par Scarlett
JESUS
Le choix du lieu :
Est-il exact de dire que l'exposition se
déroule dans un « garage » ? Ne
conviendrait-il pas mieux de convenir,
l'espace d'exposition étant largement ouvert
sur la rue (presque une ruelle), qu'il y a
volonté de mettre en lien deux espaces
différents. La rue se prolongeant par le
garage, et vice et versa. Aucune frontière
ne vient séparer le dedans du dehors,
l'espace
privé
(celui du garage) et l'espace
public
(la rue). Si l'un est un lieu de
circulation, de rencontres (mais aussi de
manifestations populaires), l'autre est à
l'opposé un lieu fermé, destiné à protéger
la propriété la privée (la voiture d'un
individu) et/ou à entreposer différents
objets, des outils de bricolage en
particulier. Deux espaces éminemment
emblématiques dont s'empare Sébastien MEHAL
selon une démarche artistique qui se propose
de rendre compte d'un paysage urbain
antillais très spécifique. Paysage qui, aux
dires de l'artiste, n'existe déjà plus que
dans la mémoire (individuelle et
collective), et auquel il entreprend de
redonner vie. Un paysage urbain complexe et
difficile à déchiffrer, parce que secret,
mystérieux... L'exposition ouvre donc toutes
grandes les portes du garage, pour montrer
le travail que Sébastien MEHAL a réalisé à
l'issue de sa résidence d'artiste à
l'ARTOCARPE. La déambulation à laquelle elle
convie les passants est aussi une invitation
à la rencontre avec l'Autre et son univers.
Une rencontre choc avec l'art contemporain.
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Les fils reliant une
communauté :
Une fois
redéfini l'espace comme étant celui de la
rue, celui-ci est restructuré, avec un fil
conducteur, un éclairage à la fois poétique
et nocturne, celui qu'apporte fils
électriques et ampoules. Selon une démarche
artistique d'une sobriété minimaliste,
l'artiste va expérimenter les interactions
magnétiques dues à la rencontre de supports
et médias différents : le son et la couleur,
des volumes et des lignes, des toiles
peintes et des installations... Toutes les
surfaces et recoins qu'offre ce garage
exigu, du sol au plafond en passant par les
murs, sont alors repensés, métamorphosés,
pour se plier au dessein de l'artiste qui
est de redonner vie à un espace urbain
moribond. Ainsi l'artiste, jouant sur les
deux tableaux, procède à la fois à une
extension de l'espace et à une dilatation du
temps. A l'arrière plan, une enfilade de
très petits tableaux carrés accrochés aux
murs crée une impression de profondeur. Il
s'agit de
trois séries -l'une noire (sur le mur de
gauche), la seconde rouge (au centre) et la
troisième ocre (sur le mur de droite)-,
sensées représenter selon un même procédé
des fenêtres ouvertes la nuit sur la rue. La
figuration de simples petites ampoules
lumineuses, suspendues verticalement à un
mince fil, suffisent à suggérer, comme par
magie, la vie des occupants des lieux. Un
monde aux croyances occultes (le noir),
marqué par la violence (le rouge) mais aussi
par une certaine sérénité (l'ocre). A la
profondeur de champ de cet espace
(magnétique) s'ajoute une autre profondeur :
celle qui s'ouvre sur l'imaginaire d'une
rêverie poétique plongeant dans la nuit de
la mémoire... Ailleurs, les limites d'un
plafond bas sont elles aussi repoussées par
le traitement opéré sur une ouverture située
dans la partie supérieure d'un mur. Dans un
apparent désordre d'entrelacs, quelques fils
rendent compte de la complexité des liens
sociaux unissant les habitants d'un même
quartier. Les fils électriques s'imposent
alors comme métaphore de ce courant qui
soude une communauté urbaine. Comme
prolongeant cette installation, les fils
sont à nouveau figurés, presque en
filigrane, dans une œuvre picturale
occupant seule le mur blanc situé à droite
de l'entrée. Sur l'arrière-plan bleu d'une
« nuit antillaise » on suit le tracé d'une
diagonale
suggérée par deux poteaux électriques
élancés qui semblent relier le haut et le
bas, le proche et le lointain. La surface
plane, dotée d'une troisième dimension
s'ouvre vers l'infini, sur une quatrième
dimension dans laquelle espace et temps se
rejoignent grâce à la toute puissance de
l'imaginaire.
La case
en feu : Cet espace urbain que Sébastien
MEHAL nous donne à voir lui permet de poser
parallèlement un certain nombre de questions
relatives à l'œuvre d'art, à sa nature, à la
place qui lui revient dans la société ainsi
qu'à sa fonction. Exposer dans un garage
ouvert sur la rue n'est pas anodin. Tout
comme ne l'est pas non plus la liberté que
s'accorde l'artiste de juxtaposer dans une
même exposition tableaux accrochés aux murs
et installations. Ou encore de présenter des
tableaux qui brouillent toutes les
catégories à commencer par celles opposant
« abstraction » et « réalisme ». L'élément
central de l'exposition, une case en bois en
train de se consumer, semble s'interroger
sur la pérennité de l'œuvre d'art, et
peut-être aussi sur la mort de l'Art. Du
moins tel qu'il existait. Que nous
donne-t-il à voir (et à entendre) de si
subversif ? Une case en bois stylisée qui
paraît tourner le dos à la rue et se
protéger des regards indiscrets.
Extérieurement en bon état, il faut en faire
le tour pour en chercher l'entrée et
discerner l'origine du puissant souffle et
des crépitements qui se font entendre depuis
la rue. Curieusement fermée, son entrée est
obstruée de pièces hétéroclites qui ont été
clouées de façon désordonnée : morceaux de
bois, débris de tôles et autres pièces de
récupération. Des interstices entre des
planches disjointes laissent toutefois
entrevoir un intérieur, violemment éclairé,
dans lequel des madriers à demi calcinés
sont en train de se consumer. Une plaque de
rue, dérisoire, gît à terre au milieu des
décombres. Certes il s'agit bien ici encore
de rendre compte de la mort d'un certain
paysage urbain antillais, dans lequel les
incendies de cases en bois étaient
fréquents. Tout en suggérant, pour
paraphraser une formule s'appliquant aussi
bien à une bibliothèque qu'à un vieillard
africain : « Quand une case brûle
c'est tout un monde qui meurt ».
Un monde ayant élaboré, à partir de son
histoire, un tissu complexe de liens subtils
dont on peut même percevoir les vibrations
en posant la main sur la case. Mais
n'est-t-il pas permis d'y voir autre chose ?
Ce qu'une simple description, suffisamment
parlante, semble laisser entendre. En
premier lieu, que cette installation rend
compte, métaphoriquement, de la situation
actuelle, éphémère, de l'œuvre d'art
contemporaine, l'installation étant conçue
pour un lieu spécifique et étant appelée à
disparaître. Ne peut-on, par ailleurs, y
lire aussi la mise à mort d'une certaine
conception de l'Art, et le rôle subversif,
incendiaire, d'un art de substitution, celui
de la rue qui, tel le Phénix, a vocation à
faire renaître de ses cendres ce que l'on a
cherché à faire disparaître ? Tout en
sacralisant, avec rage, dans un puissant
retournement de valeurs, ce qui était
jusqu'alors dévalorisé.