Relation mère-enfants : problèmes actuels en
France
Aldo Naouri Paris
J’aimerais, tout d’abord, si vous me le
permettez, remercier les organisateurs de
cette manifestation -et tout
particulièrement Madame Naoko Tanasawa -de
m’avoir invité à prendre la parole dans ce
colloque.
J’aimerais également dire combien j’ai été
intéressé et passionné par tout ce que j’ai
entendu jusqu’à présent.
J’espère pouvoir vous intéresser, tout
autant, par mon abord des problèmes actuels
de la relation mère-enfants en France.
Que puis-je en dire, succinctement, de cette
relation ?
J’en dirai que je l’ai vue progressivement
se transformer, au fil des quarante années
d’une carrière de pédiatre à laquelle je
vais mettre fin dans à peine quelques jours.
C’est une transformation que je juge
regrettable. Elle l’est d’autant plus que
jamais la santé physique des enfants n’a été
aussi bonne !
Il faut croire, et espérer, que cet état des
choses est transitoire. Qu’il témoigne
seulement du lent travail par lequel les
hommes et les femmes ont entrepris
d’interroger leur façon de communiquer.
Pour étayer ce rapide aperçu, je diviserai
mon exposé en trois parties : -Je décrirai,
tout d’abord, mais sans m’y attarder, les
troubles nouveaux qui affectent l’enfant et
qui font l’objet de la démarche parentale.
-Cela me conduira, dans une seconde partie,
à faire une forme d’historique
des facteurs qui suscitent ces troubles.
-J’essaierai, pour finir, de produire une
analyse de la mutation qui a généré
ces mêmes facteurs. Ce qui m’amènera à
soulever des questions que nous
aurons sans doute à reprendre au cours de la
table ronde.
Panorama des troubles qui affectent l’enfant
Il y a quarante ans, dans l’état où se
trouvait la médecine, et plus
particulièrement la médecine d’enfants, les
parents nous conduisaient leurs enfants en
nous demandant de faire en sorte qu’ils ne
meurent pas et qu’ils puissent jouir de la
meilleure santé possible.
Aujourd’hui, heureusement rassurés sur ce
point, les parents nous demandent de les
aider à éduquer leurs enfants et à en faire
des êtres adultes solides et équilibrés.
Si la formation des pédiatres leur permet de
continuer de répondre correctement à la
première demande, elle ne leur donne aucun
moyen de répondre à la seconde.
Si j’ai, pour ma part, entendu et tenté de
répondre à cette nouvelle demande, c’est en
raison des formations complémentaires que
j’ai acquises : je suis ainsi devenu un
médecin qui soigne le corps des enfants tout
en restant attentif au moindre propos que
les parents tiennent à son sujet.
La prise en charge de ce discours parental
permet de constater que les maux du corps
sont étroitement liés aux mots du discours.
Le symptôme s’avère toujours être la partie
visible d’un discours inexprimable. Au point
que si on tente de le faire disparaître, il
insistera, ou bien il se transformera.
Jusqu’à parvenir à faire entendre ce qui
avait besoin d’être dit.
Je vais vous en donner un exemple -que je
résume beaucoup : j’en ai fait la matière de
tout un livre !
Un bébé de trois mois avait de la diarrhée.
Le symptôme est bénin. Ce qui l’était
moins, en l’occurrence, c’est que j’ai eu à
voir ce bébé six fois en trois jours.
Sans parvenir ni à le guérir ni à calmer
l’énorme angoisse de ses parents.
Or, à chaque fois que je le voyais, la grand
mère maternelle, présente à la
consultation, me répétait une phrase,
toujours la même, une phrase à
l’apparence anodine, sinon insignifiante.
Elle me disait : « c’est normal,
Docteur, c’est leur premier, c’est un
garçon, il a trois mois, il a de la diarrhée
». Cette dernière fois, ne sachant plus que
faire, au lieu de recevoir la phrase sans
rien dire, j’ai demandé à la grand mère : «
et alors ? ». Elle m’a répondu : « vous me
voyez, moi, je suis la seconde de ma mère ;
avant moi, elle a eu un garçon, à trois mois
il a eu de la diarrhée et il est mort. Ma
fille que vous voyez, c’est ma deuxième ;
avant elle, j’ai eu un garçon ; à trois
mois, il a eu de la diarrhée et il est mort.
