administration du Craif, le
Centre ressource autisme
d'Ile-de-France. Des parents et
des professionnels en nombre
égal y siègent pour faire
évoluer la situation des
personnes avec autisme. Pour
Jacques Baert, président du
Craif et père d'un adulte
autiste de 30 ans, cette
querelle de chapelles
psychanalystes versus
comportementalistes, soignants
contre parents, est dangereuse,
avant tout pour les autistes.
"On arrive enfin à travailler
tous ensemble", souligne-t-il
posément. L'homme déplace le
débat : "Ce qu'il faut à un
autiste, c'est peut-être idiot,
mais c'est le respect. Le
respect de soi, qui s'acquiert
avec des activités
valorisantes", comme les Centre
d'aide au travail où son fils
est désormais inséré. "Le
paradoxe avec les parents, c'est
qu'ils voudraient que leurs
enfants aillent à l'école comme
tout le monde, travaillent comme
tout le monde, mais leurs
enfants ne sont pas comme tout
le monde, et il faut en tenir
compte aussi." Rééducation,
psychothérapie, intégration en
milieu ordinaire, internats...
Rien n'est parfait mais tout
doit être tenté. Jacques Baert
conduit. Parler de ces sujets si
sensibles l'a déconcentré, et il
a perdu son chemin. Son
ordinateur de bord lui indique
soudain la bonne direction.
Mains sur le volant, l'homme
quitte alors un instant son air
grave pour un trait d'humour un
peu noir : "Vous voyez, les
traitements de l'autisme, ce
n'est pas aussi évident qu'un
GPS, ce n'est jamais miraculeux
!"
Le Monde Le
Magazine- 14-01-2012