L’art de ne pas lire Freud
Par JACOB ROGOZINSKI Philosophe
Le récent pamphlet de Michel Onfray, le
Crépuscule d’une idole, suscite l’émoi des
psychanalystes. Il y a pourtant une
discipline à laquelle ce livre cause un tort
bien plus grave qu’à la psychanalyse : c’est
la philosophie. Car Michel Onfray se dit
philosophe, et c’est à ce titre que ses
diatribes antifreudiennes sont reçues. Ce
nom de philosophe, le mérite-t-il ? Lui-même
s’en prend aux antiphilosophes du XVIIIe
siècle qui s’opposaient aux penseurs des
Lumières «en recourant à l’attaque ad
hominem, en ridiculisant l’adversaire, en
déformant ses thèses, en disqualifiant le
débat pour lui substituer la calomnie, la
médisance, l’insinuation» (p. 475). En
lisant son livre, on s’aperçoit que cette
description lui convient parfaitement.
Le fondateur de la psychanalyse y est en
effet stigmatisé sans relâche comme un
«Rastignac viennois», un Diafoirus pervers,
«phallocrate misogyne et homophobe», cupide,
onaniste, incestueux, nihiliste,
crypto-fasciste et même… antisémite. Sans
doute espère-t-il, avec ce tombereau
d’injures, conforter sa position de penseur
«iconoclaste». Mais d’où lui vient cette
rage de dénoncer l'«homosexualité refoulée»
de Freud, ses addictions au tabac ou à la
cocaïne, son penchant pour l’adultère et la
masturbation ? Quelle surprise, tout de
même, de découvrir une si forte dose de
moraline réactionnaire chez un auteur qui se
prétend nietzschéen et libertaire…
Lorsqu’il accuse Freud «de nier la
différence de nature entre la santé mentale
et la maladie mentale», de justifier «la
folie, la perversion, la psychose» en
excusant ainsi a priori les criminels nazis
(p. 564), ne sait-il pas que c’est au nom de
cette différence «de nature» que l’on a
légitimé les grands renfermements des temps
modernes et les persécutions des prétendus
anormaux ? Michel Onfray semble tout à fait
fier de sa robuste santé mentale : à la
camisole, le «pervers» Freud et ses
semblables !
Son indignation est bien commode : elle le
dispense de la tâche pénible de lire, de
réfléchir sur des concepts. Rien ne nous est
épargné des catarrhes de Freud, de ses
coliques, de toute «l’odyssée de ses
intestins», mais aucune de ses théories
n’est sérieusement discutée : pourquoi se
donner cette peine, alors qu’il s’agit de
fantasmagories issues d’un cerveau malade ?
Tel est l’unique argument du livre, ressassé
sur des centaines de pages : le pauvre
Sigmund souffrait d’une attirance
incestueuse pour sa mère. Du coup, il s’est
mis à «voir de l’inceste partout». Il manque
cependant une prémisse à la démonstration :
pour prouver que Freud a eu tort de
généraliser son cas, Michel Onfray devrait
démontrer qu’une telle pathologie ne se
rencontre jamais ailleurs, qu’aucun autre
enfant n’a jamais désiré sa mère. Sans cela,
son réquisitoire s’effondre…
Notre homme ne s’embarrasse pas de telles
subtilités : la psychanalyse «concerne Freud
et personne d’autre» ; il s’agit d’une
confession autobiographique présentée
frauduleusement comme une science. De la
Science, Michel Onfray se fait une idée
assez sommaire : le Savant est ce héros qui
étreint la «matière du monde» (?) dans son
laboratoire et ne se remet jamais en cause.
Puisqu’il a remplacé le laboratoire par le
divan, qu’il avance en «tâtonnant,
cherchant, se trompant», en remettant en
question ses hypothèses précédentes -voilà
bien le signe d’un incurable «scepticisme»
nihiliste ! - Freud n’est pas un Savant. Il
est donc un philosophe qui s’ignore. Or,
Nietzsche nous l’a appris, toute philosophie
n’est que la confession de son auteur. CQFD.
On n’aura pas la cruauté d’appliquer cette
maxime à l’abondante production de Michel
Onfray : se pourrait-il que son «athéologie»
ne soit que l’expression de son ressentiment
envers ces prêtres qui lui ont gâché son
enfance ? que ses affabulations
antifreudiennes ne concernent que ses
propres fantasmes et personne d’autre ?…
Rappelons seulement que ces idoles
auxquelles Nietzsche s’attaquait étaient
d’abord des idées. Même si Freud avait
réellement été ce Docteur Mabuse qu’Onfray
nous décrit, la validité de ses théories
n’en serait en rien compromise. C’est ce que
savaient tous les philosophes qui, de Sartre
à Deleuze, de Ricœur à Henry et Derrida, se
sont confrontés patiemment, rigoureusement,
aux thèses de Freud.
Heureuse époque où il ne suffisait pas de
rédiger un biopic un peu trash pour être
salué comme un «philosophe» ! Les temps ont
bien changé : ces dernières années, nous
avons vu déferler tant de médiocres
pamphlets et d’essais sans pensée que
l’opinion a fini par prendre cette
philosophie-spectacle pour la philosophie
authentique. Le livre d’Onfray ne fait pas
exception à la règle, et l’empressement avec
lequel on le célèbre atteste de la misère de
l’époque. «A ce dont l’esprit se contente,
l’on mesure sa perte» : la France de
Nicolas-le-petit a trouvé un penseur à sa
mesure.
Libération 04/05/2010
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