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Aldo Naouri contre
la tyrannie des mères

- Émilie Lanez
Explosif. Dans un livre (publié chez Odile
Jacob), le pédiatre dresse un portrait noir
de la famille. La faute aux mères.
Le père ? « Un porte-sperme réduit au statut
de colifichet ». Les enfants ? « Hissés au
sommet de la pyramide familiale, ils ont été
l'objet d'un véritable culte, jalousement
préservés de la moindre frustration.» Leur
sont « octroyés tous les droits, sans que
leur ait été imposé le moindre devoir ».
Aldo Naouri, le célèbre pédiatre, broie du
gris très très foncé. La famille est foutue.
Les mères ont pris le pouvoir. Ivres de
leurs enfants, elles se sont débarrassées
des empêcheurs d'y goûter pleinement, les
pères. Pour parvenir à accomplir totalement
cette démission masculine, les femmes ont
obtenu le soutien de toute la société.
Autorité parentale conjointe, congé de
paternité, partage des tâches, tout ce
dispositif législatif moderne serait une
aberration nuisible, émasculant plus encore
les pères, gonflant d'orgueil ces femmes, «
auxquelles la permanente disponibilité
sexuelle n'assigne aucune li mite ».
Résultat, selon l'auteur : « Nos sociétés
occidentales ont retiré leur soutien à
l'instance paternelle pour voir le
patriarcat annihilé avec l'installation
d'une forme de matriarcat dégoulinant
d'amour qui a obéré plus qu'on ne l'imagine
la maturation des enfants. » Vous l'aurez
compris, le charmant réactionnaire n'a pas
choisi de ménager ses lecteurs, ni de
s'attacher les bienveillances des critiques.
On oublie presque que Naouri promet de nous
parler des « belles-mères, beaux-pères, brus
et gendres ». Oh, il le fait pourtant, juste
assez pour clamer ainsi qu'il est urgent de
redonner une place au père.
Les belles-mères : Les beaux-pères, leurs
brus et leurs gendres
Le Point : On se demande, en lisant votre
livre, s'il vous est arrivé de rencontrer de
bonnes mères ?
Aldo Naouri : Bien sûr que j'en ai
rencontré. Ces mères « bonnes suffisamment »
- pour reprendre en la formulant
correctement l'expression fameuse de
Winnicott - étaient des femmes qui avaient
conscience que leur enfant n'était pas leur
possession, qu'elles n'en avaient pas la
jouissance. Elles avaient conscience de
l'avoir fait avec son père et qu'il était
destiné à devenir lui-même, à distance de
ses parents. J'ajouterai que ces mères
étaient elles-mêmes les filles de mères qui
avaient su ne pas les envahir pleinement.
A vous lire, « le patriarcat est
annihilé, le matriarcat dégoulinant d'amour
règne désormais ». Expliquez-nous.
Le patriarcat a instauré le pouvoir du père
en lui conférant une place prévalente au
sein de la famille. Mais tout
institutionnalisé qu'il ait été, ce pouvoir
s'est toujours heurté à la puissance
intrinsèque, naturelle et individuelle de
toute mère. Le conflit qui a résulté de ces
dispositions a été le garant de
l'homéostasie qui est la condition par
excellence de la vie. Or, sous prétexte
d'introduire de la démocratie dans la
cellule familiale, on a retiré au père tout
soutien social. Son pouvoir a disparu et il
a été invité à être une mère de
substitution.
Où avez-vous vu que le père a été appelé
à devenir une mère bis ?
