Thierry ALET est un artiste guadeloupéen qui vit et travaille
à New-York, se fantasmerait bien Haïtien et se définit
Caribéen.
En mai-juin dernier, il exposait ses dessins cathartiques à la
Fondation Clément en Martinique.
D’avril à juillet, quelques unes de ses œuvres
figuraient parallèlement à la galerie JMArts et à
l’exposition du Parc de la Vilette, à Paris, Kreyol
Factory.
En août, le voilà à Saint-Louis de Marie-Galante,
en résidence d’artiste « Chez Henri »
où le public vient d’être invité les
samedi 29 et dimanche 30 à découvrir son travail.
C’est assez dire que la créolité que Thierry ALET
revendique est une créolité ouverte, arborescente et
rhizomique. Et c’est à Marie-Galante, haut lieu de
légendes remontant à la période de l’esclavage,
qu’il a choisi, ce samedi 29 août, de mettre en scène
de façon théâtrale cette identité créole.
L’artiste dispose d’un mur, recouvert d’une voile
blanche de bateau et va, le temps d’un concert de jazz (donné
par le groupe bien nommé ALCHIMIK), réaliser une
fresque hallucinée qui fait surgir un univers nocturne et
fantasmagorique, des plus inquiétants. Des événements
terrifiants, comme enfouis au plus profond de la mémoire,
émergent et prennent forme, obéissant à une
force obscure.
Un pot de peinture noire en mains et revêtu d’une
combinaison blanche, Thierry ALET « officie ».
Frénétiquement, sa main semble tracer d’elle-même
des lettres qui se succèdent sans le moindre espace et sans
souci de lisibilité, la peinture s’estompant d’ailleurs
progressivement, comme bue par la toile. Juste le temps de lire « I
dream…. the same dream… ». Ces graffitis
délimitent, au final, un espace structuré par trois
colonnes de « texte ». Et c’est sur ce
fond que des formes vont se superposer, comme dans un palimpseste.
La démarche s’apparente à une opération
magique et l’on ne peut s’empêcher de songer alors
à l’allégorie de la caverne, de PLATON, et aux
figures projetées sur celle-ci, exprimant l’aspiration à
la connaissance. Mais quelle révélation nous réserve
cette démarche ?
Elles sont bien curieuses ces figures que Thierry ALET va esquisser
alors, avec humour et provocation !
Le triptyque qu’elles forment se compose d’un personnage
central encadré de deux animaux maléfiques. Ceux-ci, un
crabe et un serpent, maintiennent écartelé un étrange
personnage, aux allures de pantin désarticulé.
Difficile de ne pas songer à une représentation
parodique de la « crucifixion » jouant sur
l’inversion. Inversion dans la posture du personnage, suspendu
la tête en bas. A son cou, un nom, Tito (s’agirait-il du
diminutif de Thierry ?). Mais inversion aussi parce que,
bi-sexuel, le personnage est l’incarnation d’éléments
opposés : mi-homme (en érection) et mi-femme (aux
mamelles de divinité primitive), avec une moitié du
corps (mâle) noire / et l’autre moitié (femelle)
blanche. Le sang s’écoule en gouttes de ses pieds
tandis que d’autres gouttes, de lait, jaillissent de ses
mamelles. Ce symbolisme naïf affiche un évident
syncrétisme que renforcent les éléments associés
à ces animaux : au serpent de droite est attachée une
chaîne (d’esclave ?) à laquelle pend une
croix ; tandis que, à gauche, à côté
du crabe nécrophage et du charmant petit « volant »
(ou soucougnan), un panneau indique que la scène représentée
se passe « Chez Henri », là-même
où Thierry ALET est en train de peindre. Avec cette mise en
abyme, la ligne de démarcation entre le réel et
l’imaginaire se brouille. De fait, Marie-Galante n’est-elle
pas une terre qui, ayant échappé au
« désenchantement », nous autorise
à entrer de plain-pied dans l’univers de la magie,
fut-elle noire ?