C’est normal, c’est leur premier, c’est un
garçon, il a trois mois, il a de la
diarrhée, il va mourir ! »
Le langage s’exprime donc de toutes sortes
de manières. Par les symptômes qui affectent
le corps et par les mots du discours.
Cette vérité, il faut la garder en mémoire.
La médecine est parvenue, aujourd’hui, à
préserver le corps. Et c’est tant mieux !
Mais elle a, en même temps, colmaté la voie
d’expression que ce corps constituait. Si
bien qu’on assiste à un déplacement du
symptôme qui migre du physiologique au
comportemental.
Les troubles les plus fréquents qui
affectent, aujourd’hui, les enfants peuvent
être, en gros, rapportés à la catégorie des
retards de la maturation. Ils témoignent
d’une surprotection parentale en général et
maternelle en particulier.
Ils se traduisent par :
-des troubles du sommeil, qui surviennent à
tout âge ;
-des troubles moteurs consécutifs à une
mauvaise intégration du schéma
corporel ;
-des troubles du langage : troubles de
l’acquisition ou du développement ;
-des troubles du comportement : caprices,
opposition, violence,
hyperactivité ;
-des retards d’acquisition de la lecture, de
l’écriture, de l’orthographe ;
-des retards scolaires.
Nos sociétés gèrent, bien entendu, tout cela
en multipliant le nombre des rééducateurs de
toute disciplines.
Ce faisant, elles traitent l’effet et non
pas la cause. Attendant sans doute que la
cause se traite d’elle-même, sans cesser
pour autant de la soutenir comme en atteste
la valorisation de l’enfant et plus
particulièrement la relation de sa mère à
lui !
Ça n’a pas été simple pour moi de dénoncer
des options aussi contradictoires.
Je l’ai fait en publiant une dizaine
d’ouvrages destinés à un large public et
centrés sur l’inquiétante montée en flèche
de certains chiffres fournis par les
statistiques officielles.
Qu’on en juge !
En quelques années à peine, la courbe des
mariages a chuté considérablement, alors que
la courbe des divorces a augmenté dans les
mêmes proportions À Paris, un
appartement sur deux est occupé par une
personne vivant seule avec ou sans enfant !
On voit ainsi se multiplier les familles
dites ‘recomposées’, souvent difficiles à
gérer pour les parents et plus encore pour
les enfants qui y vivent. Le phénomène est
paradoxal. Car à l’heure de la liberté
sexuelle, les partenaires qui ont brisé leur
couple ne renoncent cependant pas à en
fonder d’autres.
Comme s’ils continuaient d’attendre quelque
chose de la vie à deux !
Les pères divorcés cessent souvent de se
sentir concernés par leur condition : au
bout de 8 ans de séparation, 10% seulement
d’entre eux continuent de voir leurs
enfants.
La catégorie des familles dites
‘monoparentales’, composées à 88% de femmes,
a explosé en deux décennies. De 79.000 en
1979, elle sont passées à 1.390.000 en 1993
et à 1.750.000 en 1999. Soit une
augmentation d’environ 2215% en vingt ans,
c’est à dire une moyenne globale d’environ
110% par an. Les statisticiens insistent
néanmoins sur l’existence d’un certain
ralentissement de la courbe puisque
l’augmentation totale de ces familles
monoparentales de 40% notée entre 82-90 est
tombée à 22% entre 90 et 99. Le constat de
ce ralentissement ne fait que souligner
l’énorme bond de la courbe entre 79 et 82 !
Ce qui n’est certainement pas un effet de
hasard.
Une incursion rapide dans l’histoire
Je corrélerai volontiers ce bond à une date
à peine antérieure, c’est à dire à 1975.
