Monsieur
l’Archevêque de Fort de France et
Saint-Pierre,
Mesdames et Messieurs les
représentants des autorités civiles,
militaires et religieuses,
Mesdames, Messieurs,
Il est des créations dont se
satisfait plus ou moins l’artiste
qui les conçoit ; des créations
« contentement », des créations
« tâtonnement », des créations
« atermoiement »…
Et puis, il est des créations comme
du nouveau né qui parait, qui
s’insinuant dans la vie de
l’artiste, ébranlent ses habitudes ;
des créations « tempête » qui
s’abattant sur la tête de l’homme,
bouleversent le champ de ses
perceptions...
Lorsqu’on me confia en 2002 la
réalisation des vitraux de la
cathédrale de Saint-Pierre, j’avais
conscience du défi artistique à
relever, mais non des limites qu’il
me faudrait repousser dans
l’exercice de mon art, ni de
l’extraordinaire introspection qu’il
me faudrait mener dans l’antre
indicible de la lumière.
Ma démarche a consisté tout d’abord
à m’imprégner du lieu. Je voulais
créer des vitraux, à l’image de cet
espace, propice au recueillement,
symbole de rassemblement ; en
rapport avec cette cité chargée
d’histoires ; en accord avec la
culture et l’identité d’un peuple.
Le thème suggéré par le père Catayée
aux membres du Club Sooptimiste de
Trinité -Saint-Pierre : la
résurrection. Thème biblique, thème
philosophique, thème universel…
Thème cher à la ville de
Saint-Pierre, meurtrie dans son sang
et dans sa chair, pour renaître
d’elle-même sur les cendres du
volcan.
Deux évidences se sont alors
imposées : utiliser un graphisme
abstrait pour suggérer l’émotion
plus que pour l’imposer ; puis
conjuguer cette écriture aux
couleurs de notre île pour
véritablement ancrer l’œuvre dans la
réalité. A cette étape de mon
cheminement, je pressentais qu’il me
manquait un élément fondamental : le
lien qui permettrait au céramiste
que je suis de s’extraire de
l’opacité de la matière pour
atteindre la translucidité du verre.
C’est au mitan de notre forêt
tropicale, espace matriciel par
excellence, que j’ai trouvé
l’inspiration salvatrice. Durant des
semaines, j’ai sillonné la route de
la Trace, de l’Alma aux Nuages,
contemplant le silence, traquant les
ambiances, scrutant les nuances, les
jeux d’ombre et de transparence. Mon
regard a cheminé le long de
l’enchevêtrement végétal,
photographiant l’entrelac de formes
et de courbes, détourant au passage
les interstices de matière ajourée.
Je voulais disséquer à l’oeil nu le
spectre de la lumière, pénétrer au
coeur de sa substance pour en
extraire la quintessence colorée.
Il me restait ensuite à traduire
graphiquement la palette d’émotions
que m’avaient fournie mes
pérégrinations. L’écriture
surréaliste d’André Breton dans
« Martinique, charmeuse de
serpents », magistralement illustrée
par André Masson ou encore la
fameuse « Jungle » de Wifredo Lam
m’y ont aidé. Tous trois avaient été
intronisés au monde de la Trace par
Aimé Césaire lors de leurs passages
respectifs en Martinique et s’en
étaient inspirés dans leur parcours
créatif.
Après plusieurs mois de recherches
et de maturation, je me suis mis à
peindre d’une écriture
inspirée, guidée par mes rencontres,
investie par des souvenirs et mes
sensations.
Les maquettes terminées, Il me
fallait enfin choisir les artisans
qui passeraient à la réalisation
effective du vitrail. C’est à Reims,
à la Maison Simon, sous le patronage
de Benoît que j’ai trouvé les
compétences appropriées. Grâce au
talent exceptionnel de ces
Compagnons de France, aguerris au
travail minutieux et rigoureux, ma
création a enfin pris corps.
La lecture verticale des vitraux de
la cathédrale de Saint-Pierre invite
à l’élévation spirituelle, comme un
long cheminement de l’ombre à la
lumière. La base décline des tons
froids et des coloris sombres qui
progressivement se teintent en
chaleur, en courbes et en
rougeoiement pour atteindre, au
sommet, le cercle protecteur et
rayonnant, symbole de communion, de
plénitude, à l’instar de l’hostie ou
du soleil couchant.
Il est des créations dont se
satisfait plus ou moins l’artiste
qui les conçoit ; des créations
« contentement », des créations
« tâtonnement », des créations
« atermoiement »…Et puis, il y a La
Création, celle qui marque le
parcours artistique et spirituel
d’un homme et qui donne sens à son
existence.
Ces vitraux qui ornent maintenant la
façade ouest de la cathédrale de
Saint-Pierre, tourneront le dos aux
fidèles venus assister à l’office.
Filtres colorés, créateurs
d’ambiance et de solennité,
distillateur d’intemporalité, ils
leur apporteront, je l’espère, la
lumière sécurisante et apaisante
qu’ils sont venus trouver.
Discours de Victor ANICET prononcé à
l’occasion de l’inauguration des
vitraux de la Cathédrale de la Ville
de Saint-Pierre – Martinique.
Saint-Pierre le 08 Décembre 2006.
