Rangel au paradis

Décès. Le photographe mozambicain est
mort à 85 ans.
Par
BRIGITTE OLLIER
Ricardo Rangel est mort jeudi
11 juin dans son sommeil, à Maputo
(Mozambique), sa ville natale, un
temps dénommée Lourenço Marques par
les Portugais d’avant la Révolution
des œillets. Il avait 85 ans. Le
croiser fut un privilège, tant cet
homme ressemblait à ses images,
droit et tendu vers le ciel,
confiant, malgré les années de
prison sous l’époque coloniale
(indépendance en 1975), les horreurs
de la guerre civile jusqu’en 1992,
puis un pays à reconstruire sous
d’autres rêves qui n’aboutirent
jamais. Ses proches, aussi bien que
ses élèves du Centre de formation
photographique qu’il avait créé en
1983, l’appelaient «RR». «Il
était comme un père, racontait
récemment Sérgio Santimano. C’est lui qui, à
Domingo,
notre hebdomadaire culturel, m’a
initié au photojournalisme, à
l’exigence du regard. Il nous a
donné de l’espoir.» Grâce à
Rangel, à sa présence constante
auprès de la future génération, à
son amour fou pour la vérité
imprimée, le Mozambique compte
désormais dans l’histoire mondiale
de la photographie.
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Autoportrait, 1972.
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Mutiples tourments.
En Europe, il fut d’abord
connu pour sa série sur les filles
de la nuit de Maputo qui harponnent
les marins en solo, avant de les
faire tanguer. Un extrait en
apparence festif d’une œuvre plus
sombre, surtout engagée vers la
conquête de la liberté. D’où les
multiples tourments qu’il subit au
long de sa vie, les documents
détruits, les censures, car il
n’hésitait pas à dénoncer les
multiples injustices «dans un
pays alors menotté». Y compris
les plus indicibles, au crépuscule
du colonialisme, alors qu’il
travaille pour la revue Tempo,
fondée en 1970. Ainsi celle de
l’enfant face à son maître, écrite
par Calane Da Silva, son jeune
compagnon d’infortune alors qu’ils
enquêtent sur cet homme menaçant,
entre Mabo et Changalane : «Nous
cherchions des preuves des tortures
qu’il infligeait à ses travailleurs,
dont certains enfants-bergers
s’occupant de son bétail. […] Après
de longues investigations dans la
région, nous sommes arrivés à une
cantine dont le propriétaire nous
dit, après avoir écouté l’histoire :
"Vous cherchez sûrement le 8", et il
nous indiqua l’endroit où se
trouvait cet enfant. A nos yeux
surgit un gamin d’environ 10 ans, au
front signé par le fer à marquer le
bétail. La terrible cicatrice avait
la forme d’un 8 couché, comme s’il
s’agissait du signe de l’infini.
Quelle avait été l’erreur de cet
enfant pour avoir mérité une telle
punition ? Il avait perdu une
bête… (1)» Premier photographe
non blanc dans le Mozambique
colonial, formé à la chambre noire
par un chasseur d’éléphants, Ricardo
Rangel était un descendant
d’Africains, de Grecs et de Chinois.
Métis, donc. Gosses des
rues. De ses multiples
racines, il avait su garder le goût
d’une diversité multiculturelle,
mais il préféra toujours le noir et
blanc pour portraiturer les gosses
des rues anonymes endormis au coude
à coude sur les trottoirs. Ricardo
Rangel fut le témoin d’un siècle
entre colonialisme et marxisme. Il
contribua à réunir, comme le dit si
bien Emeka Okereke, jeune
photographe nigérian, le Mozambique
à l’Afrique tout entière.
(1) in
Ricardo
Rangel, photographe, publié aux
Editions de l’oeil, en juin 2004.
Texte de Calane Da Silva.
Libération 13 juin
2009
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