"Ce que je sais seulement c'est
que mon être tout entier me fit
l'effet de courir aveuglément et à
toute vitesse vers quelque chose de
monstrueux et d'immobile, avec un
choc violent trop soudain et trop
rapide pour n'être qu'étonnement et
indignation, contre cette main noire
qui m'arrêtait timidement en se
posant sur ma chair de femme
blanche. Car, dans le contact d'une
chair avec une autre chair, il y a
comme une dérogation, quelque chose
qui coupe net et droit à travers les
voies enchevêtrées de l'ordre et des
convenances, quelque chose que
connaissent les ennemis aussi bien
que les amants, car c'est ce quelque
chose qui les fait tous les deux
".
FAULKNER (Absalon ! Absalon !)
Quand on évoque Fanon psychiatre,
c'est le plus souvent en quelques
lignes, à la fin, pour être sûr de
n'avoir rien oublié ; ou en
introduction, histoire de respecter
la chronologie. Dans une vie pleine
d'élaboration et de luttes
politiques, la psychiatrie fait
figure d'appendice, d'à-côté
professionnel en marge de
l'engagement, ou de période,
formatrice sans doute, mais bientôt
dépassée. Peut-être y a-t-il une
part de légitimité à procéder ainsi,
l'héritage laissé par Fanon à ce que
l'on peut appeler, sans emphase,
"l'histoire de l'humanité", relevant
davantage du politique que du
psychiatrique.
A y regarder d'un peu plus près,
cependant, on s'aperçoit que le
psychologique et le politique chez
Fanon ne s'opposent pas comme deux
moments que sépareraient la prise de
conscience et l'engagement, comme
deux étapes successives sur un
"chemin de culture", mais que
l'oscillation d'un pôle à l'autre
habite la vie et parcourt l'oeuvre.
De Peau noire, masques blancs (1),
que Fanon espéra présenter comme
thèse de psychiatrie, jusqu'aux
Damnés de la terre qui s'achèvent
sur des données cliniques,
l'importance accordée à l'analyse
psychologique, à sa contribution à
la compréhension du procès social et
des relations de pouvoir qui le
dynamisent, cette importance ne
s'est jamais démentie. La réciproque
est vraie : Fanon, qui maintiendra
aussi longtemps que la guerre le lui
permettra, son activité de
psychiatre, ne se départit jamais
d'un regard politique et critique
sur l'institution psychiatrique.
Depuis les expériences de
psychiatrie institutionnelle avec
Tosquelles à Saint-Alban jusqu'à
l'ouverture de l'hôpital
Charles-Nicolle de Tunis sur
l'hospitalisation de jour, Fanon a
mené un combat permanent à la fois
contre le statut de sujétion du
malade et contre la carcéralisation
de l'hôpital (2).
Si nous parlons d'une oscillation de
l'analyse psychologique à la
réflexion politique plutôt que
d'alternative ou d'opposition, c'est
que l'essentiel est moins dans la
position respective des termes que
dans leur entre-deux, dans cet
espace problématique, incertain et
hésitant, où s'écrit non seulement
Peau noire, masques blancs, mais qui
hante, l'oeuvre tout entière. Le
psychologique et le politique,
l'individuel et le collectif, le
dedans et le dehors... catégories de
pensée qui génèrent des énoncés
différents, parfois incompatibles.
Bien des lectures de Fanon,
inquiètes de leur propre complétude,
ont souvent bâclé à cet endroit des
synthèses hâtives. le souhaiterais,
à l'inverse, en déployer les termes,
en exhiber les difficultés plutôt
que de vouloir à toute force les
résoudre ou les dépasser ; non de
manière générale mais à l'occasion
de la question où l'oscillation est
la plus forte : l'analyse de la
relation raciale.
"En tant que psychanalyste, je dois
aider mon client ( ... ) à agir dans
le sens d'un changement des
structures sociales" (3). Formule
d'une "politico-thérapie" qui
énonce, de façon quelque peu
abrupte, ce que fut l'option
prévalente de Fanon : répondre aux
difficultés psychologiques par une
action politique. Mais ce débat
n'est pas sans reste. Peau noire,
masques blancs en particulier, par
le rappel constant des tenants
sexuels de la question raciale,
témoigne de.toutes les résistances
du psychologique à se laisser
résorber dans le politique. Mon but
n'est pas d'ajouter un chapitre au
rapport de la sexualité avec la
différence raciale, mais d'en saisir
l'articulation dans l'oeuvre de
Fanon, la manière dont elle s'y
trouve simultanément affirmée et
écartée. Ce balancement en recouvre
un autre, de Fanon à la psychanalyse
; relation encombrée s'il en est, la
psychanalyse étant dite tout à la
fois indispensable et parfaitement
inutile. (Il n'est bien entendu pas
question de mesurer le degré de
conformité de la thèse fanonienne
avec la théorie analytique,
entreprise sans intérêt. Mais
comprendre en quoi l'oscillation
incertaine de l'oeuvre entre le
psychologique et le politique est
inséparable de la question traitée:
la relation raciale).
On a lu Fanon, on l'a parfois
appris, mais de façon étonnante on
n'en a guère prolongé la réflexion
(4). Cette communication se veut une
interprétation du texte fanonien (et
d'abord de Peau noire, masques
blancs : oeuvre de "jeunesse" sans
doute, profuse jusqu'à la confusion
parfois, mais riche aussi de ces
mêmes hésitations) ; une
interprétation et en même temps une
contribution, si modeste soit-elle,
à la compréhension des sociétés
antillaises. Ce travail fait pièce
dans une réflexion plus large dont
l'objet est l'analyse des conflits
familiaux, des enjeux qui les
trament et des désirs qui les
soutiennent. (5)
CONFLIT, INCONSCIENT OU DRAME EN
"PLEIN AIR"?
