Par PATRICK DECLERCK Membre de la Société
psychanalytique de Paris et écrivain
Vendredi 19 novembre,
alors qu’il assiste à Lisbonne au sommet de
l’Otan, le président de la République
discute en off avec quelques journalistes. A
lire dans Libération la transcription des
échanges, on éprouve le malaise d’assister
en direct à une désorganisation psychique
croissante de Nicolas Sarkozy. Le débat
tourne autour de son éventuelle implication
dans l’affaire de Karachi. Le Président nie
farouchement. Un journaliste persiste : «Il
semblerait qu’il y ait votre nom, que vous
avez donné votre aval à la création de deux
sociétés au Luxembourg…» Le Président
l’interrompt, s’énerve, s’embrouille quelque
peu, puis contre-attaque en revenant à
l’insinuation initiale : «Il semblerait,
c’est quoi ?», demande-t-il au journaliste.
Puis choisit, pour démontrer la supposée
vacuité d’une telle notion, d’imaginer le
contre-exemple, qui sans doute se voulait
drôle : «Et vous - je n’ai rien du tout
contre vous - il semblerait que vous soyez
pédophile… Qui me l’a dit ? J’en ai l’intime
conviction… Pouvez-vous vous justifier ?»
Cette référence à la pédophilie n’est pas un
lapsus mais relève d’un choix délibéré.
Nicolas Sarkozy immédiatement va au pire et
entraîne l’imaginaire des uns et des autres
dans ses régions les plus troubles.
Qu’est-ce en effet qu’un pédophile ?
Quelqu’un qui s’attaque aux enfants pour les
souiller, les violer souvent, les tuer
parfois. Qui plus est, les pédophiles sont
généralement des hommes dont les victimes
sont des petits garçons. Ainsi Nicolas
Sarkozy, par le détour d’un tout sauf
innocent parallèle, accusera d’un mot ce
journaliste à la fois de relever d’une
sexualité infantile semi-châtrée (n’être
qu’un adulte qui ne peut entretenir comme
objet de désir que des enfants), d’être un
pervers homosexuel (les petits garçons) et
potentiellement un assassin. Accusation
«pour rire» bien entendu. Mais plaisanterie
qui s’effondre immédiatement sous le poids
de sa propre transgression et de la
répulsion des images qu’elle convoque.
«Je ne suis pas du tout agressif
[dénégation, nda], d’abord je ne vous en
veux pas, mais attends [passage intrusif du
vouvoiement au tutoiement intempestif], vous
me trouvez fâché ? D’abord, le pauvre, il
n’est pas pédophile» (rires). Pirouette
séductrice : mais non, je plaisantais, je ne
suis pas fâché. Sous-texte : mais vous avez
vu ce que ça pourrait donner, si fâché je
l’étais vraiment… «D’abord, le pauvre, il
n’est pas pédophile.» Curieux énoncé : «le
pauvre» n’est pas pédophile, c’est-à-dire
même pas pédophile, sinon pourquoi pauvre ?
Deux possibilités : soit il est «le pauvre»
parce que sa sexualité n’est même pas
pédophile (castration), soit il est «le
pauvre» parce que je viens de le ridiculiser
(castration). Pile, je gagne. Face, tu
perds. Délire interprétatif ? Oh que non,
parce que ce n’est pas fini. Et que le
dossier s’alourdit. Et que les preuves
s’accumulent. Un peu plus tard : «C’est sans
rancune, hein, le pédophile ?» (Rires
collectifs) Et voilà l’ex-pédophile de tout
à l’heure qui d’un coup le redevient. Enfin,
en guise, d’adieu au groupe : «Amis
pédophiles, à demain !» Nicolas Sarkozy
persiste et signe. Quel boute-en-train, que
cet homme !
Crescendo en quatre étapes de la pulsion non
maîtrisée : de «prenons l’absurde exemple de
votre supposée pédophilie» à «vous êtes tous
des pédophiles», en passant par «le pauvre
n’est (même) pas pédophile» et «pédophile
tout de même, hein le pédophile ?» Du
parallèle rhétorique initial, on passe à
l’injure individuelle et, enfin, à l’injure
collective. Confronté à un danger possible,
le fonctionnement psychique du Président
rapidement se désorganise. Du contre-exemple
qui se voulait une aide à la démonstration,
il passe presque immédiatement aux insultes.
Il n’est plus tout à fait maître de son
discours et c’est rapidement le thème de la
pédophilie qui le tient, et non l’inverse.
Qui le tient et ne le lâche plus. Et à ces
insultes, il reviendra trois fois. Or une
insulte, chacun le sait, n’est plus tout à
fait une simple verbalisation, c’est déjà un
acte. Un passage à l’acte qui, comme
toujours, a pour fonction de décharger
l’excitation et l’agressivité d’un sujet
incapable de se maintenir à un niveau
supérieur de fonctionnement cognitif,
verbal, et moteur. Un acte régressif qui
tient lieu de métabolisation psychique à
ceux qui, dans l’instant ou pour longtemps,
n’en sont plus capables.
Une péripétie ? Si l’on veut. Quelques
plaisanteries qui tombent à plat ?
Peut-être. Mais que de saleté véhiculée dans
ces escarmouches. Et de mépris à peine
déguisé… Non, décidément nous ne rirons pas.
Entre autre parce que le populisme le plus
répugnant, en s’adressant aux processus et
représentations primaires, est toujours gros
de l’insidieuse séduction du laisser-aller
pulsionnel. C’est précisément en cela qu’il
est dangereux. Le pire, toujours, trouve à
parler au pire. Et Nicolas Sarkozy ainsi de
faire carrière.