1975, c’est l’année de la légalisation de
l’avortement en France. Cette légalisation,
attendue depuis longtemps, ne résolvait pas
seulement un problème épineux, elle
parachevait la maîtrise totale de la
contraception. Elle a été accueillie avec
enthousiasme par les générations montantes,
Et pour cause !
Un peu moins d’une décennie auparavant, en
mai 68, une véritable révolution des
mentalités avait violemment secoué le carcan
de ce qu’on avait désigné comme ‘l’idéologie
bourgeoise’ et promu une libéralisation des
mœurs censée offrir enfin à chacun l’accès à
une sexualité saine et sans entrave. Qui
aurait pu trouver à y redire ?
Mai 68 n’a pas été un produit du hasard. Il
semble avoir été l’aboutissement d’un long
processus historique qui a travaillé, des
siècles et des millénaires durant, la sphère
occidentale.
Le temps me manque pour traiter cela d’une
façon autrement que rapide et je vous prie
de m’excuser pour ce qui pourrait vous
paraître excessif ou approximatif.
Remontons loin, très loin, dans le temps. Et
regardons, sans jugement ni passion,
l’évolution des sociétés dont je parle.
Le monothéisme chrétien, qui a diffusé
depuis deux millénaires dans le monde
occidental, y a importé, le concept de ‘Dieu
le père’, symbole suprême, à qui reviennent
tous les enfants le jour de leur baptême. Le
père de la cellule familiale -auteur de la
procréation et reproducteur de ce seul fait
du pêché de chair originel -demeurait,
certes, un père réel, mais au prix d’un
sérieux amoindrissement de son rôle
symbolique. Le christianisme a conféré ce
rôle symbolique, retiré à l’ensemble des
pères, au représentant du symbole suprême, à
savoir le Pape. Lequel Pape avait le pouvoir
de le conférer, à son tour, aux différents
monarques. Les rois étaient en effet dits
‘de droit divin’. Ils faisaient la guerre,
souvent au nom de la chrétienté, et
enrôlaient les hommes à cet effet, leur
conférant ainsi une bribe de leur pouvoir.
Il se constituait ainsi une sorte de cascade
de relais qui allaient de Dieu le père au
père tout court, en passant par le Pape, les
monarques et la collection de leurs
subordonnés.
La France a été de tout temps, la fille
aînée de l’Église -placée de surcroît sous
le signe de la Vierge Marie, mère du christ.
Elle l’est restée dans sa mentalité, même
après la Révolution de 1789 -n’oublions pas
que Napoléon lui-même, issu de la
Révolution, a tenu à avoir le Pape à son
couronnement. L’état d’esprit des
législateurs français ne s’est jamais tout à
fait affranchi de ce type de disposition.
Comme en attestent les dispositions légales,
le père a longtemps gardé, au sein de sa
famille, le pouvoir, saupoudré de
symbolique, que le consensus sociétal issu
du discours chrétien lui avait reconnu,.
C’est l’ère industrielle qui va bouleverser
profondément cette organisation.
Ses profits ne pouvaient pas, en effet,
s’accommoder d’une structure sur laquelle
régnerait un autre pouvoir que le sien. Il
lui fallait pouvoir décider de tout, de la
mobilité des hommes, comme de leurs destins.
Le rôle et l’importance de la place du père
ont ainsi été, y compris et surtout au plan
légal, progressivement rognés. Et ce, avec
comme justification, le souci de retrouver
l’esprit de la Révolution, de promouvoir la
Démocratie et d’assurer enfin le Bien-être
matériel de chacun.
C’est en cela que mai 68 serait
l’aboutissement de ce lent processus. Il a
décrété qu’on avait enfin ‘tué le père’ et
qu’il était désormais ‘interdit
d’interdire’.
À partir de cette date, plus personne en
effet n’a osé soutenir l’instance paternelle
-quand j’ai publié, en 1985, un livre
intitulé ‘une place pour le père’, j’ai été
traité de fou et de rétrograde.
Si bien que le père, qui ne bénéficie plus
du moindre consensus sociétal, se démet. Il
déserte sa place et n’occupe plus sa
fonction. Pour se consoler, il investit une
sexualité débridée et sème, ici et là, des
enfants qu’il abandonne sans regret, à leurs
mères.