"Seule une interprétation
psychanalytique du problème noir
peut révéler les anomalies
affectives responsables de l'édifice
complexuel " (6).
"Le drame racial se déroulant en
plein air, le Noir n'a pas le temps
de "l'inconscienciser" (7). Les
Nègres "existent leur drame", ils ne
l'intériorisent pas.
Peau noire, masques blancs s'écrit
tout entier entre ces deux énoncés
contradictoires. L'un constatant la
force de la structure narcissique
dans la problématique raciale,
appelle l'analyse. L'autre, notant
qu'un trop-de-réalité empêche toute
intériorisation, toute amnésie
affective" du conflit, dit
l'inutilité de se référer à un
inconscient inexistant et accorde le
dernier mot au réel, au
socio-économico-politico-culturel.
La psychanalyse à peine convoquée
est aussitôt congédiée.
Entrant dans le détail des relations
raciales, des rencontres plutôt,
c'est l'espace amoureux que Fanon
choisit d'évoquer. Le terrain élu
est ordonné selon le désir et non
par l'exploitation. Mais de ces deux
chapitres aux titres génériques ("La
femme de couleur et le Blanc",
"L'homme de couleur et la Blanche"),
chapitres reposant sur
l'interprétation de récits,
d'histoires individuelles, et dont
la méthode peut être dite
analytique, de ces deux chapitres,
Fanon conclut qu'il y a rien à
conclure, renvoyant Jean Veneuse,
alias René Maran, à la solitude de
sa névrose abandonnique, et Mayotte
Capécia, au-delà du procès
d'aliénation, à sa triste
médiocrité: "De même qu'il y avait
une tentative de mystification à
vouloir inférer du comportement de
Nini et de Mayotte Capécia une loi
générale du comportement de la Noire
vis-à-vis du Blanc, il y aurait,
affirmons-nous, manquement à
l'objectivité dans l'extension de
l'attitude de Veneuse à l'homme de
couleur en tant que tel. (8)
La conception que se fait Fanon de
l'inconscient est au coeur de ce
va-et-vient de l'analyse. Voile
qu'il faut dissiper, obscurité qu'il
faut éclairer, illusion qu'il faut
dénoncer, l'inconscient chez Fanon
se réduit le plus souvent à une
méconnaissance, à une conscience
fausse. Contre ce brouillard, la
réponse du clinicien se confond avec
celle du politique : aider le
patient impliqué dans une situation
raciale conflictuelle à "conscienciser
" son inconscient (9) -bien que
Fanon affirme par ailleurs,la
dimension non inconsciente du
trouble. Appeler l'homme à prendre
conscience et à se retourner vers la
réalité sociale.
Naville à l'appui, l'inconscient se
limite aux anamorphoses de la
structure sociale : "Ce sont les
conditions économiques et sociales
des luttes de classes qui expliquent
et déterminent les conditions
réelles dans lesquelles s'exprime la
sexualité individuelle, et ( ... )
le contenu des rêves d'un être
humain dépend aussi, en fin de
compte, des conditions générales de
la civilisation dans lesquelles il
vit" (10). Lé conflit inconscient
quand il existe est un faux conflit,
un leurre. Qu'un individu rêve
d'être blanc, un tel désir
s'explique par la hiérarchie
sociale, par le découpage
discriminatoire que celle-ci opère
selon les différences de couleur. Le
désir d'être blanc se borne à un
désir de promotion sociale (11). A
rabattre ainsi l'objet du désir sur
la scène du réel, c'est la
conception proprement
psychanalytique du désir, dont
l'objet est toujours fantasmatique,
qui s'évanouit (12).
Que l'inconscient soit dit absent,
faute d'intériorisation, ou qu'il
faille le "conscienciser", d'une
manière comme d'une autre c'est en
nier la spécificité. Fanon en reste
à une définition de l'inconscient
comme non-conscience, temps
d'égarement provisoire ; en
attendant que la conscience s'en
empare. Rien n'empêche alors
d'espérer une connaissance totale de
l'espace psychique qui soit en même
temps l'abolition de l'inconscient
et de ses effets. Annuler le désir
en changeant l'ordre du monde. Tout
ce qui sera repéré comme ambivalent
dans la relation raciale sera dès
lors renvoyé aux rebuts et aux
échecs de l'être et non à
l'accomplissement de désir (13).
La perspective analytique est tout
autre : l'approche de l'inconscient,
de ses mécanismes, ne saurait
consister en une exposition
exhaustive -l'analyse est
interminable. L'inconscient, cet
autre radical en nous qui nous agit
et nous parle sans notre accord, est
partie prenante y compris, du savoir
de l'analyste lui-même. Celui-ci ne
se situe pas en un "bon" lieu où les
conflits seraient réglés ou mêmes
conscients.
Impossible d'ailleurs de tenir la
présence à la conscience comme
critère d'équilibre et de maîtrise
psychiques. Dans la psychose, ce
sont des pans entiers de
l'inconscient qui se trouvent à ciel
ouvert, "en plein air". Par contre
tout notre stock mémoriel est
inconscient au sens descriptif du
terme sans relever de l'inconscient
au sens psychanalytique. Ce dernier
n'est pas le simple négatif de la
conscience. C'est une autre
"logique", une autre "structure".
"Un élément inconscient au sens
topique ( ... ) peut devenir
conscient d'un point de vue
phénoménologique tout en continuant
à faire partie du système" (14).
