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La revanche des
"dégénérés"

Apocalypse de Ludwig Meidner
Les nazis
les avaient bannis, le marché de
l'art longtemps ignorés. Les
Klimt, Schiele, Kirchner et,
plus généralement, tous les
expressionnistes allemands et
autrichiens sont en train
d'acquérir une reconnaissance
internationale. Et les prix
s'envolent.
Les stars
des enchères portent
désormais des noms
germaniques. Klimt, Schiele
et Kirchner détrônent
Picasso, Van Gogh et
Cézanne. En portant l'art
allemand et autrichien au
pinacle, 2006 a marqué la
consécration d'un mouvement
que le marché tenait à la
marge il y a peu encore :
l'expressionnisme, ainsi
appelé parce qu'il
entendait, il y a un siècle,
donner libre cours à
l'expression des sentiments.
Le sommet a été atteint dans
une vente historique à New
York le 8 novembre chez
Christie's, qui a récolté
près d'un demi-milliard de
dollars en une soirée.
Il y a une
quinzaine d'années, les maisons
de vente publiaient des
catalogues séparés d'art
germanique, mais c'était plutôt
en désespoir de cause. «
Dans ces périodes de crise, explique
Thomas Seydoux, expert chez
Christie's, un des moyens de
relance est de monter des ventes
à thème, comme celles que nous
avons lancées sur l'art allemand
en 1992, qui, à cette époque,
n'avait aucune valeur.» Dans
ces années, on pouvait trouver
des Dix, Grosz, Macke ou
Schmidt-Rottluff pour 50 000
euros ou moins. Faute de succès,
les tableaux allemands ont
regagné les ventes d'art
moderne. Aujourd'hui, ils font
de nouveau l'objet de catalogues
spéciaux : mais, cette fois, à
l'inverse, c'est pour mettre à
l'honneur les lots assurés de
décrocher les plus beaux prix.
Une
toile de Ludwig Meidner illustre
bien cette trajectoire. Au
recto, elle porte une vue
disloquée de Berlin, Paysage
apocalyptique, datée 1912,
au verso, un autoportrait de
1911. Elle a été adjugée à 2,7
millions d'euros en février
dernier. Elle avait été vendue 9
000 dollars à New York en 1970
(l'équivalent de 45 000 euros
d'aujourd'hui), puis 950 000
euros en 1997. Elle a donc vu sa
valeur multipliée par 60.
Jusqu'à la
fin des années 90,
l'expressionnisme se cantonnait
à de petits noyaux de
collectionneurs : des
particuliers et quelques
institutions en Allemagne, qui
entendaient accomplir un devoir
de mémoire, en faisant revenir
ces témoignages que les nazis
avaient voulu faire disparaître
; et aussi des collectionneurs
juifs américains, d'origine
allemande ou autrichienne, dont
le plus éminent représentant est
Ronald Lauder, qui a consacré
son nouveau musée de Manhattan à
l'art autrichien et allemand. En
juin, il a déboursé 108 millions
d'euros pour les arabesques
rehaussées d'or du portrait d'Adele
Bauer par Gustav Klimt, faisant
de l'auteur du Baiser l'artiste
le plus cher au monde.
Schiele à 8,5 millions d'euros
Mais la cote
de son compagnon Egon Schiele,
de trente ans son cadet, le
véritable expressionniste des
deux, est elle aussi montée en
flèche. L'année passée, trois de
ses oeuvres ont été adjugées
entre 4 et 8,5 millions d'euros.
Une figure semi-dénudée de 1911
a atteint 2,4 millions d'euros
après avoir été vendue 320 000
euros en 1989. Consultant en art
moderne, Marc Blondeau se
souvient du temps où le marchand
américain Felix Landau tentait
difficilement de vendre les
aquarelles de Schiele pour 650
dollars. Aujourd'hui, elles
peuvent rivaliser en prix avec
celles d'un Cézanne. Les grands
impressionnistes ou cubistes
étant devenus rares sur le
marché, «l'intérêt s'est
déplacé vers d'autres mouvements
du XXe siècle».
