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L’Univers trouble de François PIQUET.
par
Scarlett JESUS, 20 janvier 2011.
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« Le Fer et la
peau : figures ancrées de la société
antillaise à l’horizon des frontières de
l’autre » tel est le titre de
l’exposition que François PIQUET présente du
21 janvier au 5 février, à l’ARTCHIPEL de
Basse-Terre (salle Jenny Alpha), exposition
rassemblant un ensemble de sculptures
monumentales en lames de fer tressées et en
papier.
Cette association de deux
matériaux aussi opposés que « le fer » et
« la peau » est pour le moins troublante.
La dureté et à la froideur d’un matériau tel
que le fer, tranchant, coupant,
évoque tout à la fois l’inhumanité des
machines (qui broient), la contrainte (les
fers) et la barbarie (l’âge de fer). Le fer
constitue aussi une menace face à la
vulnérabilité de la peau, mince
pellicule enveloppant les chairs de corps
d’autant plus fragiles qu’il s’agit de
mounpapyé. C’est donc un univers « sous
tension » qui attend le visiteur, un univers
cruel dans lequel la force des uns
s’oppose à la faiblesse des
autres, dans un affrontement inégal
débouchant sur la mort à l’issue de
violences multiples.
De fait, le visiteur, en
pénétrant dans la salle obscure de
l’exposition, se trouve confronté à la mise
en lumière d’une saisissante scénographie
dans laquelle des êtres étranges (des
« figures" emblématiques) semblent surgir
d’un autre monde. Le tableau qu’ils forment,
immobilisés dans des postures « vivantes »,
les présente comme des « morts vivants »
entretenant entre eux de curieux dialogues.
Une sorte de « Dialogue des morts » destiné
à éclairer les vivants. Comme dans
une cérémonie vaudou, des « figures » du
passé ont été appelées à se manifester.
Telles des zombis tapis dans l’ombre,
les sculptures occupent l’espace,
dérangeantes, inquiétantes. Elles se
présentent dans des postures diverses :
l’une, un colosse, se dressant, gigantesque,
dans un geste menaçant; à l’opposé, une
chimère noire et griffue (un changé crabe ?)
rampe à nos pieds, prête à bondir ; un peu
plus loin, un « fou » se roule à terre dans
une posture lubrique, tandis que d’autres
« pantins mous » sont tout simplement assis.
Le corps se décline sous des formes divers,
décharné dans le cas d’un « homme
sauterelle » (un volant ?), masse
musculaire avachie et comme épuisée un peu
plus loin ; debout et très dignes, deux
timal, aux corps d’écorchés saignants
et sans peau, marchent têtes levées.
Nombreux sont les corps qui témoignent de
mauvais traitements et mutilations, les
« figures » étant parfois privées de têtes
ou de mains, tandis qu’à d’autres moments
elles se réduisent métaphoriquement à de
seules têtes (« cous coupés ») ou
mains sectionnées … C’est donc à travers la
mise en scène de ces figures spectrales,
pitoyables et grotesques tout à la fois, que
François PIQUET exprime sa vision
fantasmagorique et cauchemardesque d’un
univers, celui aux Antilles. Se pose alors
la question : qu’est-ce donc qui est
en jeu à travers ces délires
hallucinatoires?
Tout semble concourir, en
effet, à évoquer une atmosphère létale. Les
matériaux utilisés sont tous issus de
rebuts accédant au statut d’art : cerclages
des tonneaux d’usines à sucre ; papiers
froissés d’origines diverses (journaux,
affiches, publicités ou prospectus) ; bois
flottés, aussière ou débris de
coraux rejetés par la mer; détritus en tout
genre (ferraille, scandales plastiques
d’enfant, et même dentelle blanche). Les
« couleurs » utilisées, parallèlement,
convoquent elles aussi le deuil (le blanc,
le noir) et la souffrance (le rouge du
sang). Parfois, un blanc grisâtre (celui
d’un personnage crucifié) évoque la chair
morte d’un cadavre. Derrière les barreaux du
dossier d’un fauteuil monumental symbolisant
le pouvoir (un « trône ancestral »), la
blancheur d’une pierre tombale suggère
l’histoire d’hommes innocents privés de
liberté. Dans une salle avoisinante, une
vidéo permet de visualiser le travail de
« tortionnaire » auquel l’artiste s’est
lui-même livré pour contraindre ses
« figures » à se plier à sa volonté. On y
voit comment les papiers sont froissés,
réduits à l’état de petites boules avant
d’être enveloppés et compressés dans des
feuilles puis ligaturés, avant d’être
enduits d’une résine leur servant de peau.
Les corps, enroulés de bandelettes depuis la
tête jusqu’aux pieds, font alors songer à
des momies, ou encore à des morts vivants.
Leurs attributs sexuels très apparents
(fesses, ventres et seins pour les femmes ;
muscles pour les hommes), et la récurrence
d’éléments empruntés au monde animalier,
évoquent l’art africain. Leur présence est
inquiétante car, tels des fétiches,
ils pourraient bien posséder des pouvoirs
occultes et exiger des vivants des comptes.
