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Des rituels funéraires libertins chez les Mochicas du Pérou

 



 

 

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 Homme contraignant une femme à lui pratiquer une fellation. Museo Larco, Lima, Pérou

Ce serait folie d'imaginer que les Mochicas, civilisation précolombienne ayant occupé la côte nord du Pérou du Ier au VIIIe siècle de notre ère, ne pensaient qu'à la bagatelle. La découverte des 134 pièces de terre cuite exposées au Musée du quai Branly, pour la plupart très suggestives, laisserait cependant supposer que l'acte sexuel, sous toutes ses formes, était un plaisir que ne boudaient pas ces as de l'irrigation, technique qui leur permettait de fertiliser les plaines arides du Nord péruvien.

Pour qu'on ne s'y trompe pas, un panneau placé à l'entrée de l'exposition "Sexe, mort et sacrifice dans la religion mochica" précise qu'il ne s'agit pas d'un condensé d'érotisme, mais de représentations rituelles et d'objets funéraires. Quand bien même ces cultivateurs, chasseurs d'otaries et de cervidés, songeaient-ils sans gaîté particulière à la dualité du monde (la vie, la mort, le monde d'en haut, celui d'en bas), ils n'en ont pas moins déployé un art remarquable de la poterie.

Toutes les formes d'accouplement y passent : coït vaginal, sodomie (parmi les plus belles pièces), fellation, masturbation mutuelle, avec références à l'homosexualité et à la zoophilie. Il est expliqué que les Mochicas croyaient fortement à la dualité de l'Univers. Ainsi, les coïts vaginaux, normaux et procréateurs, sont-ils laissés à l'Etre-Au-Visage-Ridé, surnaturel, personnage représenté avec des crocs dans la bouche, ou portant une ceinture de serpent à tête de renard, ou entouré d'oiseaux anthropomorphisés et flanqué d'un iguane. Aux humains, les plaisirs gratuits.

Ces pièces de dimensions modestes sont des objets funéraires qui ont été retrouvés notamment dans les tombes royales de Sipan, fouillées à partir des années 1980. Elles proviennent du Museo Larco de Lima.

Vivant dans un désert strié de vallées, les Mochicas aimaient l'eau, les liquides humidifiants et fertilisants. Ces pièces érotiques, remarquablement conservées, et d'une grande qualité, portent des anses, majoritairement des vases ou des récipients contenant un liquide qui s'écoulait par un vagin largement ouvert ou un pénis de taille extraordinaire. Détails morphologiques signifiants, qui, à y regarder de près, parlent de la superposition et de la dualité métaphysique mochica, et des trois dimensions religieuses dans lesquelles ils évoluaient : "le monde des vivants, le monde des morts, le monde des ancêtres mythiques", résume le Canadien Steve Bourget, commissaire de l'exposition, professeur à l'université d'Austin (Texas), qui fouille depuis 1995 les entrailles de la Huaca de la Luna dans la vallée de Zana. D'où la présence de "morts-vivants", êtres au visage mutilé, sans chair, transitionnels, impliqués dans des scènes de copulation annale. Certains portant sur le visage les traces de la leishmaniose (maladie cutanée transmise par les insectes).

Des femmes masturbent des quasi-squelettes, pratiquent la fellation sous contrainte avec des borgnes à l'oreille percée, flirtent de très près avec un oiseau, deviennent à leur tour animales et se font chevaucher par des hommes à la langue rendue pendante par le désir : la déclinaison des possibles est ouverte.

Les historiens et anthropologues nous apprennent que les Mochichas ont sans doute constitué la première civilisation andine possédant un Etat, des villes, une organisation sociale complexe, et un système de production élaboré. Ils pratiquaient le sacrifice humain, notamment en précipitant les heureux élus au voyage vers l'au-delà du haut des montagnes. Tout cela a été représenté par des hauts-reliefs et des dessins, dont l'exposition donne des reproductions murales. Les Mochicas n'y renient pas leur penchant pour le sexe, mais ils en restituent le contexte : on pêche, on chasse, on honore les puissants, on guerroie, et si l'on copule, c'est pour mieux mourir.

"Sexe, mort et sacrifice dans la religion mochica", Musée du quai Branly, 37, quai Branly, Paris-7 e. Mardi, mercredi et dimanche : de 11 heures à 19 heures jeudi, vendredi et samedi jusqu'à 21 heures. Jusqu'au 23 mai. Tél. : 01-56-61-70-00.

Véronique Mortaigne
Article paru dans l'édition du 18.03.10 Le Monde