Tout le monde a en
mémoire le tableau intitulé « la
jungle », que Wifredo LAM a peint à son retour
à Cuba, en 1943, après son passage, en compagnie
d’André BRETON, par la Martinique où il
rencontra CESAIRE. Peinture qui fut, à juste titre,
considérée comme le « premier manifeste
plastique du Tiers-Monde ».
Quel
rapport les « Œuvres récentes »
que Jean-Marc HUNT et Kelly SINNAPAH viennent conjointement
d’exposer, les 19-20 novembre derniers à l’Atelier
CILAOS de Baie-Mahault, entretiennent-elles avec cette œuvre à
la fois surréaliste et emblématique de
l’émergence d’un art caribéen ?
Le
choix des deux artistes s’est manifestement porté sur
des paysages. Si, pour l’un, il s’agit de paysages
urbains renvoyant à toute une culture underground
contemporaine, les paysages de l’autre nous plongent dans
l’univers bien particulier d’une Forêt magique,
pleine de maléfices. Dans les deux cas et bien que
s’agissant de deux univers très spécifiques,
leur mise côte à côte révèle, par
contagion, des similitudes et des effets de sens imprévus.
Sans
aller jusqu’au gigantisme de la « Jungle »
de LAM, Jean-Marc HUNT affecte les grands formats et utilise, comme
lui, le procédé du marouflage pour coller des dessins
initialement réalisés sur papier. Le moindre espace
du tableau est alors occupé, par surcharge parfois, pour
exprimer la densité d’un environnement qui semble
étouffer l’individu. Une jungle grouillante de vie mais
dangereuse, lieu de menaces, d’agressions et de périls,
parsemée de têtes de mort. Mais alors que l’espace
de l’artiste cubain obéit à une construction
verticale, la jungle urbaine de l’artiste guadeloupéen,
répond au principe d’empilement de bandes elles-mêmes
constituées de vignettes, qui forment finalement une
superposition de planches de bande dessinée. Comme autant
d’étages d’un immeuble. A ces dessins, HUNT
ajoutera ensuite des collages, des griffures, mêlant librement
des techniques appartenant à différents genres. Et
bien sûr de la peinture. Mais dans des teintes délavées.
De la peinture qu’il laisse volontairement couler ou avec
laquelle il va recouvrir, en la délavant ici encore, les
dessins initiaux. Pour lui donner une profondeur, à la fois
spatiale et temporelle. Mais aussi pour suggérer l’usure
du temps et la trace laissée par les intempéries sur
les affiches placardées des murs de la Ville. La dizaine de
toiles exposées font partie d’une même série,
intitulée « Street », l’identification
de chacune étant ensuite liée à une inscription
qui contribue à lui donner sa coloration à la fois
humoristique et ouvertement contestataire, « Street
free DOM/TOM », ou « Street Love »,
« Street Loco » ou même «
Street Sarkiste ». Cette dernière ne
pouvant être, on s’en doutait, que d’une dimension
plus petite.
Kelly
SINNAPAH, elle, est une très jeune artiste qui expose pour la
première fois. Elle nous dévoile ses dessins, des
dessins surchargés de feuillages et de personnages
évanescents, aux côtés d’un troublant
collage à la résine, celui d’un oisillon mort.
Trois toiles, très sombres, sont accrochées aux murs.
Leurs titres évoquent le mystère, l’au-delà,
« Elévation », « Messagère ».
De même que leurs motifs : un oiseau noir (de malheur ?)
punaisé de petits ex-voto de papiers roulés, un
étrange petit homme vert à la tête de vieillard
ou encore une composition surréaliste à la manière
de LAM, associant une chaise avec ce qui apparaît comme des
branches-membres. Toutefois, le plus curieux et peut-être le
plus original, réside dans une troisième catégorie
d’œuvres : des draps peints suspendus, parfois
tendus, parfois tombant en plis drapés ou en déchirures.
De véritables linges de maison, nous confie l’artiste,
à la fois intimes et secrets, qui donnent leurs noms à
la série : « Substituts ».
Ne révélant une partie de leurs secrets qu’à
ceux qui acceptent de passer de « l’autre côté »
de la toile, peinte en réalité des deux côtés.
Afin que, derrière l’entremêlement des feuilles
et des nervures, apparaissent par transparence d’autres
feuillages, d’autres nervures. Donnant l’impression
d’une toile en trois dimensions, sur laquelle se détachent
parfois le tracé d’un visage impassible d’un
« dormeur », ou un espace vierge esquissant
une forme. A la façon d’un suaire. Nul doute que Kelly
SINNAPAH n’a fait que soulever très légèrement
le voile d’un imaginaire où s’enchevêtrent
et se superposent les éléments d’une jungle
qu’elle s’efforce elle-même de pénétrer.
Le
lien entre les deux univers de Jean-Marc HUNT et de Kelly SINNAPAH
se trouve renforcé par la présence, au milieu de
l’atelier-forêt d’un énorme « Champignon »
rouge-orangée, une installation à dimension variable,
obtenue par empilement de cônes au moyen desquels la DDE
signale la présence de travaux sur la chaussée. Si les
« œuvres récentes » de ces
artistes évoquent bien Wifredo LAM, leurs « Jungles »,
à près de soixante-dix ans d’écart,
s’inscrivent dans des problématiques très
différentes, à la fois artistiques et personnelles.
Une problématique qui, chez HUNT, relie le Street art avec le concept développé par Edouard GLISSANT de
« Chaos monde ». Celle, chez Kelly
SINNAPAH d’une plongée dans une inextricable
profondeur, hors de l’espace et du temps, où il serait
possible de se fondre. Sans se perdre.
Scarlett JESUS
25 / 11 / 2011