Mayotte Capécia nous en fournit un
très bon exemple. Celle-ci est
parfaitement au fait de la manière
dont le racisme informe les
catégories sociales et Fanon, à son
sujet, manque peut-être l'essentiel
quand il la renvoie au préjugé et à
l'aliénation -laquelle suppose au
contraire la méconnaissance ; "une
femme de couleur, écrit Mayotte
Capécia, n'est jamais tout à fait
respectable aux yeux d'un Blanc"
(15). je sais bien qu'il n'épousera
pas une femme noire, mais je l'aime
quand même. je sais bien mais quand
même; formule dont 0. Mannoni a
montré qu'elle signait la présence
du processus primaire au sein même
de la conscience ("le désir agit à
distance sur le matériel conscient
et y fait se manifester les lois du
processus primaire") (16). Le désir
et l'espoir qu'il alimente survivent
au démenti par le savoir (17).
"Les processus inconscients n'ont
(pas) d'égard à la réalité. Ils sont
soumis au principe de plaisir ; leur
destin ne dépend que de leur force
et de leur conformité ou non
conformité aux exigences de la
régulation plaisir-déplaisir" (18).
Les raisonnements déterministes,
fussent-ils dialectiques, renvoyant
"en fin de compte" ou "en dernière
analyse" la vérité du psychique du
côté du réel économique et social
manquent cette déréalité de
l'inconscient.
Il y a substitution de dialectique,
écrit Fanon, quand on passe de la
psychologie du Blanc à celle du
Noir. Une étude rigoureuse devrait
se présenter ainsi :
- interprétation psychanalytique de
l'expérience vécue du Noir;
- interprétation psychanalytique du
mythe nègre.
Mais le réel, qui est notre unique
recours, nous interdit pareilles
opérations " (19).
Unique recours, vérité de
l'inconscient, lieu de résolution
des conflits psychiques, le réel est
tout à la fois le premier et le
dernier mot. L'inconscient n'est que
le temps faible d'une progression
dialectique, l'intériorisation
(voire le reflet) d'une relation de
domination prise entre la mise en
place d'un rapport d'exploitation et
le changement résolutif de la
structure sociale. Le réel ainsi
conçu comme la Totalité autorise une
rationalisation sans reste de la
question raciale et renvoie la
dimension inconsciente à l'illusion
sans avenir d'une satisfaction
hallucinatoire (20).
On comprendra aisément qu'au sein
d'une telle problématique Fanon ne
sache trop quoi faire du fantasme
(signe de cet embarras, cette
expression incongrue : "phantasmes
réels ") (21) sinon à le rabattre
sur le préjugé : "l'autre ne doit
pas me permettre de réaliser des
phantasmes infantiles ; il doit au
contraire m'aider à les dépasser"
(22). Ou l'Aufhebung en guise de
refoulement. C'est négliger à la
fois l'intemporalité du processus
primaire (23) et le caractère
indélébile du représentant
inconscient. Mais le bénéfice pour
Fanon, c'est qu'à dialectiser
(annuler) ainsi l'inconscient, on
peut encore sauver une philosophie
du Sujet.
Au fantasme, événement imaginaire
capté par le désir pour son
accomplissement, Fanon préférera le
traumatisme : soit la source des
conflits psychiques située dans le
réel. L'événement traumatique pour
l'enfant antillais, c'est la
rencontre tardive, au sortir de la
première enfance et de la famille,
avec une série d'énoncés et d'images
valorisant le Blanc et dénigrant le
Noir, conduisant l'enfant à
s'identifier à la position
valorisée, à se placer du côté du
héros (le Blanc) et à se dénigrer,
lui-même et les siens.
Fanon, à cet endroit, s'appuie sur
un texte de Freud (24). On sait que
celui-ci évoluera de façon
importante sur cette question du
traumatisme (25), pour établir
notamment que le trauma ne doit son
efficacité qu'à son irruption dans
une organisation psychique
présentant des points de rupture
propices. "Là où la pathologie nous
montre une brèche ou une fêlure,
écrit Freud, il y a peut-être
normalement un clivage. Jetons par
terre un cristal, il se brisera, non
pas n'importe comment, mais suivant
ses lignes de clivage, en morceaux
dont la délimitation, quoique
invisible, était cependant
déterminée auparavant par la
structure du cristal ". La force du
traumatisme tient moins à
l'événement qu'à sa capacité de
réveiller une excitation d'origine
endogène; une efficacité de
l"'après-coup" donc. La contingence
de l'événement et la priorité de la
vie fantasmatique marqueront la
position ultime de Freud (26). A en
rester d'ailleurs au seul texte cité
par Fanon, texte qui renvoie la
pathogénie à la "chaîne des
souvenirs" où le trauma se répète et
non à l'événement en tant que tel,
texte encore qui associe le trauma
non à un dommage subi mais à un
désir refoulé -le premier des
traumatismes c'est la scène de
séduction-, à en rester à ce seul
texte qui insiste déjà sur la
dimension sexuelle, on ne saurait
conclure à une préséance du réel (a
fortiori d'un réel tardif) dans la
genèse du conflit psychique. Fanon
s'approchera parfois davantage de la
perspective analytique quand il
renverra "l'écroulement du Moi" non
plus au seul excès du réel mais à la
fragilité de la structure psychique
(27). Mais à définir le plus souvent
le réel comme la vérité de
l'inconscient, il sera néanmoins
amené à définir la névrose en des
termes - béhaviouristes, comme un
jeu de stimuli-réponses : "La
structure névrotique d'un individu
sera justement l'élaboration, la
formation, l'éclosion dans le moi de
noeuds conflictuels provenant d'une
part du milieu, d'autre part de la
façon toute personnelle dont cet
individu réagit à ces influences "
(28). Un moi se défendant plus ou
moins bien contre les excitations
extérieures : on est du côté d'Anna
Freud, d'une psychologie du Moi, et
tout proche du culturalisme auquel
Fanon fait d'ailleurs référence à
travers le concept de "basic
personality".
