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A qui profite la résidence alternée
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La question passionnelle de la résidence alternée pour les enfants de couples
séparés me fait souvent penser à celle des rythmes scolaires où, sous couvert de
l'intérêt premier des enfants, il ne s'agit au fond que de la préservation de
l'intérêt ou du narcissisme des adultes. Si, dans quelques rares situations,
cette disposition peut s'avérer utile pour l'enfant, il y faut nombre de
conditions, qui ne sont en rien respectées dans la loi de mars 2002, qu'il
faudrait amender mais que la proposition de loi Mallié-Decool durcit encore.
Le 15 avril 2010, j'ai été invité par Richard Mallié et Jean-Pierre Decool à un
petit-déjeuner de travail pour parler de la proposition de loi que ces députés
UMP et leur collègue Rémi Delatte souhaitaient déposer, afin que la résidence
alternée puisse être mise en oeuvre plus fréquemment et plus systématiquement.
J'avais alors précisé que cette mesure ne saurait s'appliquer aux enfants de
moins de 3 ans environ (2 ans et demi pour les uns, 3 ans et demi voire 4 ans
pour d'autres), qui ont d'abord et avant tout besoin de se forger une figure
principale d'attachement comme fondement de leur sécurité interne.
J'ajoutais que cette mesure ne pouvait se penser que dans des conditions bien
précises - notamment quant au rythme raisonnable de l'alternance et quant à la
proximité du domicile des deux parents -, et surtout si, et seulement si, elle
était souhaitée, en bonne intelligence, par les deux parents.
Quelques mois ont passé, et j'ai eu la faiblesse de croire que mes propos
avaient eu un certain écho… Ce n'était que pure naïveté de ma part puisque non
seulement cette proposition de loi va être à nouveau soumise à discussion, mais
qu'il aura fallu que je me mette très en colère pour que mon nom soit enfin
retiré des attendus de ce projet absurde, voire scandaleux.
En effet, dans les motifs de justification de la proposition de loi, M. Mallié
me faisait dire ce que je n'avais jamais dit, et encore moins pensé, à savoir
qu'après l'âge de 2 ans et demi, la résidence alternée serait "profitable" à
l'enfant, autrement dit souhaitable !
Ce que je crois, essentiellement, c'est que la polémique à propos de la
résidence alternée est une stricte affaire d'adultes qui n'ont rigoureusement
que faire de l'intérêt premier de l'enfant.
Hormis quelques cas d'entente suffisamment bonne entre les parents, la plupart
du temps la résidence alternée se trouve prise dans les conflits mêmes qui ont
motivé la séparation et qui lui survivent parfois longtemps. Il ne s'agit le
plus souvent que d'un moyen de continuer à se déchirer sur le dos de l'enfant
dont l'intérêt premier passe à la trappe. Comme dans le cas de cet enfant d'à
peine 2 ans que j'ai suivi et qui faisait, chaque semaine, plus de mille
kilomètres en train pour passer du domicile d'un parent à l'autre !
Certains parents veulent l'imposer en pensant que l'amour que l'enfant leur
porte n'est qu'une question de temps passé ensemble, quand ce n'est pas pour des
raisons purement financières. Mais ils oublient qu'être l'enjeu de parents qui
ne s'entendent pas ou se déchirent est bien plus dévastateur pour l'enfant
qu'une dissymétrie des temps de résidence.
Mais le narcissisme est plus fort que tout, et l'invocation du "syndrome
d'aliénation parentale", pur fantasme d'une nosographie psychiatrique
prétendument moderne qui ne repose sur aucune base scientifique, ne fait que
recouvrir l'agressivité et les carences des adultes sous les oripeaux d'une
fallacieuse scientificité.
Il y a mille et une manières de nuire aux enfants, et elles sont toutes
répréhensibles, mais elles le sont encore plus quand elles se cachent derrière
une pseudo-attention à leur intérêt premier, car l'agressivité se double alors
d'une inadmissible hypocrisie.
Une fois de plus, on sent bien les effets de l'ambivalence envers les enfants et
envers l'enfance, ambivalence qui meut certains lobbies de parents haineux ou
esseulés et dont la garde de l'enfant n'est plus que la dernière arme envers
leur ancien conjoint, et le gage d'une réassurance personnelle qui néglige, sans
vergogne aucune, les besoins fondamentaux des enfants dont ils ont pourtant la
responsabilité.
Cette loi à visée purement démagogique et électoraliste risque malheureusement
de voir le jour, et les juges pourront ainsi imposer - plus encore qu'ils ne le
font déjà trop souvent - la résidence alternée à des parents qui ne sont
aucunement en mesure de la faire fonctionner de manière harmonieuse. Mais les
apparences seront sauves : les parents seront traités à égalité, et on pourra
même se faire croire que cela est bon pour les enfants. Populisme oblige !
Bernard Golse est chef du service de pédopsychiatrie de l'hôpital Necker
(Paris).
Les députés Richard Mallié, Jean-Pierre Decool et Rémi Delatte (groupe UMP) ont
déposé mi-octobre une proposition de loi visant à privilégier la résidence
alternée pour l'enfant en cas de séparation des parents
Bernard Golse, pédopsychiatre-psychanalyste
Article paru dans l'édition du 15.12.11 Le Monde
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