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"Une image
peut en
cacher une
autre", une
nouvelle
exposition
du Grand
Palais. |
Donner à voir... double
Un lapin qui sort d'un chapeau,
c'est banal. Un chapeau qui se
métamorphose en lapin, beaucoup
moins. Et que dire d'un lapin qui
est en même temps un canard ? Le
premier est l'oeuvre de l'artiste
suisse Markus Raetz, né en 1941. Une
tôle savamment pliée qui, sous un
certain angle, évoque la silhouette
d'un homme coiffé d'un feutre, et
qui, lorsqu'on la contourne ou qu'on
en voit l'envers dans un miroir,
devient un gentil lièvre aux
oreilles dressées. L'autre est un
dessin publié en Allemagne au XIXe
siècle, repris par un psychologue
américain dans les années 1930, puis
par l'artiste contemporain James
Coleman dans les années 1970. On
l'appelle le Canard-lapin, et c'est
un classique des illusions
d'optiques : pour certains, c'est un
canard, pour d'autres, un lapin. Au
point qu'une fois prévenu, il
devient difficile de discerner les
deux figures en même temps.
Elles sont montrées dans "Une image
peut en cacher une autre", une
nouvelle exposition du Grand Palais.
Un hommage à ce que son
organisateur, Jean-Hubert Martin,
nomme "la pensée visuelle". Centrée
sur les oeuvres qui, d'une Vénus
préhistorique à une sculpture
trompeuse des jeunes Britanniques
Tim Noble (né en 1966) et Sue
Webster (née en 1967), recèlent une
image secrète, différente de celle
que le regard appréhende au premier
abord, elle exige du spectateur une
participation active. "Elle
encourage les voyeurs à devenir
voyants !", dit Jean-Jacques Lebel,
précurseur du happening en France,
également montré là avec un
tableau-collage : "Non pas à
consommer servilement, mais à
s'engager eux aussi dans le
processus créatif. Et elle rappelle
que l'art, avant toute chose, c'est
l'art de regarder."
Regarder, c'est le premier acte dans
le chemin qui mène à une création.
Comme le peintre de la préhistoire,
qui dans la saillie de la roche
d'une caverne, va déceler une forme
qu'il utilise pour renforcer le
dessin de son aurochs, de son bison
ou de son cheval. C'est ce que
conseillait Léonard de Vinci, pour
"éveiller les capacités d'invention
et d'intelligence" : il faut
"regarder des murs barbouillés de
taches ou des pierres de différents
mélanges (...) Tu pourras y voir des
aspects de divers paysages (...), de
nombreuses batailles, des gestes
vifs de personnages étranges, des
expressions de visages, des costumes
et une infinité de choses..."
Ensuite, en cachant des images à
l'intérieur d'autres images,
l'artiste, dit Jean-Hubert Martin,
"sollicite la collaboration
implicite du regardeur. En lui
lançant un défi, qui va l'obliger à
jouer avec lui".
Car ce qui vaut pour les artistes
vaut aussi pour leurs exégètes. "On
ne voit que ce qu'on connaît",
disait en substance l'historien
d'art Daniel Arrasse, un des
premiers à plaider pour un retour
aux sources, à l'examen attentif des
oeuvres. Une phrase que reprend
Jean-Hubert Martin, qui explique
que, selon des psychologues, "il y a
un filtre entre l'oeil et le cerveau
qui est constitué des images
emmagasinées par nos acquis
culturels, et qui donne une réponse
immédiate", une préinterprétation de
ce que l'on voit.
Car si on peut imaginer des artistes
cachant une image pour échapper à
une éventuelle censure, c'est assez
peu le cas de ceux choisis pour
l'exposition. Pour la simple raison
que le premier censeur, c'est notre
regard et, pire encore, celui de
ceux qui font profession de voir.
Jean-Hubert Martin s'insurge donc
"contre une histoire de l'art
canonique, qui élimine des pans
entiers des tableaux, comme ces
rochers anthropomorphes que l'on
trouve souvent mais que les
spécialistes négligent".
