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Tarzan, héros écolo d'une Afrique singée

 

 
En voilà une bonne idée ! Exposer Tarzan, son mythe, ses représentations graphiques, ses excès kitsch, son imagerie panafricaine, dans un musée consacré aux arts premiers. Etablissement de patrimoine avec sa collection permanente, le Quai Branly joue la carte de l'ouverture et du ludique dans ses expositions temporaires. Avec succès. "Le siècle du jazz", qui se termine le 28 juin, devrait comptabiliser 175 000 visiteurs depuis son ouverture à la mi-mars.

 

 

Joséphine Baker, une Américaine qu'à Paris on prenait pour une Africaine, y figure en bonne place, dessinée comme une liane par Paul Colin. A l'étage, dans la galerie suspendue de l'est, un de ses compagnons d'Afrique fantasmée, Tarzan, fait salon jusqu'au 27 septembre.

 

L'exposition a pour titre "Tarzan ! Ou Rousseau chez les Waziri" - les Waziri composent la tribu imaginaire alliée de Tarzan (en langue singe, "peau blanche") qui fait rêver et parfois crier. Sa tyrolienne de beau Blanc, la légende de l'enfant sauvage, les mystères de la forêt et le cousinage avec les grands singes ont hissé Tarzan au niveau des mythes fondateurs comme, Hercule, Romulus et Remus, saint Georges terrassant le Dragon..., nous dit le commissaire de l'exposition, Roger Boulay, qui avait conçu, en 2001, l'exposition "Kannibals et vahinés", au Musée national des arts d'Afrique et d'Océanie, à Paris.

Une fois passé le gorille en paille mais vrai poil qui trône à l'entrée, on tombe sur un tableau, Hercule apprenant à tirer à l'arc, de Toussaint Dubreuil, peint vers 1618. Force physique, beauté des muscles, Tarzan ou Hercule soumettent la nature autant qu'ils s'y fondent. Cette observation nous suggère une idée dans l'air du temps : Tarzan serait écolo. Ainsi, en bas de panneau, un appel à la jeunesse incite à protéger les superpouvoirs de Tarzan (odorat, instinct, habileté, etc.), inutilisables en dehors de son milieu naturel : prendre sa bicyclette ou marcher plutôt qu'utiliser un véhicule pollueur. C'est opportuniste.

Mieux vaut s'attacher à réviser la saga Tarzan. Elle commence avec Tarzan of the Apes, roman publié à Chicago, en 1912, par Edgar Rice Burroughs (1875-1950). L'impétrant avait aimé Le Livre de la jungle (1894), de Rudyard Kipling, il avait lu avec appétit les récits d'explorateurs, dont le passionnant A travers le continent mystérieux (In Darkest Africa, 1868), du Britannique Henry Morton Stanley. Burroughs était aussi furieusement darwiniste - autre prétexte à la digression, vraie au fond, mais superfétatoire dans cette très sympathique volonté de distraire : l'importance de Tarzan dans le combat contre le créationnisme réactionnaire. Joli clin d'oeil, cependant, une gravure de Pilotell de 1871, intitulée L'homme descend du singe, où l'on voit un gorille en train de bouquiner.

VILLES ROMAINES EN AFRIQUE
 

Mais la confrontation avec les mythes tourne court, faute de place. La galerie est du Musée du quai Branly est serpentine, fermée. Elle convient mal au sauteur de lianes, au nageur cristallin, à l'ami des singes. L'acrobate des grands espaces est à l'étroit dans ce lieu ingrat. Ce confinement sert davantage la présentation des larges extraits de cinéma - quarante-six adaptations de Tarzan comptabilisées, depuis 1918, date de sortie du film du Britannique Scott Sidney, Tarzan of the Apes, dont certaines franchement caricaturales, au bord du racisme. L'Américain Johnny Weissmuller fera, en 1932, son apparition en Tarzan, et une salle de photographies est consacrée aux acteurs ayant incarné le héros, jusqu'à Christophe Lambert.

En 1929, Tarzan of the Apes est transcrit en dessins par Harold Foster, pour le Metropolitan Newspaper Service. Mais c'est le dessinateur américain Burne Hogarth (1911-1996) qui donne à Tarzan ses galons de héros de BD, à partir de 1936. Les dessins sont profus et les planches exposées au Quai Branly sont superbes. Tout y est, les plantes, les héros et les Nègres.

Chez Burroughs, tout cela a de drôles d'allures. "Il y a des villes romaines dans l'Afrique de Tarzan, dit Cyril Lefebvre, fondateur de l'Ukulélé Club de Paris, qui a conçu la bande-son de l'exposition avec Claire Thiebault. Il y a aussi beaucoup de Pacifique et du mythe du sauvage. Burroughs a vécu à Honolulu, Johnny Weissmuller a appris à jouer de l'ukulélé à Paris, en 1924, et le commissaire de cette exposition, Roger Boulay, est un ethnologue spécialiste du Pacifique !"

On préférera, donc, l'accumulation kitsch de figurines, peluches, affiches publicitaires, poupées en plastique à la façon des arts modestes du peintre Hervé Di Rosa, aux statuettes sénoufo, boucliers oroma d'Ethiopie, et lances diverses, montrées sur fond de BD en noir et blanc, caution de sérieux muséal, invisible et inutile.


Tarzan ! Ou Rousseau chez les Waziri. Musée du quai Branly, 51, quai Branly, Paris-7e. Mo Alma-Marceau. Mardi, mercredi et dimanche de 11 heures à 19 heures, jeudi, vendredi et samedi de 11 heures à 21 heures. 7 €. Jusqu'au 27 septembre.
Catalogue : sous la dir. de Pascal Dibie, éd. Somogy/Musée du quai Branly, 120 p., 19,50 €.


 

Véronique Mortaigne

Article paru dans l'édition du 19.06.09 Le Monde