En quelques occasions Fanon
s'écartera encore un peu plus de
l'approche analytique quand il
empruntera la voie d'une
médicalisation en termes eugénistes
: où l'inconscient n'est pas même
rabattu sur l'illusion ou l'erreur
mais rabaissé au niveau de la
"tare", de la séquelle" et de
l"'anomalie". A ce type d'entrave la
solution est chirurgicale :
expulser, extirper ; le conflit
psychique doit être résolu comme
l'exérèse d'une tumeur.
Peut-être faut-il chercher dans
cette phrase de sa thèse en
psychiatrie les raisons de cette
relation embarrassée de Fanon à la
psychanalyse : "La psychanalyse est
une vue pessimiste de l'homme. La
médecine de la personne se pose
comme choix délibéré d'optimisme en
face de la réalité humaine" (29).
L'inconscient, s'il parle, ne parle
à personne et n'est parcouru par
aucune intention signifiante. Les
représentations de choses et non de
mots en constituent le matériau, un
matériau fermé au sens (30). Loin de
cette opacité, Fanon gardera
toujours l'espoir d'une transparence
de soi à soi que promet toute
philosophie du Sujet, un Sujet qui
ne se perd que pour mieux se
retrouver. Depuis le couple
aliénation-prise de conscience de
Peau noire, masques blancs,
jusqu'aux Damnés de la terre,
vecteurs à venir de l'Histoire, une
même logique de la réappropriation
du sens sous tend l'oeuvre.
La psychanalyse, quand elle
s'efforce de saisir les composantes
de la relation raciale, place
toujours la différence au coeur de
sa réflexion. Non pour la supprimer,
mais afin d'en peser les termes. En
appeler, comme le fait Fanon, à
"assumer l'universalisme inhérent à
la condition humaine" vise par
contre la négation et le dépassement
de la différence. Peut-être est-ce
ne pas apercevoir cette collusion
paradoxale de l'universalisme
humaniste et du discours raciste: il
a fallu que tous les hommes soient
dits pareils pour qu'ils le
deviennent plus ou moins (de la même
façon qu'il n'y a des pays
sous-développés que depuis que s'est
mondialisé l'impératif du
développement économique).
La conception même de l'inconscient
mesure l'écart qui sépare la
démarche fanonienne d'une approche
analytique. Mais cet écart ne fait
pas que traverser le texte, il est
aussi l'objet manifeste d'une
argumentation.
Il y a en Europe, dit Fanon, une
continuité des structures familiales
et sociales qui autorise à
interpréter ce qu'il en est de
l'adulte à partir de ce que fut
l'enfant: "La famille est une
institution qui annonce une
institution plus vaste : le groupe
social ou national. Les axes de
référence demeurent les mêmes. La
famille blanche est un lieu de
préparation et de formation d'une
vie sociale" (31). Au contraire, la
famille antillaise, écrit Fanon,
n'entretient pratiquement aucun
rapport avec une structure sociale
en extériorité, imposée par la
domination coloniale. Rupture du
familial et du social qui
interdirait de comprendre les
particularités de la vie psychique
de l'Antillais en référence à
l'enfant qu'il a pu être et
détruirait, par là même, le
bien-fondé d'une écoute analytique.
Les problèmes ne surgissent qu'au
sortir de l'enfance et de la
famille, dans le premier contact au
sein du socius avec des énoncés et
des images ordonnés selon une
axiologie blanche; énoncés et images
qui sont autant de démentis aux
représentations qui ont réglé la vie
de l'enfant jusqu'alors. Rencontre
brutale, traumatisante, plongeant
l'individu dans de profondes
difficultés psychiques, voire dans
la pathologie : "Un enfant noir
normal, ayant grandi au sein d'une
famille normale, s'anormalisera au
moindre contact avec le monde blanc"
(32). Une telle discontinuité
appelle en guise de réponse clinique
une "sociogénie" et dispense de
l'ontogenèse freudienne, sauf à lui
emprunter, de façon restrictive, la
notion de traumatisme.
Fanon, cependant, n'est pas resté
insensible à la difficulté de faire
surgir de ce seul traumatisme -de la
rencontre, répétée pour chaque
individu, avec un socius à la fois
autre et hostile- la "morbidité" de
la formation sociale. A la violence
de cet événement réel il oppose, en
une occasion au moins, l'épaisseur
d'un héritage où le mythe a sa part:
"Dans le cas du Noir, que
voyons-nous ? A moins d'utiliser
cette donnée vertigineuse -tant elle
nous désaxe- de l'inconscient
collectif de Jung, on ne, comprend
absolument rien" (33). L'important,
ici, est moins la référence à Jung
qu'à l'inconscient, à ce qui par lui
se transmet et s'hérite. Toute
l'analyse se trouve ainsi déportée
du conscient à l'inconscient, du
réel à l'imaginaire, du traumatisme
au fantasme. Déplacement redoutable
par l'abîme qu'il ouvre : à vous
donner le vertige, à vous désaxer.
Voie périlleuse, aussitôt énoncée
aussitôt abandonnée.