Je l'ai vu tout au long de ma carrière, chez
les « nouveaux pères », les « papas poules
», et jusque dans la manière dont a évolué
le Code de la famille, par exemple. Ses
prérogatives de chef de famille ont été
rognées les unes après les autres. On lui a
supprimé la dernière qui lui restait et qui
le laissait être chef pour la résidence de
la famille en 1972. On a installé la
coparentalité. Qui est une véritable
injustice. Car l'ultime et très anodine
prérogative qui lui restait compensait
l'avantage énorme que la gestation permet à
la mère d'avoir dans la relation à ses
enfants. On l'a alors invité à « rattraper
ses neufs mois de retard dans l'amour » en
donnant le biberon, en changeant les
couches, et en finissant par lui accorder un
« congé de paternité » qui est une
aberration totale. Ce n'est pas ainsi que se
fabrique un père.
Et comment donc ?
« Si vous voulez être un bon père votre vie
entière, faites en sorte que votre vie
entière la mère de vos enfants soit
amoureuse de vous, ce n'est pas plus
difficile que cela. » C'est ce que je
réponds aux hommes qui me posent la
question. Là on est père. Car le père n'est
pas celui qui agit sur l'enfant, mais celui
qui agit sur la mère pour lui rappeler
qu'elle est femme, pour l'extraire du
gouffre de la maternité dans lequel elle
risque de longtemps se complaire. En
formulant les choses ainsi, je n'attente pas
le moins du monde à la dignité des femmes.
Je ne suis pas le misogyne pour lequel on me
fait passer. Je suis tout le contraire. Je
trouve en effet regrettable, pour elles
comme pour leurs enfants, que les femmes se
laissent prendre au piège de la maternité au
point d'en oublier leur féminité.
Vous êtes furieusement réactionnaire...
Quand je parlais aux mères de mes patients,
qui me reprochaient de tout leur mettre sur
le dos, je leur disais ceci : ce n'est pas
de ma faute si c'est vous qui conduisez la
voiture. Qu'a-t-on fait en vous flattant, en
vous donnant toutes ces prérogatives ? On
vous a dit de conduire à votre seule guise.
Et, au motif de vous faciliter la tâche, on
a bâillonné au ruban adhésif le pilote assis
à votre côté, le père de vos enfants. Voilà
pourquoi vous êtes dans cet état. Faites en
sorte qu'au moins le type à côté de vous
retrouve l'usage de sa parole... Ne
m'apportez pas le symptôme de vos enfants.
Cet enfant ne réclame rien d'autre que les
conditions de l'homéostasie. Le père et la
mère lui sont nécessaires. Je ne dis pas
qu'il faille laisser aux pères toutes les
initiatives. Si on livre un enfant au
pouvoir singulier du père, on le rend fou.
Les dégâts sont les mêmes si on le laisse
livré à la seule puissance de la mère. Avec
cette nuance : l'interposition de la mère
est naturelle et quasi automatique, celle du
père doit être agréée par la mère, et ce
n'est pas si simple.
Comment les rôles devraient-ils se
répartir entre les parents ?
Le père s'est historiquement fabriqué
lorsque, fonctionnant sur son seul intérêt,
il a délibérément ignoré son enfant pour ne
s'intéresser qu'à l'objet sexuel qu'était sa
femme. Ce faisant, il a indirectement écarté
l'enfant et la mère en mettant de la
distance entre eux. La mère n'était plus
toute pour son enfant. C'est ainsi que les
choses se sont passées dans l'histoire de
l'espèce, c'est ainsi qu'elles sont
attendues dans la psyché, dans l'équilibre
des forces. C'est ainsi qu'elles devraient
se passer et qu'elles ne se passent plus.
En constatant l'absence de père, vous
dénoncez la perte de l'autorité, de la
verticalité.
Oui. On investit désormais le seul plaisir
et, avec lui, l'instant et le court terme.
On vit dans les dimensions féminines du
temps. Tout dans la famille est mis au même
niveau, et il n'y a plus de hiérarchisation,
cela est ressenti dramatiquement par les
enfants, même devenus grands.
Nos enfants ont des grands-parents, très
présents. C'est bien du vertical cela, non ?
