A l'affiche
Cinéma
Expositions
Musique
Théâtre

 

 

 


powered by

FreeFind

Lien2 Lien3
De L'ORIGINAIRE à L'INSOLITE

La brousse enchantée (Album 3 planches). 1988, gravure au carborundum, 60 X 50 cm

 

par Dominique Berthet

 

Pour qui sait observer, le monde est un gigantesque réservoir dans lequel l'artiste puise à L'infini des matériaux susceptibles d'alimenter son oeuvre. Certains en dégagent des images, d'autres y prélèvent des objets. Serge Hélénon, quant à lui, récupère au hasard de ses découvertes, entre autres choses, du bois de palettes, des tissus, des boîtes en fer, des clous, des plaques d'aluminium. Tel le bricoleur dont parle Lévi-Strauss et qu'il met en relation avec l'artiste, Serge Hélénon fait œuvre avec les "moyens du bord". IL instaure dans son travail un "dialogue entre La matière et les moyens d'exécution" (1). IL prélève puis entrepose dans son atelier des éléments du monde dans L'éventualité d'une utilisation future. Le stock progressivement s'enrichit, prend du volume, au point parfois d'envahir L'espace de travail.

L'idée que Lévi-Strauss se fait de L'artiste ne manque pas d'intérêt : "L'artiste tient à La fois du savant et du bricoleur: avec des moyens artisanaux , il confectionne un objet matériel qui est en même temps un objet de connaissance'."(2) L'objet matériel que confectionne Serge Hélénon est en effet un objet de connaissance . Il nous informe à La fois sur une préoccupation, une démarche et un projet. Son travail se caractérise par une pratique de L'appropriation, du détournement et du recyclage. Les matériaux qu'il utilise sont des fragments épars, des éléments hétéroclites, des débris du monde chargés d'une histoire, d'une fonction passée, d'une vie antérieure. Le terme générique de ses œuvres est "expression-bidonville". La formule est sans ambiguïté. IL s'agit pour cet artiste de créer dans une référence à cette économie de survie, de renvoyer à un mode de vie où La récupération, Le recyclage, la débrouillardise, L'ingéniosité, l'inventivité sont à la fois une nécessité et un art.

Il y a souvent quelque chose d'autobiographique dans les œuvres des artistes. Tel est le cas pour Serge Hélénon Ici, c'est son enfance, en Martinique, durant la Seconde Guerre mondiale, qui est évoquée. Une enfance parmi Les cases en bois rafistolées, rapiécées, tapissées de feuilles de journaux et d'images diverses; une enfance en temps de pénurie. Lorsqu'il n'y avait pas de planches de bois disponibles, Les maisons étaient construites avec Le bois de caisses. Plus tard, alors qu'il vivait en Afrique, Serge Hélénon découvre un jour en Côte d'Ivoire, Le Long d'une plage, des baraquements qui ressemblent à ces cases en bois de son enfance. Le Lien entre La Martinique et L'Afrique Lui paraît alors évident.

Serge Hélénon s'approprie donc des fragments épars du réel qu'il combine, assemblé, organise. Cette pratique de La récupération et de L'association des fragments est une sorte d'hommage à l'ordinaire, un éloge de La simplicité. Quoi de plus banal en effet qu'une planche de bois, une boîte de conserve ou un clou ? Georges Perec avait raison de dire qu'il faut interroger L'habituel", "Interroger ce qui semble tellement aller de soi", questionner ce qui précisément "ne nous interroge pas, [ ... 1 semble ne pas faire problème"(3). Car c'est en général L'événement et Le spectaculaire qui retiennent l'attention. De son côté, Francis Ponge écrivait que "c'est à propos des objets de réputation Les plus simples, Les moins importants, voire Les plus dérisoires que Le jeu de notre esprit s'exerce Le plus favorablement [...] (4)". Les œuvres de Serge Hélénon interrogent précisément. La vie quotidienne, ce que nous vivons sans y penser, Le commun, L'ordinaire, Le journalier.