Commentant cette opposition quelque
peu manichéenne et simplificatrice
d'une famille saine et d'une société
aliénante, F. Gracchus (34) parle du
"rousseauisme" de Fanon: l'Antillais
est né pur et l'Occident l'a
corrompu.
"Aux Antilles françaises, écrit
Fanon, 97 % des familles sont
incapables de donner naissance à une
névrose oedipienne. Incapacité dont
nous t nous félicitons hautement"
(35).
"Le complexe d'OEdipe n'est pas près
de voir le jour chez les Nègres "
(36).
Pas d'OEdipe, pas de névrose, pas
d'homosexualité non plus, laquelle
n'est pas loins d'apparaître aux
yeux de Fanon comme la tare entre
toutes (37). La famille a la pureté
de l'origine et la chaleur du giron;
elle est ce lieu idyllique à l'abri
des méfaits de la relation
coloniale. Tout commence à se gâter
quand on en sort.
Comment concevoir, que la famille
ait pu ainsi se maintenir à l'écart
du 'mouvement de la colonisation
quand les sociétés antillaises sont
purement et simplement nées de
celui-ci ? Dans l'espace
afroaméricain, il n'y a pas
d'organisation familiale qui précède
le dispositif colonial. La traite a
permis au colon ce qu'il n'a pu
réussir ailleurs : la destruction de
structures familiales (africaines)
incompatibles avec son projet
d'asservissement. En lieu et place
de ces organisations détruites s'est
installée une sorte de modus vivendi
familial, conservant sans doute ce
qui pouvait l'être de l'ordre perdu,
mais prenant surtout en compte les
impératifs draconiens de la vie sur
l'habitation esclavagiste. Bricolage
institutionnel donc, qui devait
cependant acquérir au fil des temps
la pérennité de la structure au
point de pouvoir être décrit sous le
nom de "matrifocal".
Si le mot a valeur descriptive, il
véhicule aussi, comme l'a montré F.
Gracchus, une confusion durable. Une
anthropologie culturaliste a trop
souvent conclu de l'absence
manifeste d'un homme en position
paternelle dans l'espace familial
antillais au vide structurel de la
fonction-père ("a male-absent
structure"). S'il est difficile à
l'homme d'occuper une telle
position, ce n'est pas qu'elle
n'existe pas, mais que la place est
toujours-déjà prise. L'occupant, F.
Gracchus en cerne les traits au
détour des gestes, et des énoncés
maternels. Peau "claire", "chappée",
"sauvée", enfant plus ou moins bien
"sorti", cheveux lissés, nez
manipulé... les mots et le corps se
moulent en un "langage" dont le
signifiant "blanc" est la clé. "Le
Nègre n'a pas, au hasard d'un
contact avec l'univers blanc, trouvé
dans le regard de l'autre le sens de
sa noirceur : ce sens a anticipé sa
naissance dans les fantasmes et les
désirs de sa mère, dans un enfant
imaginaire, qui telle une ombre a
plané et recouvert son corps réel"
(38). Pour une part un tel processus
renvoie à une médiation
incontournable: l'information pour
l'enfant, quel qu'il soit, passe
toujours par le prisme d'un
porte-parole. "La particularité du
le note P. Aulagnier, fait qu'il a
été effectivement d'abord l'idée, le
nom, la pensée, parlés par le
discours d'un autre : ombre parlée
projetée par le porte-parole sur une
psyché qui l'ignore et dont elle
ignore les exigences et la folle
visée. Énoncés qui viennent
d'ailleurs et que la voix de
l'enfant va s'approprier d'abord en
les répétant" (39). (C'est bien à
cet endroit de la séduction qu'il
faut parler de traumatisme). La
particularité pour l'enfant
antillais vient de ce que cette
figure paternelle profilée,
héritière du Maître, non seulement
en exclut une autre, mais ne répond
jamais à l'appel, demeure
imaginaire, ne participe d'aucune
relation réversible, c'est-à-dire
symbolique. Un tel silence ne peut
guère ouvrir que sur la religion, la
sujétion ou la haine.
A plusieurs reprises Fanon esquisse
les linéaments d'une telle analyse
mais sans jamais l'entreprendre :
"Aux Antilles la perception se situe
toujours sur le plan de
l'imaginaire. C'est en termes de
Blanc que l'on y perçoit son
semblable. On dira par exemple d'un
tel qu'il est "très noir". Il n'y a
rien d'étonnant, au sein d'une
famille, à entendre la mère déclarer
"X... est le plus noir de mes
enfants", c'est-à-dire le moins
blanc..." (40). Quand il veut
qualifier cette prégnance de
l'imaginaire, c'est à un signifiant
maternel que Fanon se réfère,
parlant de « lactification". Ce sont
encore ces "seins blancs" caressés,
voie d'accès à la civilisation (41).
Enfin, il y a cette phrase dont on
ne mesure peut-être le sens qu'en
donnant au mot destin tout son poids
: "Aussi pénible que puisse être
pour nous cette constatation, nous
sommes obligés de la faire : pour le
Noir, il n'y a qu'un destin. Et il
est blanc" (42).
Le clivage entre une famille saine
et une société aliénante laisse
ouverte la récupération possible
d'un "bon" lieu d'où pourrait être
ressaisi, de façon objective, le
devenir des significations. Mais au
contraire de cette éventualité
confortante, Fanon lui-même affirme
l'impossible désimplication de
l'analyste : "L'objectivité
scientifique m'était interdite car
l'aliéné, le névrosé, était mon
frère, était ma soeur, était mon
père" (43). Énumération importante
parce qu'elle ne renvoie plus le
dysfonctionnement aux personnages
sociaux mais familiaux. Intéressante
aussi par le terme qu'elle omet.
