Faut-il exclure le français de l’aménagement linguistique en Haïti ?

— Par Robert Berrouët-Oriol, Linguiste-terminologue —

L’idéologie, en tant que superstructure et mode de représentation symbolique, traverse le corps social et elle est présente dans tous les domaines de l’activité humaine. Elle est à l’oeuvre à l’école, dans les églises, les manuels scolaires, dans les sciences dites « dures » ou dans les sciences humaines comme elle est présente en linguistique, notamment dans la façon dont le sujet parlant perçoit et se représente sa langue maternelle ou seconde. Il arrive qu’un discours se voulant de haute scientificité emprunte les venelles les plus scabreuses de l’idéologie, tel le discours médical nazi rabaissant les Nègres, les Juifs et les Tsiganes au rang de sous-humains. Tel aussi le délire mortifère de François Duvalier justifiant, au nom de « la classe moyenne » et du noirisme, le terrorisme d’État pratiqué à grande échelle. L’Histoire a montré qu’aucune activité humaine n’échappe à l’idéologie et il est illusoire de croire que l’on peut mener une activité scientifique « pure » en dehors des idéologies tissées et reproduites dans le corps social.

Dans un retentissant article publié par la revue « La Pensée » (no 151, juin 1970) –« Idéologie et appareils idéologiques d’État. Notes pour une recherche »–, le philosophe Louis Althusser définit comme suit « l’idéologie » : « L’idéologie est (…) le système des idées, des représentations qui domine l’esprit d’un homme ou d’un groupe social. (…) L’idéologie est une “représentation” du rapport imaginaire des individus à leurs conditions réelles d’existence. (…) C’est ce rapport qui est au centre de toute représentation idéologique, donc imaginaire du monde réel. »

De même que « l’idéologie fonctionne à l’idéologie » et modélise les rapports socioéconomiques chez les locuteurs d’une langue, de même elle se meut dans l’inconscient collectif d’une communauté de sujets parlants. L’idéologie « nous parle » autant que nous parlons à travers l’idéologie. Les questions linguistiques n’échappent pas à ce fonctionnement idéologique et c’est sur le terrain de l’idéologie que s’expriment les préjugés et la stigmatisation d’une langue. Le catalogue des préjugés contre la langue créole en Haïti relève ainsi d’un dispositif idéologique stigmatisant relatif à des faits de société, infuse représentation symbolique de ces faits eux-mêmes dans un contexte de minorisation institutionnelle de « la langue qui unit tous les Haïtiens, le créole ».

L’avers de tels préjugés rameute un funambule regard idéologique porté sur la langue française en Haïti tant par certains bilingues français-créole que par quelques « intégristes francophages ». Leur port d’attache consiste en un révisionnisme historique enjoignant de rejeter la dimension francophone du patrimoine linguistique bilingue et biséculaire d’Haïti au nom de la défense du créole par la lorgnette d’une obtuse représentation idéologique, donc imaginaire, des faits de langue au pays. Couplée à la vindicte passionnelle qui oblitère sinon court-circuite tout débat analytique constructif, cette représentation idéologique, donc imaginaire des faits de langue au pays enserre la réflexion dans les filets les plus archaïques du déni de l’Histoire et de la pensée critique en Haïti.

L’enfermement catéchétique promu par certains prédicateurs créolistes

J’en ai donné une illustration dans un récent article publié à Port-au-Prince par Le National le 1er août 2017, « Le « monolinguisme » créole est-il une utopie ? ». Ainsi, soutenir l’idée qu’« Il faut tirer les conséquences du fait qu’Haïti est un pays essentiellement monolingue (…) Haïti est des plus monolingues des pays monolingues » (Yves Dejean : « Rebati, 12 juin 2010) –ou encore que « Fransé sé danjé», (Yves Dejean : revue Sèl, n° 23-24, 1975)–, revient à s’enfermer dans une dommageable myopie historique et idéologique qui pourrait faire obstacle à l’aménagement simultané des deux langues officielles du pays ainsi qu’à l’ouverture assumée au multilinguisme de notre modernité de sujets parlants. Faut-il encore le rappeler ? C’est précisément la Constitution de 1987, à l’article 5, qui consigne la reconnaissance du statut officiel des deux langues du patrimoine linguistique haïtien, le créole et le français, marquant ainsi une avancée historique de premier plan dans la vie des langues au pays…

La seconde illustration de « l’enfermement catéchétique » se retrouve dans l’article du linguiste Frenand Léger, « Le traitement du kreyòl dans les trois premiers romans de Gary Victor » (revue « Legs et littérature » no 9, Port-au-Prince, janvier 2017). En dépit d’appréciables éléments d’analyse de ce texte, on y trouve à l’œuvre des inexactitudes, des approximations et des « trouvailles » relevant de la myopie idéologique. Ainsi, « On a produit DANS CETTE LANGUE [le créole, les majuscules sont de moi RBO] plus d’une vingtaine de dictionnaires (…) –ce qui est historiquement faux ; « Une Académie du kreyòl haïtien a même été instituée PAR [sic] l’État haïtien (…) » –ce qui est historiquement faux comme l’a démontré le juriste Éric Sauray :