Pas toujours. Parce que, dans la mesure où
ils s'ennuient, ces grands-parents essaient
souvent de devenir à nouveau parents... de
leurs petits- enfants, bien sûr ! Ils
devaient se borner à se rendre disponibles
pour leurs enfants lorsque ceux-ci leur
demandent de l'aide, les respecter et cesser
de les infantiliser.
Vous n'avez pas peur d'écrire que le
mariage devrait durer ?
Je l'assume totalement. Depuis 1954, je vis
avec mon épouse et lorsqu'on demande à
celle-ci comment il se fait que nous n'ayons
pas divorcé, elle répond que nous avons déjà
divorcé deux cents fois. Et cela est vrai.
Parce que, tout comme elle, je ne fais pas
de la vie un accident dans le règne de la
mort. Je fais de la mort une ponctuation
dans le règne de la vie. Si bien que,
quelles que soient les difficultés
rencontrées dans ma vie conjugale, je me
dois de les dépasser. Je prétends que ce que
je construis dans ma génération portera ses
fruits dans les générations suivantes. Si je
dis en revanche qu'il n'y a que ma
jouissance, mon plaisir qui comptent, parce
que la mort borne mon existence, qu'il n'y a
que moi qui existe, alors je suis dans
l'instant, dans le féminin. Je consomme sans
penser à ma responsabilité face aux
générations suivantes. Ma défense du mariage
et de sa durabilité n'est rien de moins à
cet égard qu'une option écologique. Mais, de
nos jours, cette vision des choses est
extrêmement difficile à faire passer.
Et lorsqu'on ne s'aime plus ?
On dit le plus souvent que l'amour s'éteint
parce que notre environnement privilégie la
vision adolescente de l'amour et qu'on en
est intoxiqué. Cette vision, certes
exaltante, est indispensable à l'adolescence
afin que, répondant à l'attractivité de son
partenaire, on accepte de quitter le giron
parental et surtout maternel. Une fois ses
parents quittés, l'amour change complètement
de nature et de composition. Il ne cesse pas
pour autant. Rechercher à nouveau cet amour
adolescent, c'est céder au désir de revenir
au giron parental et à sa mère. Ce qui,
aujourd'hui, est devenu de plus en plus
courant.
Revenons au propos central de votre
livre. Votre description des relations entre
brus et belles-mères n'est franchement pas
joyeuse...
Je vous l'accorde. Mais c'est universel.
J'ai retrouvé dans toutes les langues la
tension qui caractérise la relation
réciproque qu'entretiennent brus et
belles-mères. C'est absolument stupéfiant,
le pire étant selon moi l'idéogramme chinois
qui, pour nommer la bru, dit « celle qui
balaie ». Pourquoi cette tension ? On
imagine que c'est parce qu'entre ces deux
femmes il y a un homme, l'époux et le fils,
objet dont elles se disputent l'amour. Mais
cette explication ne saurait suffire. Car
entre gendre et beau-père il y a aussi une
femme, et ça ne pose pas de problème. De
fait, c'est qu'au moment où elle devient
belle-mère de bru une femme change
complètement. Elle qui était jusque-là dans
la puissance, rétive à l'ordre du pouvoir,
va se mettre à vouloir soutenir le pouvoir
et à combattre la puissance. Elle change et
trahit sa condition de femme, telle que la
nature l'a mise en place. La belle-mère de
bru devient une femme qui adhère à la
culture. Et je rappelle que culture ne
signifie pas ici une accumulation de
savoirs, mais bel et bien la loi de
l'espèce, ce mur de soutènement de tout ce
qui découle comme loi et comme ordre dans
l'univers. La belle-mère de bru comprend
qu'elle doit soutenir son fils. Elle sait,
par expérience personnelle, ce que sa bru
peut faire et produire comme méfaits sur le
pouvoir de son fils. Seulement pour que
cette belle-mère ait une place dans la
famille, il faudrait que le père en ait une,
mais il n'en a plus.
Vous savez que ce que vous dites là, ce
que vous venez de publier, fera hurler ?