Nul doute que la famille, et son axe
fondateur, la forte amarre à la
mère, n'ait été et ne soit dans les
sociétés afro-américaines un lieu
apaisant et protecteur au sein
d'ensembles sociaux peu gratifiants.
Mais ceci n'est pas incompatible
avec la place décisive qu'occupe la
structure familiale dans le procès
de reproduction du système. Ce n'est
pas par hasard si l'on emprunte
aujourd'hui au registre maternel
(dépendance, assistance ... ) la
définition du lien social (44).
Le concept qui permet à Fanon à la
fois de se dispenser d'une analyse
de la famille et de tenir à distance
les données de l'inconscient, est
celui d'aliénation. Véritable
concept-écran qui se présente un peu
comme une solution à des problèmes
qu'il évite de poser et dont le
paradoxe -étymologique- est de ne
jamais vraiment envisager l'Autre et
la différence sinon sous la forme de
la scission provisoire du même.
L'aliénation chez Fanon est en effet
inséparable d'une philosophie du
Sujet: elle désigne ce moment
négatif d'une histoire -
individuelle ou collective- où un
Sujet se perd, se désapproprie. La
réflexivité de la formule promet les
retrouvailles ; avec un "en-plus",
celui du chemin parcouru.
L'aliénation ainsi conçue suppose un
avant de vérité et d'intégrité -
même s'il ne s'agit encore que de la
naïveté de la certitude sensible -et
un après d'authenticité retrouvée et
augmentée.
Mais dans l'aire des sociétés
afro-américaines, il n'y a pas
d'avant de la colonisation, pas
d'avant du Maître. Et de ce seul
point de vue, le concept
d'aliénation perd sa cohérence. Le
Maître est toujours-déjà-là, sur la
scène de l'histoire, mais aussi sur
la scène primitive. De celle-ci E.
Glissant, dans Le Discours
antillais, formule ainsi l'énoncé:
il n'y a "pas de Martiniquais qui ne
compte au moins une femme violée
parmi ses ancêtres" (45). Une
négresse esclave violée par le
Maître blanc : le propre d'un tel
fantasme originaire est de présenter
le coït comme une violence mais
quand le fantasme et le réel, fût-il
historique, se recoupent, on sait la
difficulté d'échapper à la
sidération létale, à la répétition
de l'identique. La description que
fait Glissant de la sexualité de
l'homme antillais en repère les
traces : la jouissance dérobée et la
femme agressée, le tout à l'ombre du
grand Autre. Celui-ci ne s'est pas
simplement assuré la maîtrise de
l'univers réel, jusqu'à la
castration effectuée (46)
("Historiquement... le Nègre
coupable d'avoir couché avec une
Blanche est castré"), mais aussi
celle de l'univers symbolique. La
séduction est ainsi contemporaine de
la violence ; en même temps qu'il
asservissait, le Maître caressait le
fantasme du sérail (tel le béké
Aubéry, que cite Fanon (47), et ses
cinquante rejetons "en bas
feuille"). Cet enfant que la
femme-esclave porte dans ses flancs
et qu'elle tue (manjé tè, pa fè yich
pou lesclavaj " mangez de la terre,
ne faites pas d'enfant pour
l'esclavage) est certes un enfant
pour le Maître, mais c'est aussi
l'enfant du Maître. Le Blanc n'est
pas seulement une image sur un écran
de cinéma mais bien une imago,
c'est-à-dire un schème imaginaire à
partir duquel s'organise la vie
fantasmatique. Sans doute peut-on
objecter la conformité réelle de la
hiérarchie sociale avec l'échelle
des couleurs. Cela ne diminue en
rien la part de l'imaginaire -sinon
à la dissimuler un peu mieux. Dans
l'expression "sauver la peau", ce
qu'il faut sauver c'est ce que l'on
n'a pas. (Voyez aussi la fascination
qu'a pu exercer le mythe du
Nègre-Blanc sur la littérature
nord-américaine, sur Faulkner en
particulier).
C'est à partir de cette complexité,
nous semble-t-il, qu'il faut
repenser la question raciale,
question que manque la problématique
de l'aliénation parce qu'elle ne
conçoit l'écart que sur fond d'unité
et ,dénie a insi le jeu irréductible
des différences. "Pour l'Antillais,
écrit F. Gracchus, il n'existe pas
des Blancs et des Noirs, mais ceux
qui sont blancs et ceux qui ne le
sont pas. Il se vit comme manque à
l'être et non comme Noir -on est
blanc ou on ne l'est pas" (48). Une
logique qui recoupe -et masque-
celle qui préside à la différence
des sexes.
Cet ancrage de la question raciale
sur un fond archaïque explique sans
doute que l'hypothèque qu'elle fait
peser sur les relations humaines ne
puisse être levée par une prise de
conscience ou une modification des
rapports de production. Dans un
article de mise au point, "The
decolonisation of myself " (49), 0.
Mannoni écrit : "Toute discussion,
scientifique ou non, sur la nature
en soi des différences raciales ne
peut faire avancer une question qui
se pose ailleurs. Ces différences
deviendront les signifiants qui
permettront clairement ou
confusément de poser l'énoncé des
problèmes les plus profonds qui
concernent les rapports entre les
hommes, comme si la rencontre du
Blanc et du Noir, loin d'être la
rencontre de deux
hommes-sans-différence, était la
rencontre de la différence à l'état
pur, la différence sans
signification naturelle, qui devient
le symbole à la fois évident et
absurde de ce qui va mal dans les
relations humaines ". Le racisme
n'est pas une catégorie nosologique
mais plutôt l'élaboration
secondaire, éventuellement
délirante, d'une difficulté plus
radicale, le colmatage d'une faille
qui le précède.
