Par Selim Lander.
Le 12 mai 2011, les amateurs martiniquais
d’art contemporain auront eu le privilège
d’assister à un événement tout à fait
exceptionnel. L’art contemporain, on le
sait, réserve le meilleur… et le pire. Dans
le meilleur, on trouve souvent les street
artists. Le film de Banksy, « Faites le
mur », dont nous avons rendu compte ici-même
récemment, en constitue un témoignage
éloquent. La démarche des graffeurs et
autres manieurs d’aérographes ou de
pinceaux, qui consiste à laisser une trace
éphémère et gratuite sur les murs de nos
villes est a priori sympathique. Que
certains de ces artistes deviennent ensuite
riches et célèbres, n’enlève rien à la
beauté de leur geste. On ne peut pas vivre
indéfiniment, hélas ! de l’eau fraiche et de
l’amour de l’art !
Certains de ces artistes de rue déjà
reconnus étaient réunis à l’initiative de la
Fondation Clément, dans le cadre d’une
opération plus large impliquant les collèges
et les lycées. Mix’Art, qui est déclinée
dans d’autres académies en Métropole, entend
promouvoir « la diversité culturelle auprès
des jeunes générations au travers de la
fusion des arts urbains ». Pas loin de 2000
collégiens et lycéens martiniquais ont
participé cette année. Un concours a été
organisé et des prix ont été distribués en
ouverture de la soirée du 12 mai.
Les choses sérieuses ont commencé ensuite.
Sur la grande scène dressée sur une
esplanade au bout du domaine Clément des
instruments de musique attendaient ; le fond
de la scène, à la place du rideau noir
habituel, était tendu de blanc ; deux
plates-formes latérales, une passerelle
partageant le fond de scène dans le sens de
la hauteur formaient le dispositif sur
lequel allaient se produire les street
artists. Quant aux instruments de musique,
leur présence trahissait le projet
d’associer deux formes d’expression
artistique : la peinture dans ce qu’elle
peut présenter de plus moderne et la
musique… classique (ou crypto classique).
Côté musique, la Fondation Clément avait, là
aussi, bien fait les choses, en faisant
appel à des musiciens talentueux venus
spécialement de France ou d’ailleurs. Pour
nous Martiniquais, abreuvés en permanence
par nos radios d’une musique de misère (pour
rester poli) soi-disant « moderne », le
simple fait de pouvoir écouter de la bonne
musique interprétée par d’authentiques
musiciens était un bonheur auquel nous ne
pouvions qu’être extrêmement sensibles. Et
si la programmation n’était pas
particulièrement exigeante, au moins se
justifiait-elle par le souci d’établir un
rapport immédiat avec les plasticiens. Après
un prologue à la guitare solo (Albeniz,
Granados), les choses sérieuses ont
commencé : la musique et la construction de
l’œuvre graphique se faisant simultanément.
On comprend dès lors le choix des Tableaux
d’une exposition de Moussorgski (interprétés
au piano), celui d’Astor Piazzola (qui a
permis l’intervention supplémentaire de deux
danseurs vêtus d’étonnants collants fluos,
sur une chorégraphie de Christiane
Emmanuel), celui de la Danse macabre de
Saint-Saëns, enfin, qui donnera lieu à une
dernière prestation effectivement macabre
des plasticiens.
Ces derniers étaient chargés de faire le
spectacle : Cinq artistes invités parmi
lesquels Speedy Graphito (le bien nommé) et
un quarteron de Martiniquais parmi lesquels
Claude Cauquil (dont on connaît au moins la
gigantesque fresque murale qu’il a réalisée
dans le quartier de Bellevue à
Fort-de-France, face au magasin Weldom) se
sont livrés sous nos yeux à un exercice
d’une virtuosité proprement sidérante.
Travaillant en parallèle, à une vitesse
stupéfiante, sans marquer la moindre
hésitation, ils ont construits devant nous
non pas une mais plusieurs œuvres
successives, tantôt recouvrant ce qui était
déjà peint par autre chose, tantôt détachant
soigneusement certaines portions
prédécoupées du papier pour inscrire en
caractères géants le mot « MOSAÏQUE ». L’art
de rue est normalement éphémère, on l’a dit.
On ne pouvait s’empêcher de le déplorer, ce
soir-là, tant les œuvres achevées
paraissaient trop vite remplacées par
d’autres. Ce fut d’ailleurs l’une des
surprises de cet événement que de voir se
transformer les motifs et les couleurs,
suivant un processus qui semblait pouvoir se
poursuivre indéfiniment. Une autre surprise
fut de voir à quel point des artistes doués
d’une personnalité différente et œuvrant
chacun indépendamment des autres,
parvenaient à construire malgré tout
ensemble une œuvre qui se tenait. À croire
qu’ils s’étaient longuement concertés avant
de passer à l’action.
Leur performance a été filmée et l’on peut
donc espérer qu’il sera possible de revoir
cette intervention collective tout à fait
extraordinaire. En attendant, les œuvres
(individuelles) des artistes sont exposées à
la Fondation Clément (jusqu’au 19 juin)
ainsi qu’à L’Atrium et à l’hôtel Bakoua
(jusqu’au 15 juin). En outre, ces mêmes
artistes ont décoré le mur du parking du
Conseil Général qui jouxte l’Atrium, une
œuvre collective appelée à rester plus
durablement.
En Martinique, en mai-juin 2011.