La fonction paternelle
Mais un père, est-ce aussi important que
cela ?
Si on en juge par le nombre de femmes qui
ont décidé de s’en passer pour élever leurs
enfants, et si on en parle uniquement en
termes idéologiques, on pourrait dire qu’on
n’a rien à en faire, et que
l’amoindrissement de son importance est une
bénédiction.
Sauf qu’à prôner une telle opinion, on fait
régresser l’humain vers le plus profond du
règne animal dont il s’est séparé en
inventant le langage et les cultures.
Qu’en est-il, alors ?
Aussi curieux que la chose puisse paraître,
c’est du côté des progrès accomplis, ces
trois dernières décennies, par la fœtologie
et la psychophysiologie néonatale, que la
question du père peut être abordée et
éclairée différemment.
On sait, en effet aujourd’hui, que loin
d’être passif, le fœtus accumule dans son
cerveau sensoriel, au fil de la grossesse,
une quantité phénoménale de sensations
toutes issues du corps de sa mère. Il naît
en quelque sorte avec un ‘acquis’ qui le
branche immédiatement sur elle, rendant leur
communication extrêmement sensible et
hautement fiable. Il en va au point qu’il
lui suffit de huit heures de vie aérienne
pour pouvoir la reconnaître sur photo, avec
des yeux qui n’avaient jamais exercé leur
pouvoir jusque là ! Cet ‘acquis’ constitue
pour lui une forme d’alphabet élémentaire
qui interviendra, sa vie durant, dans sa
perception du monde extérieur.
La mise en œuvre immédiate de cette
communication va être sans cesse renforcée
par les effets des soins et du nourrissage
répétitif.
Au fil des semaines et des mois, elle va
faire de la mère le premier objet d’amour,
et ce, que le bébé soit fille ou garçon.
Si les premiers mois de vie vont être
occupés par une accumulation de plaisirs
sans nombre qui feront croire que la mère
est une inépuisable dispensatrice de vie, il
n’en sera pas de même dans les mois
suivants.
Car, un jour, et pour des raisons les plus
banales, la toute disponibilité de la mère
sera immanquablement prise en défaut. Loin
d’être surmontée, l’épreuve va générer une
terreur considérable. Ce sont ses
manifestations qu’on repère vers la fin du
troisième trimestre de vie et qu’on nomme
‘angoisse du neuvième mois’. La mère a cessé
d’être seulement dispensatrice de vie, elle
est également créditée d’un effrayant
pouvoir de mort.
Les choses sont vécues de la même manière,
je le répète, par le bébé garçon comme par
le bébé fille. Et elles laissent, sur l’un
comme sur l’autre, une trace profonde et à
jamais indélébile.
L’un et l’autre, le bébé garçon comme le
bébé fille, sont désormais prêts à créditer
cette mère d’une véritable ‘toute-puissance’
et vont développer la même stratégie pour
s’en accommoder : l’attacher à eux,
s’attacher à elle et opposer, à la
toute-puissance qu’ils lui supposent, ce
qu’ils croient être la leur : c’est la
période des caprices. C’est le début de ce
qui peut devenir ‘une folie à deux’ si
l’enfant et sa mère n’ont pas réussi à
trouver un père pour les sortir de cette.
C’est à partir de ce moment-là que les vécus
et les stratégies vont diverger. C’est à
partir de là qu’intervient la différence des
sexes.
L’inconscient ignore le sexe féminin. Il n’a
de site (comme on parlerait de site
internet) que pour le sexe masculin.
Dit ainsi, cela paraît inadmissible sinon
révoltant. Et c’est souvent mal reçu. Au
point qu’on en arrive à se demander si la
psychanalyse n’est pas elle-même un
discours théorique élaboré par les seuls
hommes et destiné à leur service
exclusif. Mais c’est plus facile à concevoir
si on se réfère à une simple
projection cinématographique : on ne
s’attend pas, en effet, à ce que l’appareil
de projection figure sur l’écran où se
projette l’image. Du sexe féminin, chacun
porte sur lui la trace, comme en témoigne ce
que j’ai appelé un ‘acquis’ dont est
doté le nouveau-né. La présence du seul sexe
masculin dans l’inconscient
n’introduit donc pas de hiérarchie. Elle ne
dit pas que le sexe masculin est
supérieur au sexe féminin, ou que le sexe
féminin est supérieur au sexe
masculin. Cette présence n’est là que pour
poser le sexe masculin comme le
représentant, indispensable, de la
différence.