Quand il renvoie la femme négrophobe
à sa sexualité normale ou l'homme du
même acabit à l'impuissance ou
l'homosexualité, Fanon ne raisonne
pas autrement, même si l'on peut
difficilement le suivre sur la voie
de cette assignation à une
pathologie étroite. On a souvent
remarqué la part du mécanisme de
projection dans un tel dispositif
par quoi le sujet expulsé de soi et
localise dans l'autre ce qu'il
refuse et hait en lui. C'est en des
termes proches que Fanon analyse
l'attitude du Blanc raciste : "Il a
besoin en face de ce différent de
lui de se défendre, c'est-à-dire de
caractériser l'Autre. L'Autre sera
le support de ses préoccupations et
de ses désirs" (50). Si l'énoncé
raciste se retrouve dans des
tableaux cliniques très différents,
on concevra cependant qu'il trouve
une accointance particulière avec
des structures où la projection est
prépondérante, la paranoïa notamment
; le colonisé n'étant pas, bien
entendu à l'abri d'un tel avatar :
"Le colonisé est un persécuté qui
rêve en permanence de devenir
persécuteur" (51).
Cependant, en référant l'attitude
raciste à une structure plus
profonde dont elle n'est, en quelque
sorte, que la sinistre prothèse,
nous risquons à notre tour de
masquer dans une synthèse
généralisante des différences
irréductibles : la question raciale
ne se pose pas au Noir -plus
précisément au Noir afro-américain-
dans les mêmes termes qu'au Blanc,
qu'il soit ou non en situation de
colonisateur. L'Antillais, nous
avons essayé de le montrer contre la
thèse explicite de Fanon, ne
rencontre pas un beau jour le
discours racial au détour d'une
formation sociale discriminatoire.
Un tel discours l'accompagne, au
contraire, dès sa "sortie" du ventre
de la mère et l'y précède même, dans
le désir des parents. La
problématique raciale fait ici
partie de cette "batterie minimale
de signifiants" qui compose le
lexique de l'inconscient. Il n'est
peut-être pas d'Antillais pour
lequel la question de la couleur
puisse être indifférente ce qui ne
veut pas dire conflictuelle -c'est à
cet endroit du conflit qu'il
faudrait réintroduire la prévalence
de la structure psychique profonde.
Toute la thématique de la Relation,
du Divers, de la nécessité
incontournable d'assumer l'essence
métisse des sociétés antillaises
chez Glissant, relève ainsi, me
semblet-il, d'un effort de maîtrise
-et non de supression-dépassement-
de ces données indélébiles.
Difficile de trouver quelqu'un pour
qui, comme Fanon, il soit plus
difficile de faire la part de l'oeuvre
et celle de la vie. Le corps rythme
l'oeuvre -jusqu'à cette philosophie
incarnée dont parle F. Jeanson comme
l'exigence intellectuelle guide sans
cesse la vie. De l'oeuvre à la vie,
la même impatience, la même
vibration. L'oscillation entre des
principes explicatifs difficilement
compatibles du côté de l'oeuvre n'a
d'égal que la tension qui précipite
la vie. A ce degré d'intensité, on
se dit que le tracé ne pouvait être
que fulgurant et les hasards de la
maladie ont les allures du destin.
Pointe-à-Pitre, 1982.
*Note de coordinateur. Le Réel dont
parle J. André est à distinguer du
réel introduit par J. Lacan. Il
s'agit ici de la réalité.
(1) Éditions du
Seuil, Paris, 1952, auquel renvoie
l'abréviation PNMB.
(2) Sur Fanon
psychiatre, cf. L'Information
psychiatrique, Ed. Privat, Paris,
déc. 75, vol. 51, n° 10.
3) Ibid., PNMB, p.
100.
(4) D. Maragnès a
parlé à cet égard d'un "effet
Fanon". CARE (Centre Antillais de
Recherches et d'Etudes),
Pointe-à-Pitre, n' 3,1979.
(5) Nombre des
questions abordées dans ce texte
sont indissociables d'un travail en
cours : J. André : Caraibales, Ed.
Caribéennes, Paris, 1981 ; "Le
coutelas mortel", CARE n' 8, 1981 ;
"De l'ultime façon de devenir père
en tuant sa femme", L'Homme, Ed. Mou
(6) PNMB, p. 27-28.
(7) Ibid., p. 142.
(8) Ibid., p. 85.
(9) Ibid., p. 100.
(10) Cité par Fanon,
PNMB, p. 106.
(11) Ibid., p. 100.
(12) Sans doute
pourrait-on évoquer la part
d'imaginaire qui habite l'objet
"promotion sociale" et de façon plus
large l'articulation de
l'inconscient et du socius. Mais la
démarche de Fanon est inverse -
introduire le réel du côté de
l'inconscient et non l'inconscient
du côté du réel.
(13) Indice de cette
position, la critique, étonnante par
quoi s'ouvre la polémique de Fanon
contre le livre de 0. Mannoni,
Psychologie de la colonisation (éd.
du Seuil, Paris, 1950): "Ayant vécu
à l'extrême l'ambivalence inhérente
à la situation coloniale, M. Mannoni
est parvenue à une saisie
malheureusement trop exhaustive des
phénomènes psychologiques qui
régissent les rapports
indigène-colonisateur". (Souligné
par moi). (PNMB, p. 87). Ou le
reproche de tout exhiber, même ce
qui n'est pas recommandable.