« Face à la carence de l’État dans la mise en place de l’Académie du créole, l’initiative, purement privée, du « Comité d’initiative » est louable. (…) Elle est choquante car on a l’impression que certaines personnes souhaitent décider à la place de l’État. C’est à l’État haïtien, et à l’État haïtien seul, de créer une Académie du créole. Un « Comité d’initiative » peut faire des recommandations si on le lui demande. Un « Comité d’initiative » peut fournir de la réflexion si on le lui demande ou en fonction de ses capacités à organiser des activités scientifiques de qualité destinées à faire avancer l’état des connaissances dans les domaines qui intéressent la vie nationale. Mais, un « Comité d’initiative », peu importe ses alliés publics ou privés, ne peut, en aucun cas, décider de créer son Académie et de mettre l’État devant le fait accompli. » (« Observations critiques sur la proposition de loi relative à la création d’une Académie du créole haïtien », 2 octobre 2012.)

De plus, Frenand Léger, dans le même texte, dissertant… en français sur les procédés typographiques utilisés par le romancier Gary Victor, procédés qui « (…) servent à triplement inféoder la langue kreyòl » [sic], s’interroge ainsi à l’aune d’un extraordinaire babil sermonnaire : « Pourquoi s’ingénier sur le plan littéraire à transformer, à adapter LA LANGUE DE L’AUTRE [sic ; les majuscules sont de moi RBO] pour se l’approprier alors qu’il est tout à fait possible aujourd’hui d’utiliser sa propre langue maternelle tout en contribuant à son développement et à l’enrichissement de son code écrit ? ». Nous ne sommes pas loin des clichés illusionnistes et borgnes tels que « le français, langue du colon », « le français langue étrangère » en Haïti…

La troisième illustration de « l’enfermement catéchétique » se donne à mesurer au creux de l’article écrit par Tara García Mathewson, « How Discrimination Nearly Stalled a Dual-Language Program in Boston » (The Atlantic.com, 7 avril 2017), dans lequel pince sans rire le linguiste Michel Degraff, cité par l’auteure, assène que « We became free in 1804 but THROUGH THE FRENCH LANGUAGE we did remain colonized » (les majuscules sont de moi, RBO).

Affirmer de manière aussi fantaisiste que nous serions « colonisés », voire « néocolonisés » en raison de l’existence de la langue française en Haïti relève non seulement d’un dommageable canular conceptuel, mais surtout d’une vision extraordinairement pré-scientifique du mode de formation historique de la nation haïtienne. Pareil rachitisme conceptuel, qui s’adosse aux métamorphoses du révisionnisme historique, entend superposer les effets miroir de la superstructure idéologique par-dessus la réalité historique telle qu’auscultée par les meilleurs historiens qui ont étudié les rapports des classes sociales avant et après l’Indépendance, ainsi que la configuration sociologique de l’État post-1804. (Là-dessus, voir Étienne D. Charlier : « Aperçu sur la formation historique de la nation haïtienne », [1954] rééd. Éditions DAMI, 2009 ; Carolyn Fick : « Haïti, naissance d’une nation : la révolution de Saint-Domingue vue d’en bas », Éditions Les Perséides, 2013.)

Faire de la langue française en soi la cause du néocolonialisme (mental et/ou sociétal) en Haïti est une supercherie bateleure qui masque la méconnaissance de la nature réelle et le mode de constitution de la société haïtienne qui, dès le premier janvier 1804, a exclu la langue créole des appareils de gouvernance de l’État et de l’École, instituant ainsi la séculaire minorisation institutionnelle de cette langue. Le sociologue Guy Alexandre nous rappelle avec clarté les caractéristiques d’ensemble de l’État né en 1804 lorsqu’il pose, dans ses « Points de repères historiques pour comprendre l’Haïti d’aujourd’hui », qu’« en dépit du caractère indiscutablement progressiste de la conquête de l’indépendance du pays [en 1804] –entre autres, parce que celle-ci y consacre à jamais l’abolition de l’esclavage– l’État haïtien naît comme État anti-populaire, antidémocratique, largement antinational » (Guy Alexandre : « Points de repères historiques pour comprendre l’Haïti d’aujourd’hui », Pouvoirs dans la Caraïbe, 1998.)

Prêchant les bienfaits du bilinguisme créole-anglais aux États-Unis –loin des fruits vénéneux du bilinguisme créole-français en Haïti–, Michel Degraff s’enfonce lui aussi dans le monolinguisme myope de Yves Dejean à l’aune du « tout en créole tout de suite ». Encore une fois, nous ne sommes pas loin des clichés illusionnistes et borgnes tels que « le français, langue du colon », « le français langue étrangère » en Haïti… Cette curieuse façon de contribuer au légitime combat pour le créole haïtien, sous la loupe déformante de « l’enfermement catéchétique », est contre-productive et va à l’encontre de la demande scolaire des centaines de milliers de parents d’écoliers haïtiens pour une éducation de qualité qui n’exclut pas l’acquisition du français.