Ainsi ce Moine dans les rochers, de
Fra Bartolomeo, où une falaise
percée de trois cavernes figure très
nettement un visage. Mêmes jeux chez
Herri met de Bles (1500-1560) dont
les rochers se transforment tantôt
en un profil au nez busqué, tantôt
en une tête d'aigle, qui tous ont
valeur de symbole.
Ces symboles cachés permettent aux
historiens d'art - enfin, à ceux qui
les voient - de reprendre la main.
Surtout quand ils sont polyglottes.
Car le visiteur lambda aura parfois
du mal, seul, à déceler dans Le Bain
des hommes, gravé par Dürer en 1496,
les subtilités de la figure d'un
homme isolé des autres, identifié
comme un "mélancolique". Il faut
pour en saisir tout le sel se
reporter au catalogue : "Son sexe,
caché par la culotte, est en quelque
sorte dévoilé au spectateur au
travers du robinet, le wasserhahn -
littéralement coq d'eau - de la
pompe à eau sur laquelle il
s'appuie. La figure du coq -
symbolisant traditionnellement la
sexualité dans la culture germanique
- est rendue visible par la clef du
robinet, en forme de petit coq. Le
mot Hahn ("coq") appelle en outre
phonétiquement celui de Hahnrei
("cocu") et le fait que le
mélancolique se fasse consoler par
le musicien accrédite cette
interprétation..."
Les malheureux qui ne savent pas
l'allemand ignorent ainsi leur
infortune. Mais d'autres découvertes
n'exigent qu'un peu de gymnastique :
il faut par exemple contourner la
vitrine où est exposée une gravure
anonyme du XVIIIe siècle pour
constater de visu les effets
purgatifs de La Fumée du tabac.
Les images grivoises ou carrément
pornographiques sont donc souvent
cryptées, d'une Vénus préhistorique
qui, toute femme quelle soit,
affecte la forme d'un phallus, au
Moine sculpté en 1993 par Elmar
Trenkwalder, qui réunit le masculin,
le féminin, et, on l'espère, un peu
de spirituel aussi. Mais les images
trompeuses servent également à
propager la foi, dit Erasme, qui
loue le Christ d'utiliser les
allégories qui stimulent l'esprit et
permettent de mieux retenir. Ou la
sagesse des princes : "C'est d'une
source littéraire médiévale
iranienne que dérivent les dessins
composites moghols où une multitude
d'animaux composent le corps d'un
autre animal, lui-même chevauché par
le héros", dit Jean-Hubert Martin.
"Ils symbolisent les passions que le
cavalier a su dominer. Archimboldo
n'est pas très éloigné : ses Quatre
saisons sont destinées au souverain,
qui est le garant de leur bonne
succession, c'est-à-dire de la
prospérité de ses terres."
Quand Noble et Webster utilisent des
animaux empaillés pour composer
leurs deux profils dont l'ombre est
projeté sur un mur, on n'est pas
loin du même principe. Sauf qu'ils
ignoraient tout d'Arcimboldo. "C'est
la preuve, dit Jean-Hubert Martin,
que la double image est une
tentation, dès que l'on dessine, et
à toutes les époques."
Un point qui ravit Jean-Jacques
Lebel : "Cela prouve qu'il n'y a pas
de frontières, pas de limites dans
le temps, pour ceux qui puisent au
réservoir universel de l'imaginaire
! Je suis sorti du Grand Palais dans
un état de jubilation exquis et je
suis rentré chez moi en dansant !"
Jean-Hubert Martin, pour sa part, a
dû subir une intervention d'urgence
avant le vernissage pour traiter un
décollement de la rétine : on est
puni par où on a péché.
Galeries nationales du Grand Palais,
avenue Winston-Churchill, Paris-8e.
Mo Champs-Elysées-Clemenceau. Tous
les jours de 10 heures à 20 heures,
mercredi jusqu'à 22 heures. Entrée :
11 euros. Jusqu'au 6 juillet.
Catalogue : éd. RMN, 364 p., 54
euros.
Harry Bellet
Article paru dans l'édition du
08.04.09 Le monde