Récompensée pour son premier
film à la Mostra de Venise, la
vidéaste iranienne fait l'objet
d'une exposition à Paris.
par Valérie
Duponchelle
Shirin Neshat, c'est la
délicatesse faite femme, la
grâce sculptée d'un Tanagra
aux mains déliées, au long
cou nerveux et au port de
reine. Les quatre héroïnes
de son premier long-métrage,
Women Without Men, ont cette
alliance naturelle de
rigueur et de suavité, à
l'image des jupons blancs
cachés sous les robes sages
des années 1950 et du long
voile noir de l'interdit qui
couvrent ses héroïnes.
Shirin Neshat, c'est la
liberté faite femme, celle
d'une artiste en exil, une
brune absolue aux yeux si
noirs qu'elle les souligne
encore d'un large trait de
khôl comme Isis
l'Égyptienne.
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LShirin
Neshat et l'équipe de
Women Without Men, le
jour de la projection du
film à la Mostra de
Venise. (La Biennale di
Venezia, 2009 )
Photographe, vidéaste,
plasticienne, poète, elle a
puisé dans les contes de
l'Orient le sens sauvage du
récit pour raconter le plus
terrible avec beauté et
retenue. Shirin Neshat,
c'est la bravoure faite
femme, celle qui a poussé
cette Iranienne de New York
à s'habiller de vert, comme
toute son équipe de
tournage, pour défendre, il
y a un mois, son premier
film à la Mostra de Venise
et soutenir sur le tapis
rouge et people du Lido les
démocrates en lutte contre
le régime de Téhéran.
Artiste reconnue avec un
lion d'or à Venise en 1999
(Turbulent), cette lionne
d'argent a un fan-club
solide comme un Viking,
petit cercle ravi par ses
portraits de femmes et
d'enfants que la
calligraphie persane sauve
du noir. Du Danemark à
Dubaï, les amateurs d'art
contemporain ont succombé à
son charme d'abord doux,
puis amer, ténébreux et
cruel, comme l'histoire d'un
pays quitté, regretté,
critiqué, rêvé.
Depuis 2003, Shirin a
filmé le portrait de cinq
femmes emblèmes de la
liberté. Mahdokht, la vierge
condamnée au romantisme et à
la folie, jusqu'à vouloir
devenir un arbre. Munis, la
conscience engagée, la jeune
révoltée qui devient le
fantôme des contestataires,
son « double », dit-elle.
Faezeh, la pieuse,
l'obéissante violée pour un
regard de trop. Zarin,
l'impure qui se châtie par
l'anorexie. Fakhri, l'épouse
bafouée, belle comme Ava
Gardner, qui s'enfuit au
jardin pour retrouver sa
liberté, ses chants, ses
amis oubliés. Toutes ces
femmes lui ressemblent un
peu.
«Immersion sensorielle»
Vidéos superbes, comme
ces visions d'un éden aux
couleurs tantôt fanées,
tantôt saturées. Vidéos
dures, comme ces contes de
l'effroi qui forgent
l'enfance. «En janvier, cela
fera sept ans que j'ai
ouvert en grand Women
Without Men, le livre culte
de ma compatriote Shahrnush
Parsipur, sept ans au cours
desquels j'ai alterné
tournage des vidéos et
script du long-métrage»,
s'étonne Shirin, de sa
petite voix d'oiseau, très
jeune fille radieuse au
lendemain de son Lion
d'argent à Venise. «Une
vidéo, c'est un temps très
court, un travail plastique
d'immersion sensorielle qui
m'est naturel. Un film,
c'est une histoire
universelle racontée dans
une salle de cinéma à un
grand public. Il fallait
donc reprendre l'histoire de
ces femmes, leurs destins
croisés, et repenser
complètement le montage pour
atteindre rythme et
lisibilité, retenir le
spectateur captif sur les
99 minutes de rigueur.»
Comment faire partager
cette histoire terrible de
l'Iran sans terrifier le
grand public, ou simplement
le faire fuir ? «Faire du
cinéma, c'est créer des
personnages, divertir, être
crédible, même si mon film
est très symboliste et joue
avec le réalisme magique
d'un roman touffu, rempli
d'images et de métaphores.
Je voulais faire du cinéma
mais en restant la
plasticienne et l'artiste
conceptuelle que je suis.
Sortir ce film après
l'été iranien, quel sens de
l'actualité ! «Pure
coïncidence. Certains me
l'ont même déconseillé pour
éviter tout amalgame. J'ai
dit non. C'est exactement
l'heure opportune pour que
ce film voie le jour»,
s'enflamme cette adepte de
Facebook qui y reçoit «mille
soutiens, quelques
insultes». «Nous étions une
société sophistiquée où tous
les courants politiques
existaient, pas ces barbares
que l'on regarde d'un air
accusateur depuis le
11 Septembre. Tant de livres
et de commentaires analysent
les rapports entre les
États-Unis et Iran. Si peu
font allusion aux événements
de l'été 1953, coup d'État
qui a déterminé l'avenir de
l'Iran, y compris la
révolution islamiste. Nous
ne renoncerons pas, nous ne
perdrons pas espoir, il n'y
aura pas de fin. Nous devons
retrouver notre fierté.»
La bande-annonce du
long-métrage «Women Without
Men» :
«Shirin Neshat, Games of
Desire», jusqu'au
21 novembre à la
Galerie Jérôme de Noirmont,
38, avenue Matignon (VIIIe).