Dans cet
univers nocturne, la place faite à la couleur est en effet
très réduite. Les contours sont soulignés d’un
noir profond, tandis que quelques pleins, gris ou blancs,
contribuent à mettre en valeur plusieurs points de couleur :
des gouttes rouges pour le sang, blanches pour le lait, ainsi que du
bleu pour l’unique œil d’une tête perforée
qui semble rire. Quelques touches supplémentaires d’or
(les dents, la croix, la médaille « Tito »)
évoquent le merveilleux des contes, capables de conjuguer
horreur et plaisir. S‘inscrivant dans une démarche
cathartique originale, ouvertement surréaliste, la
fresque n’est pas sans évoquer certains dessins de DALI
(pour son onirisme), de PICASSO (pour l’empreinte d’une
sexualité débridée), ou encore de Wifredo LAM
(pour son tracé évoquant le vaudou).
Dimanche
soir 30 novembre, nous restons dans le monde magique des légendes
pour le vernissage de l’exposition inaugurale de la résidence
d’artiste de Thierry ALET. L’exposition s’inspire
d’une esclave africaine ayant vécu au XVIIème
siècle, au royaume de Pamares, au Brésil. Michèle
CAZANOVE a raconté son histoire dans un ouvrage, initialement
publié sous le titre La Chanson de Dendera. Il vient
d’être réédité tout récemment,
chez l’Harmattan, sous titre La Geste noire. Les
peintures de Thierry ALET ont toujours témoigné d’un
lien très particulier avec l’écriture, mais aussi
avec la littérature comme en témoignent les séries
réalisées sur des poèmes de DAMAS ou ses
fresques à partir de textes de SAINT-JOHN PERSE et surtout de
CÉSAIRE. Nous y verrions volontiers une forme de dialogue, et
un hommage à ses pères en créolité, en
quelque sorte. Avec le personnage guerrier de Dendera, emprunté
à Michèle CAZANOVE, mère de l’artiste, il
s’agirait d’une démarche complexe, permettant de
combiner récit des origines et mythologie personnelle, via
Dendera, mère symbolique de substitution.
De la
geste épique de l’esclave révoltée,
l’artiste ne retient qu’un élément :
l’infanticide visant à éviter de mettre au monde
un enfant appelé à devenir esclave à son tour.
Ce motif se décline en une série de douze petits
tableaux qui sont autant d’enluminures, sur fond or. Chacun des
tableaux associe à un court texte, emprunté au début
du roman, un dessin. Mais l’artiste laisse du jeu entre ces
deux éléments, montrant par exemple l’enfant sur
un drap rouge alors que le texte en vis-à-vis parle de « linge
blanc ». Le résultat relève finalement
davantage du poétique que du narratif ou de l’illustratif.
Parallèlement, nous retrouvons les mêmes symboles et
obsessions que dans la fresque : la croix, les chaînes,
l’œil chamanique de la voyance, les cordons qui en
s’enroulant forment des nœuds, et ce petit corps de
pantin, désarticulé. Ecartelé, mutilé ou
perforé, l’enfant devient la proie d’une mère
surdimensionnée et virile, qu’il soit lové dans
son ventre, qu’il lui demeure attaché par le cordon
ombilical ou qu’il soit la victime de mutilations. L’artiste
inverse le geste emblématique de révolte de Dendera, le
transformant en un rituel de magie noire, celui du sacrifice
d’enfant. Et, à l’issue d’un parcours
initiatique en douze étapes, véritable calvaire, c’est
bien sur le destin de cet enfant mort-né que, par un curieux
renversement, il élève au rang de martyre. La soirée
se poursuivra avec le concert du bluesman camerounais Roland
TCHAKOUNTÉ.
Entre la fresque imposante de la veille, associant l’univers
magico-religieux d’Haïti aux graffiteurs newyorkais, et
les miniatures secrètes inspirées d’une héroïne
brésilienne, Marie-Galante sert de « plaque
tournante ». Entendons par là que Thierry ALET est
capable, à l’égal de Victor HUGO faisant parler
la « bouche d’ombre » en tournant les
tables, de créer des « résonnances »
entre des lieux, des formes d’arts et des mythologies qu’il
déconstruit et reconstruit, librement, insolemment. Un geste
noir, assurément.