Pendant ces longs mois de bouillonnement
perceptuel, l’immense métaphysicien
qu’est le bébé va intégrer ce qu’il vit à
chaque instant et en tirer des conclusions.
Quand il est petit garçon, il prend
conscience de la différence qu’il porte sur
lui ;
il ne se sent pas condamné à ‘être’ sa mère,
il peut continuer de se complaire
dans sa relation à elle, allant jusqu’à
projeter de l’épouser plus tard.
Quand le bébé est une petite fille, les
choses vont être plus compliquées.
Comment peut-elle, elle si identique à cette
mère, trouver le moyen de s’en
démarquer, de s’individualiser, de se
différencier ? La seule solution,
acrobatique, qui s’offre à elle c’est
d’acquérir l’élément différenciant dont le
bébé garçon a fait son profit. Elle va donc
se tourner vers son autre parent, ce
père en tout points ‘différent’ de sa mère,
et le lui demander. Cette audace ne
sera pas sans conséquence : elle en paye
parfois le prix, sa vie durant.
Si on prend acte du caractère hautement
dramatique de cette période de la vie,
bien trop étroitement enfermée sous
l’étiquette du complexe d’Œdipe, on peut
lire autrement le malaise qui affecte autant
les relations des femmes et des
hommes que celles des mères à leurs enfants.
Mais un père servirait-il seulement à
permettre à sa fille de quérir auprès de lui
l’élément différenciant ?
Non !
Un père est surtout là pour offrir à son
enfant la possibilité d’amender la terreur
qu’il a conçue face à la mère.
On peut en effet le définir comme cet
individu tel qu’en sa présence, sinon de par
son existence, la mère soit soudainement
perçue par l’enfant comme bien moins
puissante qu’il n’était porté à le croire.
Et on peut en conclure qu’il ne peut y avoir
de père en dehors de l’investissement que la
mère opère sur lui, au point de s’aliéner à
lui, d’une aliénation salutaire pour tous.
D’une aliénation salutaire, autrement dit,
pour elle aussi.
Car, quoiqu’elle fasse seule, elle reste
enfermée dans un débat douloureux.
Qu’en est-il, en effet, de cette
toute-puissance que lui suppose son bébé?
Est-ce seulement lui qui la décrète, ou bien
existe-t-elle réellement et n’en fait-il,
lui, que la banale lecture ?
Hommes et femmes aujourd’hui
Cette toute-puissance existe réellement. Et
j’en ai trouvé la preuve, sinon l’aveu, dans
‘Universalité occidentale et Particularité
japonaise’, un écrit de Madame Tanasawa
elle-même. Je cite : « …lorsque j’ai eu un
enfant et vécu avec lui, j’avais une
curieuse sensation sur ma position, assez
contradictoire dans la société : en tant que
femme, je me trouvais ‘inférieure’ dans la
société dominée par les hommes, alors que je
pouvais prendre une position de ‘fort’ vis à
vis de cet enfant ‘faible’ ; je pensais
assez souvent, mon petit enfant dans mes
bras, que j’aurais pu le jeter de la
véranda, voire même le tuer si je l’avais
voulu. D’être mère n’était pas, à mes yeux,
autre chose que de vivre ce double rapport
de forces contradictoires. » Fin de
citation.
Je crois que ce qu’a ainsi exprimé Madame
Tanasawa, peut être érigé en vérité
universelle. Une vérité universelle, c’est
quelque chose de fondamental que chaque
culture accommode à sa façon : cuit au four
ou bien en souchi, le poisson est d’abord et
toujours du poisson. Cette vérité
universelle me semble pouvoir servir de
point de départ à toute réflexion sur la
relation des parents à leurs enfants.