Tout a
commencé en 1997, quand
Sotheby's a dispersé la
collection du Canadien Charles
Tabachnik, consacrée notamment
aux artistes du Blaue Reiter .
Dans un premier temps, ont été
recherchées les compositions les
plus décoratives, Klimt bien
sûr, avec son côté byzantin,
mais aussi les paysages ou
portraits colorés de
Schmidt-Rottluff et Jawlensky,
les chevaux verts et les biches
rouges de Franz Marc. Désormais,
émerge une reconnaissance plus
profonde de l'expressionnisme,
avec les corps désarticulés de
Schiele ou les stridences d'un
Kirchner. Une de ses scènes de
rue berlinoise, aux prostituées
en oiseaux de proie, a atteint
le 8 novembre le record de 29
millions d'euros. Une autre de
cette série, réalisée dans les
mois précédant l'éclatement de
la guerre de 1914 et qui forme
un sommet de l'expressionnisme,
s'était vendue 2,5 millions
d'euros l'année précédente à
Londres.
Pour Helena
Newman, spécialiste de cette
période chez Sotheby's, ce
nouveau regard sur les violences
de l'expressionnisme a été
ouvert par la création
contemporaine : «Après les
images d'un Bacon ou d'un
Kiefer, les collectionneurs ont
considéré autrement cet art
antérieur aux années 30.» Un
test, lors de la vente de
Sotheby's prévue lundi prochain
à Londres, sera ainsi le sort
réservé à un des premiers
autoportraits tourmentés de
Meidner, Mon visage
nocturne, estimé un million
d'euros, que la maison n'avait
pas réussi à vendre en 2000.
Ces
événements sont concentrés à New
York et Londres, éventuellement
Berlin, Vienne ou Munich.
«En France, je ne crois pas
qu'il y ait une seule collection
d'art allemand», remarque
l'historien d'art Wernes Spies.
Les musées ne comptent
pratiquement aucune oeuvre
expressionniste. Il fallut
attendre soixante-dix ans, avec
l'exposition Paris-Berlin qu'il
a organisée au Centre Pompidou,
pour qu'elles commencent à être
montrées. Puis, il y eut le
Vienne, apocalypse joyeuse de
Jean Clair, ou
l'Expressionnisme en Allemagne
(1905-1914) de Suzanne Pagé
au musée d'Art moderne de la
ville de Paris. Une
reconnaissance bien tardive.
Prise dans la
défaite de 1870, la France
n'avait guère prêté attention
aux événements d'outre-Rhin,
cassure encore aggravée avec la
Grande Guerre. Puis les nazis
ont brisé la mémoire de cet art
qu'ils taxaient de
«dégénéré» .
Historiquement, la France est
restée centrée sur sa propre
production artistique, qui
surpassait toutes les autres par
sa richesse. Sans doute aussi,
son goût de la beauté idéale et
de la délicatesse héritée du
XVIIIe siècle ne pouvait qu'être
déconcerté par la brutalité et
la laideur délibérées de ces
peintures. Jean Dubuffet parlera
ainsi du «sentiment d'effroi
et d'aversion» exprimé par
le public. Aussi la France
s'est-elle contentée d'admirer
sa version plus latine, le
fauvisme. Or, les fauves, tels
qu'ils avaient été surnommés
pour leurs audaces dans les
coloris, forment un cercle
limité, dont la force créatrice
est loin de rivaliser avec celle
des Allemands ou Autrichiens de
l'époque qui étaient, eux, les
vrais sauvages. La dialectique
des fauves restait inscrite dans
la palette, alors que les
expressionnistes entendaient
faire exploser la peinture, dans
et hors la toile.
Appliqué au
départ à un tableau de Max
Pechstein, le mot même d'
expressionnisme est apparu
à Berlin dans un catalogue en
1911. Mais, dès la fin du XIXe
siècle, l'Allemagne avait été
secouée par l'éclosion
d'artistes sous l'étendard des
«Sécessions», nées à Munich en
1892, à Dresde l'année suivante
et à Berlin en 1898. La
Sécession de Vienne vit le jour
en 1897 sous l'autorité de
Klimt, mais dans des conditions
différentes, puisqu'elle
bénéficiait de l'assentiment de
l'empereur.