Ses œuvres récentes s'apparentent à des morceaux d'architectures. Elles renvoient aux intérieurs d'habitations en bois. Elles donnent accès à une intimité. Elles constituent des parties de cases, elles apparaissent comme des fragments de murs, certaines comportent même des niches contenant des objets. Ce sont des mises en situation, des traces d'existence, des sortes de témoignages de vie. Plus encore que dans Le passé, ces œuvres parlent du quotidien. Pourtant, ces réalisations ne sont pas de simples prélèvements du réel, elles ont pour caractéristique de transfigurer le banal (5). Serge Hélénon nous révèle Les choses qui pourraient passer inaperçues. IL voit L'ordinaire sous un autre jour et Lui donne un nouveau statut. L'habituel, Le quotidien, Le familier sont ici, paradoxalement, à L'origine d'œuvres insolites. Tel est L'un des pouvoirs de L'art : transformer une chose en son contraire. L'insolite, en effet, est aux antipodes de L'ordinaire, il échappe au commun. Son irruption produit de La surprise, de L'étonnement, de L'inattendu. Les œuvres de cet artiste possèdent un infini potentiel d'étonnement.

Le principe de fabrication des œuvres de Serge HéLénon consiste à combiner et associer des fragments. Le montage permet d'assembler des éléments épars et de Les projeter dans L'avenir, offrant une donnée nouvelle, fournissant une expérience esthétique inédite. Le montage suppose des passages d'un monde à un autre, des associations, des glissements, des basculements. IL autorise des rapprochements, des raccourcis. Dans une économie de moyens, Serge Hélénon réalise des œuvres relevant d'une esthétique de La rencontre dans Laquelle se produisent des résonances, des relations, des frottements, des confrontations. L'œuvre est constituée de fragments à La fois solitaires et solidaires, réunis dans un nouveau contexte. Détournés de Leur fonction première, ces fragments sont promus à un nouveau devenir. Ils changent de statut et forment un nouveau tout. Ils contribuent à La construction d'un objet singulier.

Serge Hélénon n'est pas seulement un artiste assemblagiste, il est aussi peintre. Certes, ses œuvres sont des assemblages de bois savamment construits et aux contours toujours surprenants, mais elles sont aussi, pour reprendre Les termes de L'artiste, des "Lieux de peinture". C'est-à-dire des espaces accidentés, constitués de creux et de reliefs, sur Lesquels il applique ses couleurs. La peinture vient renforcer Les volumes, accentuer Les profondeurs, dynamiser Les surfaces planes. Après Le travail de construction, L'élaboration de formes massives ou élancées, stables ou précaires, La couleur complète Le dispositif. La palette est volontairement réduite pour obtenir des effets visuels saisissants. Les couleurs sont extrêmement contrastées. Le noir, Le blanc, Le rouge et Le bleu se font écho, entrent en dialogue ou au contraire se heurtent, produisant des effets chromatiques d'une grande intensité. Les noirs profonds sont ponctués de rouge ou de bleu, Les surfaces blanches rivalisent avec Les masses sombres. Tout concourt à solliciter L'oeil, capter Le regard, produire des chocs visuels.

La surface, quant à elle, est riche en textures du fait de La présence de pièces de tissus qui recouvrent Le bois par endroits, ou qui, dans d'autres cas, sont remplies de matières, contribuant alors à Leur donner une épaisseur, un renflement, un volume, des rondeurs qui contrastent avec La surface plane et Les arêtes des morceaux de bois. Ces tissus se distinguent aussi par Leur couleur qui tranche avec Le noir dominant.

Les œuvres de Serge Hélénon intriguent par Leur construction mais aussi par L'atmosphère qui s'en dégage. Elles transmuent L'ordinaire en insolite, elles constituent des mondes étranges qui questionnent Le réel mais aussi Le surréel, Le quotidien dans ce qu'il a d'habituel et de surnaturel. Elles évoquent Le monde matériel ainsi que celui des croyances. Elles expriment en cela Le réel antillais.


1. Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 44.

2. Ibid., p. 37.

3. Georges Perec, L'infra -ordinaire, Paris, Sauna, 1989, p. 11.

4. Francis Ponge, Le savon, Paris, Gallimard, coll. L'imaginaire, 1967, p. 68.

5. Nous empruntons ici Les mots d'Arthur Danto. Cf. Le titre de son ouvrage La transfiguration du banal, Paris, Seuil 1989.


 

Article du numéro spécial (artabsolument) de décembre 2010 en vente en librairie