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Admirable différence

Seule la Bible permet de penser la séparation des sexes sur un mode positif et non comme la perte d'une " origine " androgyne

 

La dualité des sexes peut se comprendre de deux manières. La première consiste à poser un androgyne primitif et à expliquer la division par une chute, comme le fait Platon dans Le Banquet. La seconde consiste à partir d'une dualité avant la chute et à s'interroger sur les voies de son unification, comme le fait le double récit de la Genèse.

Ces deux textes disent quelque chose de notre rapport au monde : l'un est tourné vers " l'usage des plaisirs " (comme disait Foucault), l'autre vers l'étonnement devant l'autre. Pourtant, derrière ces deux figures de la différence sexuelle, il y a deux images de Dieu très différentes.

La Genèse nous dit explicitement que la dualité des sexes est l'image de Dieu dans l'humain. Mais le mythe du Banquet est aussi un discours sur le divin ; nous y trouvons un dieu jaloux de la puissance des hommes, qui les soumet à la division des sexes pour garder le pouvoir.

Mircea Eliade a montré que les mythes d'androgynie expriment une certaine représentation religieuse. L'androgynie humaine reflète l'androgynie divine ; selon cette conception, Dieu est une puissance absolue, il n'est limité par rien, et tous les contraires doivent coexister en lui, y compris le masculin et le féminin. L'androgyne humain représente alors la forme humaine de la toute-puissance.

Dans le mythe biblique, au contraire, la sexualité suppose la découverte de l'autre comme un don. Si l'image est ce qui rend visible ce que nous ne voyons pas, l'image de Dieu qu'est la dualité sexuelle permet d'entrevoir la transcendance de l'absolu. La découverte de l'autre comme différent, et qui pourtant lui est assorti, est la manière dont l'homme découvre le divin.

Or, précisément, le Dieu de la Genèse n'est pas un dieu jaloux qui entendrait brider la liberté humaine pour conserver sa toute-puissance. C'est un Dieu qui s'efface pour laisser à ses créatures la tâche de se rencontrer chacune dans l'autre, pour commencer l'histoire (à la fois sainte et criminelle). Car c'est une manière pour elles de le rencontrer lui, le Tout autre.

Dieu donne à l'homme la femme comme vis-à-vis pour qu'ils s'entraident et se complètent (" une aide qui lui soit assortie ", 2, 18). Comme Dieu, la femme est pour l'homme objet d'émerveillement dans son altérité ; " celle-ci est l'os de mes os et la chair de ma chair " (2, 23). Elle est à la fois différente et " plus intime à lui-même que lui-même " ; ce n'est pas un hasard si je dois ici employer l'expression qu'Augustin utilisait pour désigner le rapport de l'homme à Dieu.

Car l'humain ne peut connaître Dieu qu'en se connaissant lui-même. Et il ne peut se connaître lui-même qu'en se connaissant dans l'autre, homme ou femme. C'est même la connaissance de l'autre qui rend possible la connaissance de Dieu. Le don de Dieu à l'homme pourra alors se changer en gratitude pour l'émerveillement qui lui est donné dans la personne de l'autre.

C'est pourquoi un poème d'amour comme le Cantique des cantiques a toujours été interprété, de la tradition juive jusqu'à Jean de la Croix, comme un modèle du rapport de l'homme à Dieu. Ce rapport de don, de désir, de gratitude, d'émerveillement, s'appelle aussi l'amour.

Olivier Boulnois  Philosophe

 

 

© Le Monde 22 XI 07

 

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