Madame Tanasawa nous apprend que la prise de
conscience du pouvoir qu’elle détient lui
est venue du contact qu’elle a vécu
quotidiennement avec cet enfant dont elle
assurait les soins.
Mais ce qu’elle ne sait peut-être pas, ce
qu’elle ne dit en tout cas pas, c’est que ce
pouvoir, elle l’a toujours eu ! Elle l’a eu,
en elle, dès la conception de son enfant.
Son corps, qui a abrité cet enfant tout au
long de la grossesse, a lui-même été le
lieu, muet bien sûr, du débat qu’elle a
réussi plus tard à mettre en mots. Pendant
neuf longs mois, elle a eu, à chaque
seconde, le pouvoir, inconscient bien
entendu, de mettre fin à cette vie qui se
construisait en elle. Pendant neuf longs
mois, elle a décidé, à chaque seconde, de
reconduire sa décision de donner vie.
Et c’est parce que l’ensemble des bénéfices
que devait lui apporter cette grossesse lui
est apparu substantiel, que cette grossesse
a été menée à bien.
Ça ne lui est pas spécifique. Ça se passe
ainsi pour toutes les grossesses, et ce,
depuis que la vie se transmet sur ce mode.
Ce que nous apprend donc le propos de Madame
Tanasawa, c’est qu’une mère recèle en elle
un pouvoir de vie et de mort sur son enfant.
Un pouvoir précoce et d’autant plus
effrayant -à exercer par elle, comme à vivre
par son enfant -qu’il se déploie dans une
discrétion infinie au point qu’on s’est
évertué à le dénier.
Et je crois que c’est cette dénégation qui
est responsable de tous les problèmes qui se
rencontrent aujourd’hui.
Toutes les mythologies et toutes les
religions, autrement dit tous les systèmes
symboliques destinés à aider les humains à
percevoir le monde environnant et à s’y
inscrire, se sont en effet évertuées à
forger des figures maternelles pétries
d’amour, de désintéressement et d’esprit de
sacrifice.
Comment, sur ce fond mythique, une mère
peut-elle vivre, autrement que dans le
désarroi, son ambivalence constitutive ?
Pendant le plus clair de l’histoire de
l’humanité, elle s’est référée à ses
semblables, à ces autres mères qui l’ont
aidée à supporter la surdité et la
dénégation des hommes, à accepter et
composer avec cette conspiration du silence.
Elle s’est faite aider par ces autres mères,
par ces femmes, pour partager l’épreuve et
payer, du refoulement de ses perceptions, le
prix de sa créativité.
Et puis, un jour, elle a investi d’autres
domaines. Elle a en particulier expérimenté
le lieu de la créativité masculine jusque là
interdite. Elle a investi le monde du
travail. Elle y a excellé. Et elle en a
acquis comme une vision nouvelle du monde
environnant.
Elle a du coup démystifié son partenaire.
Elle a entrepris de l’interroger. Elle a osé
le mettre en cause. Lui qui a usé
ouvertement de sa force physique pour tuer,
faire les guerres. Lui qui a assumé son
pouvoir de mettre fin à des vies. Lui qui
l’a soumise et qui est allé jusqu’à lui
demander de se transmuer en ‘sainte’ mère.
Lui qui l’a contrainte à croire qu’elle
était ‘toute vie, toute douceur, toute
abnégation’. Lui qui l’a exclue du pouvoir
de donner la mort.
S’il ne pouvait pas y avoir de dialogue, si
cet état de fait était destiné à demeurer
immuable, pourquoi ne s’inscrirait-elle pas,
elle aussi, dans la chaîne des pouvoirs ?
Assujettie comme elle l’est, pourquoi lui
serait-il interdit d’assujettir à son tour ?
Et si on attend d’elle qu’elle cesse
d’assujettir, ne faudrait-il pas qu’on cesse
de l’assujettir ?
Je trouve qu’il en va, là, comme de la prise
de conscience de Madame Tanasawa du pouvoir
qu’elle a quand l’enfant est dans ses bras,
alors même que ce pouvoir a toujours existé.