Ces groupes
se formaient en opposition au
règne étouffant de l'art
officiel, en cherchant la
rupture du côté des avant-gardes
européennes. La découverte chez
Van Gogh de l'explosion des
couleurs sur fond d'angoisse
existentielle fut décisive.
Intéressés par Cézanne, certains
flirtèrent avec le cubisme.
L'influence des futuristes
italiens se lit chez un Leidner.
Max Liebermann fonda la
Sécession de Berlin à partir
d'un noyau formé contre
l'interdiction d'une exposition
du Norvégien Edvard Munch. En
1902, les sécessionnistes
consacrèrent une exposition à
l'auteur du Cri, suivie
d'une autre ouverte à Cézanne,
Van Gogh et Gauguin, puisant
chez ce dernier la force
primitive. Nolde et Pechstein
partirent en Océanie sur ses
traces.
Tous
choisirent la couleur comme
moyen de leur révolution. Ils
peignaient des paysages, des
nus, des scènes de rue, de
cabarets ou de cirque, en
détachant les figures,
soulignées d'un trait.
Dramatisée à outrance, sur fond
de mystique chrétienne, leur
peinture traduit l'angoisse des
«âmes fissurées». Ce
mouvement est écartelé entre un
message spirituel d'harmonie
avec la nature et la fascination
horrifiée du dérèglement des
cités. Le sexe et la mort sont
omniprésents. Perdus dans leur
absence, les personnages sont
des mécaniques vides. Les femmes
prostituées, gorgones, sphinx ou
vampires. Etreintes étouffantes.
Cris silencieux. Crucifixions
tourmentées, qui deviennent,
chez un Beckmann après la
Première Guerre mondiale, des
scènes de torture.
Du design à
la photographie ou la mode,
l'autre rupture fut l'extension
à toutes les formes d'art, sans
s'embarrasser de hiérarchie. La
gravure sur bois joua un rôle
constitutif dans le primat donné
au dessin. Karl Schmidt-Rottluff
et Ernst Ludwig Kirchner
étudiaient l'architecture quand
ils formèrent Die Brücke (le
Pont) à Berlin en 1905. Erich
Heckel et Otto Müller étaient
poètes. A Vienne, la Sécession
donna naissance à des ateliers
d'architecture et de décoration
intérieure. Ce foisonnement fut
particulièrement à l'honneur en
Autriche, les peintres se mêlant
aux musiciens comme Mahler ou
Schönberg. Amant d'Alma Mahler,
poète avant que d'être peintre,
Oskar Kokoschka publia en 1910 à
Berlin une pièce de théâtre
violente, Mörder, Hoffnung
der Frauen (Assassin, espoir des
femmes).
Schiele
connut la prison pour ses
dessins érotiques. Ces jeunes
décoraient les murs, déclamaient
Zarathoustra, vivaient
en union libre, peignaient des
nus dans la campagne, lançaient
des manifestes vengeurs, se
perdaient en querelles. Les
Sécessions explosèrent, Die
Brücke fut dissoute en
1913. L'association formée à
Munich autour de Kandinsky
éclata dans une dispute sur le
format autorisé des oeuvres.
Fondant le Blaue Reiter (le
Cavalier bleu), celui-ci ouvrit
une nouvelle voie vers
l'abstraction.
En 1914, le
bâtiment de la Sécession à
Vienne fut transformé en hôpital
militaire. Macke et Marc
périrent dans les tranchées,
Klimt et Schiele en 1918 de
l'épidémie de grippe espagnole.
Kirchner se suicida en 1938.
Tant d'autres (Jawlensky, Nolde,
Heckel, Pechstein,
Schmidt-Rottluff...) furent
proscrits par les nazis, leurs
oeuvres saisies et dispersées.
En les reconnaissant
aujourd'hui, le marché de l'art
reprend une boucle de
l'Histoire, puisque les grands
tableaux qui atteignent des prix
jamais vus ont été restitués à
des familles qui en avaient été
spoliées par le IIIe Reich.
Libération
29/01/07

Egon Schiele [1890-1918] | Tronco de
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