(14) CF; J. Laplanche
: L'Inconscient et le ça, PUF,
Paris, 1981, p. 152-55. Pour
l'ensemble des particularités du
processus primaire, cf. Freud,
"L'inconscient", Métapsychologie,
éd. Gallimard 1968.
(15) le suis
Martiniquaise, éd. Corréa, Paris,
1948, p. 202; cité par Fanon, PNMB,
p. 54.
(16) Clefs pour
l'imaginaire, éd. du Seuil, Paris,
1969, p. 22.
(17) Ce que Fanon
manque chez Mayotte Capécia, il
l'aperçoit par contre très bien
quand il analyse la relation du
Blanc raciste à ce mythe qu'il
forge, la toute-puissance sexuelle
du Nègre : "La supériorité
(sexuelle) du Nègre est-elle réelle
? Tout le monde sait que non. Mais
l'important n'est pas là : la pensée
prélogique du phobique a décidé
qu'il en était ainsi" (PNMB, p.
149). L'usage du mot "clair" en
Martinique et en Guadeloupe résume à
lui seule le "je sais bien mais
quand même" : je sais que je ne suis
pas blanc mais quand même...
(18) Freud, op. cit,
p. 97-98.
(19) PNMB, p. 143.
(20) Ibid., p. 100.
(21) Un exemple :
critiquant l'analyse proposée par 0.
Mannoni des rêves du jeune colonisé
malgache, Fanon écrit : "Le fusil
du tirailleur sénégalais n'est pas
un pénis mais véritablement un fusil
Lebel 1916" (PNMB, p. 106). Si
ce chapitre du livre de Mannoni
contient bien des faiblesses
(L'auteur, d'ailleurs, en
conviendra), notamment celle d'une
traduction symboliste
simplificatrice, il n'est pas
possible pour autant de confrondre
le fusil Lebel réel et le fusil
Lebel rêvé. Le premier promet un
sommeil définitif, le second
n'empêche pas de dormir.
(22) Ibid., p. 56.
(23) Freud, op. cit.,
97.(27) PNMB, p. 145.
(24) PNMB, p. 137.
(25) Cf. J. Laplanche
et J.B. Pontalis - Vocabulaire de
psychanalyse, PUF, Paris, 1973, p..
499 sq.
(26) Peut-être
peut-on faire correspondre à ce que
Freud définira comme névrose
traumatique dans "Au-delà du
principe de plaisir" (Essais de
psychanalyse, Paris, Payot)
-c'est-à-dire une effraction, une
brèche étendue, provoquée par une
énergie "externe" considérable qui
met en jeu le sujet dans sa vie
même, un sujet impuissant à opposer
au trauma un contre-investissement,
serait-ce sous la forme de
l'angoisse-, les cas cliniques cités
par Fanon à la fin des Damnés de la
terre (éd. Maspero, Paris, 1961) :
un homme dont la femme a été violée,
un autre dont la mère a été tuée, le
rescapé d'un massacre... On ne
saurait en aucun cas y assimiler les
attitudes recensées dans PNMB.
(27) PNMB, p. 145.
(28) Ibid., p. 85. (29)
L'Information psychiatrique, op. cit.
p. 1090. (30) Cf. J. Laplanche, op.
cit. p. 141.
(31) PNMB, p. 141. (32) Ibid., p.
137.(38) F. Gracchus, CARE n' 3, op.
cit. p. 32.
(33) Ibid., p. 138.
(34) Les lieux de la mère dans les
sociétés afro-américaines, éd.
Caribéennes Paris, 1980, p. 198. Cf.
aussi: "Race, Énoncé raciste,
Haine de l'autre, Haine de soi",
in CARE n' 3.
(35) PNMB, pp. 143-144.
(36) Ibid., p. 143.
(37) Pas d'OEdipe, pas "de
pédérastie en Martinique" (PNMB, p.
166). Quant au personnage du "Ma
commère", il prend le punch "comme
n'importe quel gaillard" et n'est
pas "insensible aux charmes des
femmes". S'il arrive à l'Antillais
de devenir pédéraste en Europe,
c'est affaire d'expédient, de
corruption ambiante et non de
structure psychique. A l'opposé,
l'homosexualité refoulée est le
terrain archaïque sur lequel
s'élabore chez le Blanc une
négrophobie.
Le moralisme, à cet endroit, précède
l'analyse ; jusqu'à la répugnance
"je n'ai jamais pu entendre sans
nausée un homme. dire d'un autre
homme: "comme il est sensuel (PNMB,
p. 183).
(38) F. Gracchus, CARE n' 3, op. cit.
p. 32.
(39) Les Destins du plaisir, éd.
PUF, Paris, 1979, p. 23.
(40) PNMB, p. 152, note 25.
(41) Ibid., p. 71.
(42) Ibid., p. 28.
(43) Ibid., p. 202.
(44) A ne pas entendre, évidemment,
comme une mise en accusation des
mères. Il ne s'agit pas ici de ce
qu'elles veulent mais de ce qu'elles
ne peuvent pas ne pas vouloir; il
s'agit de l'analyse d'un dispositif
libidinal et non d'un procès
d'intention. Pour plus de
développement sur cette question,
cf. J. André: "Le renversement de
Senglis", op. cit.
(45) Ed. du Seuil, Paris, 1981, p.
297.
(46) PNMB, p. 78.
(47) PNMB, p. 57.
(48) CARE n' 4,1979, p. 111.
(49) Clefs pour l'Imaginaire, op.
cit. p. 297.
(50) PNMB, p. 157.
(51) F. Fanon: Les Damnés de la
terre, éd. Maspero, Paris, 1968, p.
19.