On ne peut pas séparer les maillons de
l’assujettissement.
La période que nous vivons est une période
de formidable mutation.
Les femmes prennent une parole qu’elles ont
mis beaucoup de temps à oser prendre et
qu’elles n’ont gagnée, quand elles y sont
parvenues ici ou là, que de haute lutte.
Moi, ce que je les entends exprimer, quand
elles m’entretiennent de leur relation à
leurs enfants et à leurs compagnons, c’est
leur désarroi, c’est leur détresse. Je les
entends hurler, taper du poing sur la table
et dire à la cantonade, comme le fait une
certaine Jeanne : « il faut qu’on cesse de
nous enfermer dans les schémas qu’a fait
forger la peur de leur mère que les hommes
ont gardée en eux. Nous ne sommes pas plus
des salopes que des saintes. Nous aussi,
nous avons eu peur de notre mère. Nous
aussi, nous continuons d’en avoir peur. Nous
aussi, nous dénonçons le pouvoir rampant qui
a laissé sa trace sur nous. Nous voudrions
rompre cette maudite transmission de notre
mère à nous. Et, à défaut, nous ne voulons
plus rester seules avec notre ambivalence.
Nous voulons qu’on nous affronte. Nous
voulons qu’on nous aide à assumer cette part
de nous-mêmes qui nous verse dans une
insupportable culpabilité. Responsable, soit
! Coupable, non ! »
Et pour faire écho à Jeanne, un autre propos
encore, celui de Simone haranguant les
hommes : « à quoi vous aura donc servi de
posséder cet organe, dont vous ne cessez pas
de vous prévaloir, pour continuer d’être
ainsi tenaillés par la peur de mères dont
vous n’osez pas vous détacher ? Nous, nous
ne sommes pas vos mères ! Nous sommes vos
partenaires ! Et nous traînons la même peur
que la vôtre ! À ceci près que nous n’avons
disposé d’aucun moyen propre pour nous en
extraire ! Ce n’est jamais de gaîté de cœur
que nous déployons notre pouvoir autour de
nos enfants. C’est vous qui nous y
contraignez, à ne pas vouloir admettre que
nous partageons le même désarroi. Dressez
vous ! Soyez adultes ! Aidez-nous ! Secouez
nous ! Protégez nous de notre propre peur !
Et tant que vous ne le ferez pas, nous
serons comme ces puissances de la guerre
froide, nous n’aurons pas d’autre stratégie
que la dissuasion.
Jeanne, comme Simone, ne cultivent le
paradoxe qu’en apparence. Elles
reconnaissent en elles la même peur que
celle que leurs partenaires respectifs ont
de leurs propres mères. Et elles demandent
en même temps à ces partenaires de cesser
d’avoir un pouvoir sur elles. Mais si ce
pouvoir ne devait exister d’aucune manière,
comment parviendraient-elles à protéger
leurs enfants de la peur qu’elles suscitent
en eux ?
Les jeunes parents, ceux que j’ai rencontrés
ces tout derniers temps, me semblent
expérimenter sur ce point quelque chose de
neuf. Sainement défiants à l’endroit des
messages environnants qui voudraient les
mettre au service exclusif de leur enfant,
ils semblent avoir compris que c’est par
l’entretien de leur relation de couple
qu’ils se préserveront et préserveront leurs
enfants. Et, en cela, ils amorcent un
tournant salutaire.
La direction nouvelle qu’ils seraient en
train de prendre, paraît plus prometteuse.
Les pères, s’évertuant à faire en sorte que
la mère de leurs enfants demeure ‘amoureuse’
d’eux, sont sur la bonne voie.
Il faudrait alors concevoir le couple comme
l’association de deux individus dont chacun
demande à l’autre de le protéger contre la
peur de sa propre mère.
Autrement dit, une aventure dangereuse, mais
une ouverture à autre chose !
Colloque franco-japonais
:
Vendredi 6 et samedi 7 décembre 2002
Institut Franco-Japonais de Tokyo