Il y a donc des « universaux du langage », des traits communs à « l’enfermement catéchétique » promu par certains prédicateurs créolistes en dehors des sciences du langage : (1) le déni du patrimoine linguistique bilingue haïtien dont parle avec justesse l’écrivain et essayiste Lyonel Trouillot dans son fameux texte « Ki politk lengwistik pou Ayiti ? » (Le Nouvelliste, 7 juillet 2005) ; (2) la vaine volonté d’éradiquer le volet francophone de ce patrimoine linguistique au motif sectaire du « tout en créole tout de suite » prôné par le linguiste Yves Dejean ; (3) la diabolisation/stigmatisation de la « pédagogie convergente » créole-français traitée avec hauteur de vues par la linguiste Darline Cothière entre autres dans son étude « Pour une pédagogie convergente dans un nouvel aménagement des pratiques didactiques » parue dans « L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions » (Cidihca et Éditions de l’Université d’État d’Haïti, 2011).

« L’enfermement catéchétique », les préjugés, les rapports de classes sociales, l’apartheid linguistique dans le système d’éducation nationale s’expriment aussi bien en français qu’en créole. On peut donc mystifier, « démagogiser » ou éduquer dans les deux langues : le défi identifié aux portiques de l’État haïtien et de la société civile n’est pas une pseudo guerre des langues ou le déni sinon l’éradication de la langue française en Haïti. Le véritable défi est celui de l’aménagement simultané des deux langues officielles d’Haïti, tâche historique que l’État ne peut plus marronner.

La volonté implicite ou explicite d’exclusion de la langue française de tout projet d’aménagement linguistique en Haïti procède donc non pas des sciences du langage mais bien d’une mal-vision réductionniste de nature idéologique des faits de langue au pays. De manière générale elle fonctionne sur le mode de la croisade catéchétique, d’une « défense » unilatérale et borgne de la langue créole que les « intégristes francophages », très minoritaires en Haïti et outre-mer, s’efforcent d’opposer à la langue française. Il y a lieu ici de rappeler que les langues ne se battent pas entre elles : ce sont les hommes qui, dans leurs affrontements socio-économiques et sociopolitiques, opposent les langues entre elles –à des fins extra-linguistiques–, en ayant recours au dispositif discursif de l’idéologie. Les « intégristes francophages » enchaînent donc la légitime défense du créole à une dérive idéologique de type sectaire et dogmatique. Ce faisant, ils nient le « droit à la langue » qui, en conformité avec l’article 5 de la Constitution de 1987, reconnaît implicitement à tous les Haïtiens le droit de posséder le français à parité statutaire avec le créole. « L’enfermement catéchétique » a également ceci de particulier qu’il ne reconnaît de « droits linguistiques » qu’aux seuls unilingues créolophones alors même que cette notion centrale en jurilinguistique renvoie aux droits de toute la population composée de bilingues créole-français et d’unilingues créolophones majoritaires au pays. C’est précisément à cette mal-vision que répond l’écrivain et essayiste Lyonel Trouillot lorsqu’il pose, avec rigueur, que « La seule politique linguistique pouvant corriger le déficit de citoyenneté perpétué par la situation linguistique d’Haïti me semble être la construction à moyen terme d’un bilinguisme créole-français pour l’ensemble de la nation. La tentation facile de considérer le français comme une langue étrangère comme une autre, l’anglais par exemple, me semble un refus délibéré de tenir compte d’une donnée fondamentale : la nécessité de préserver la spécificité culturelle de notre État nation dont l’une des composantes est le patrimoine linguistique. » (Lyonel Trouillot : « Ki politk lengwistik pou Ayiti ? », Le Nouvelliste, Port-au-Prince, 7 juillet 2005.)

À contre-courant de « l’enfermement catéchétique », nous plaidons pour que, dans la Francocréolophonie haïtienne, LE FUTUR AMÉNAGEMENT SIMULTANÉ DES DEUX LANGUES OFFICIELLES DU PAYS soit mis en oeuvre sur le terrain des droits citoyens et des obligations de l’État car l’aménagement linguistique est en amont une question politique, une intervention planifiée de l’État dans le domaine linguistique. Les notions qui sont au fondement de cette vision sont celles de « patrimoine linguistique bilingue », de « droits linguistiques », de « droit à la langue », de « droit à la langue maternelle » créole, « d’équité des droits linguistiques », de future « parité statutaire entre les deux langues officielles », de « didactique convergente créole-français », de « politique linguistique d’État » et de « législation linguistique contraignante ». Elles doivent régir toute entreprise d’État d’aménagement simultané des deux langues officielles d’Haïti.

 

Articles liés :

1) « Le droit à la langue maternelle dans la Francocréolophonie haïtienne », par Robert Berrouët-Oriol ; lien : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/amenagement-creole-et-francais/droit-a-la-langue-maternelle

2) « L’école en créole, en français, dans les deux langues ? État de la question et perspectives », par Robert Berrouët-Oriol ; lien : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/ecole-en-creole-en-francais

3) « Les grands chantiers de l’aménagement linguistique d’Haïti (2017 – 2021) », par Robert Berrouët-Oriol ; lien : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/politique-linguistique-d-etat

 

Montréal, le 20 août 2017