De leur côté, les lamelles de fer gardent la
trace des violences subies : tordues, elles
ont été ensuite croisées l’une sur l’autre,
puis tressées de façon à emprisonner le
corps, à le mutiler ou à le déshumaniser.
Ces figures de l’oppression peuvent
donc alternativement subir la violence de
l’artiste ou l’engendrer. Qui est donc la
victime ? Qui est le bourreau ?
D’autant que, faisant face à cette vidéo,
une installation de type publicitaire
au néon, montre de façon racoleuse la forme
(vide) d’un corps en sang. L’enseigne
lumineuse « NOU », telle un étendard doit
rassembler. Et nous fait basculer dans le
Pop’art…
C’est donc bien à
pénétrer un univers trouble que nous convie
François Piquet. Un univers qui dérange,
suscite des émotions fortes, et nous
interpelle. En effet, il nous invite à
reconsidérer la frontière qui sépare le
bourreau de sa victime, et à déconstruire
afin de la reconstruire différemment la
figure en chiasme construite à partir de
l’opposition des termes : victime /
bourreau, Moi / l’Autre.
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Deux éléments
vont contribuer de façon visuelle et
plastique à renverser cette construction :
l’incitation, par le biais d’un humour
corrosif, à une vision distanciée d’une
part. Et, d’autre part, l’intrusion de
l’écriture et du dessin au sein des
« sculptures ». En dépit des situations
tragiques auxquelles renvoient ces œuvres,
une certaine dose d’humour leur est souvent
associée. Non seulement la victime est
capable de rire au nez de son bourreau, mais
elle est aussi capable d’autodérision face à
sa posture sacrificielle. Cela est visible
dans l’œuvre « Autoportrait sur 4 Chimin »,
sous titré « L’impasse artistique de
l’attitude christique », qui montre un
personnage christique, s’auto crucifiant. En
dépit du marteau tenu de la main droite, il
n’a pu se planter lui-même le dernier clou
(qu’il tient à la bouche). On pourrait
également citer la série des trois
têtes-trophées de chasse, aux « groins »
animaliers, chacune étant peinte d’une des
trois couleurs du drapeau national. Le
simple nom créole attribué à un tableau (ou
à une série, comme pour les mounpapyé )
engendre, du fait de ses connotations, des
doubles sens ironiques. Si le papier utilisé
pour ces mounpapyé appelle le
dessin (et l’écriture), celui-ci s’introduit
de façon quasi transgressive dans la
sculpture. Les dessins à la pointe réalisés
par l’artiste à même la peau de ses
personnages peuvent faire songer à des
tatouages (la sculpture se rapprochant alors
du Body art), ou des graffs.
Ils demandent à être déchiffrés de très
près, tels des rebus. De taille réduite, ils
s’imbriquent les uns dans les autres,
intégrant des mots, des bribes de phrases
qui expriment tout à la fois le contexte
environnemental de l’artiste et son univers
mental. Ces incrustations cutanées,
s’effectuant sur le corps d’un Autre ont
donc doublement valeur de transgression. On
peut y voir une forme d’appropriation de
l’Autre (marqué comme au fer rouge), de sa
dépersonnalisation (l’Autre se voyant
contraint d’intégrer des éléments qui lui
sont étrangers), tout comme une sorte
d’identification de l’artiste avec l’Autre
(formant alors un couple indissociable).
Quoiqu’il en soit c’est bien à une réflexion
sur la dialectique du Maître et de l’Esclave
que l’on est convié. Ainsi qu’au
retournement d’une situation initiale et à
l’inéluctable inversion des rôles qui en
découle. Réalisée après le tremblement de
terre en Haïti, l’installation « Sur le
pont vous êtes », dans laquelle une
série de mains émerge d’un grillage,
rappelle le caillebotis de l’entrepont d’un
bateau négrier et interpelle le visiteur.
L’émotion esthétique
produite par l’exposition des grandes
sculptures de François PIQUET est de même
nature que celle découlant de la lecture des
Fleurs du mal.
Une
exposition intitulée
« Le Fer et la peau n’aurait pu
que séduire l’auteur d’une Charogne
et de
L'Héautontimorouménos, poème dont le
premier vers est le
suivant :
« Je suis la
plaie et le couteau! ».
Baudelaire, en inventant la modernité
en art, a été l’un des tout premiers à
percevoir que l’émotion esthétique avait
partie liée avec « le trouble », la plongée
dans les zones d’ombre de l’âme humaine.
François PIQUET cherche lui aussi à donner
forme à l’informe, à ce que l’Antillais
porte enfoui au plus profond de lui-même :
le poids de son histoire douloureuse, mais
aussi la reproduction inconsciente des
rapports sociaux dont il a été lui-même
victime à travers la violence et le mépris
de l’Autre. Sa démarche est courageuse et
donne lieu à une création puissante qui
s’interroge également sur les problématiques
artistiques actuelles : les questions de
forme et de représentation,
l’interpénétration des différents arts, le
choix des grands formats pour « élever » le
sujet, le rapport au corps, ou celui encore
des matériaux utilisés. C’est donc une très
belle exposition. Troublante… et c’est tant
mieux ! « Crénom » !
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