Tous mes livres ont fait hurler. Rendez-moi
justice, dans ce livre je prends nettement
le parti des femmes dans leur lutte contre
l'inégalité. Ce que je regrette dans cette
histoire, c'est qu'on a cru pouvoir
éradiquer les inégalités en effaçant la
différence des sexes. Ce qui a amené les
hommes à baisser les bras, à flancher et à
démissionner sous la poussée de deux forces
: les forces dites progressistes et le
néolibéralisme. Les conséquences sont là.
Qui défendez-vous, alors ?
Je défends l'enfant. Je tiens ce discours
radical, violent, téméraire parce que j'ai
derrière moi une expérience de clinicien,
des centaines et des centaines de cas où
j'ai pu constater que, dès lors qu'on
restaure la dualité père/mère,
pouvoir/puissance, on sort l'enfant de ces
états de souffrance.
Qui était votre mère ?
Une femme fantastique, extraordinaire. Je
lui consacrerai un jour un livre.
Comment vous a-t-elle élevé ?
Oh ! Ma mère a été veuve à 34 ans. Elle
était enceinte de sept mois, elle
m'attendait, j'étais son dixième enfant. Je
suis un fils posthume. Je ne pense cependant
pas que quelqu'un ait eu dans l'existence
plus de père que moi.
Comment existait-il, votre père mort ?
Il était là tout le temps. Non pas parce que
ma mère n'arrêtait pas d'en parler. C'était
son attitude, tout ce qui la gardait à
l'abri du désir de flatter ou de combler.
Bien que très tendre, elle était avare de
louanges et elle ne cessait pas de rappeler
chacun à ses devoirs avant de lui
reconnaître le moindre droit. Elle n'a
jamais fait d'aucun de nous, ni même de nous
tous, sa raison de vivre. Tout le contraire
de ce qui se passe aujourd'hui.
« Naouri constate que la société est
devenue sans tabou, donc sans limite. » Ali
Magoudi
Avec « Les belles-mères... », Aldo Naouri
nous entraîne dans un texte dont il a le
secret. A l'aide de cas cliniques
rigoureusement agencés et de commentaires
acérés, il provoque chez son lectorat une
levée partielle de refoulement, cette
dernière permettant à l'auteur de distiller
certaines vérités autrement irrecevables.
Fort de ses quarante ans de clinique,
l'auteur est formel : le matriarcat est de
retour, livrant l'enfant à la puissance
aliénante de la mère. Cette interprétation
ne porte pas sur les seuls individus, mais
sur tout le corps social. Ce qui, même si
elle est partagée par beaucoup, la rendra
difficilement recevable. Naouri constate que
la société est devenue sans tabou, donc sans
limite. Que, pour « accélérer la lutte
légitime contre les inégalités de droit, on
a prétendu effacer deux différences
indispensables au bon fonctionnement du
psychisme : la différence générationnelle et
la différence sexuelle ». Naouri a- t-il
raison ou se fourvoie-t-il dans la nostalgie
du bon vieux temps ? Une chose est sûre.
Pendant des millénaires, l'autorité s'est
fondée sur un ordre patriarcal favorisant
l'autoritarisme. Et le bébé a été jeté avec
l'eau du bain. Au point qu'il n'est pas rare
d'entendre : « La frustration fabrique des
frustrés. » Sur quoi se fonde l'autorité ?
Sur quoi se base la possibilité de dire non
? Toutes les nuances de la pensée, toutes
les libertés chèrement acquises en
démocratie n'y pourront rien. Les limites
que la loi impose à chacun s'appuient sur
l'arbitraire. Resterait à inventer un ordre
patriarcal où l'arbitraire ( celui du
signe), vecteur de liberté, serait
débarrassé de l'autoritarisme.
Le Point, no. 2034 - Société, jeudi 8
septembre 2011, p. 76,77,78,79,80,81
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