Paris est devenu, le 20 juin
dernier, le nombril du monde des
arts premiers. Ce jour-là,
Jacques Chirac inaugurait le
musée du Quai Branly, « un
lieu original qui rend justice à
l’infinie diversité des
cultures », dans une
ambiance médiatique euphorique
– avec télévisions et radios du
monde entier, et près de 2 000
articles de presse parus pour
l’occasion. Trois mois plus
tard, passé l’enthousiasme des
débuts, les reproches pointent,
les engouements fléchissent. On
découvre que certains journaux
anglo-saxons ont été très
critiques (le New York Times,
le Guardian) ;
Internet foisonne de blogs
passionnés et interrogateurs ;
deux livres, récemment sortis,
racontent la genèse tumultueuse
du projet et en discutent les
partis pris (1).
Que reproche-t-on à ce musée,
cible légitime de toutes les
curiosités, le premier de cette
envergure à se consacrer
exclusivement aux arts et aux
civilisations des peuples non
occidentaux ? La perle
architecturale, signée Jean
Nouvel, déçoit : on la dit
construite à la va-vite, déjà
dégradée, exiguë. Le
« dialogue des cultures »,
slogan omniprésent du lancement,
n’apparaît pas si clair : le
propos serait ambigu,
ethnocentrique, post ou
néocolonial. La présentation des
collections, dans une pénombre
chic, perturbe : elle érigerait
les objets en chefs-d’œuvre
coupés de leur contexte,
escamotant les hommes et leurs
civilisations. On taxe aussi
Branly de musée de marchands
dans un marché porteur (en
témoignent les prix exorbitants
atteints lors des dernières
ventes).
Il s’agissait pour Chirac, qui
porte le projet depuis le début
des années 1990, de créer un
établissement d’un nouveau type,
qui mettait la barre très haut.
Branly, son grand œuvre, devait
être situé entre le musée d’art
et le musée d’ethnologie, entre
l’université et le pôle de
recherches, entre le centre
culturel et le forum mondial.
Une idée ambitieuse sur laquelle
devait s’entendre un cartel
réunissant hauts fonctionnaires
issus de cabinets ministériels,
pontes de la faculté
(ethnologues, anthropologues…)
et pointures de l’histoire de
l’art, le tout conseillé par
« l’ami du président » Jacques
Kerchache, éminence grise ou
mauvais génie, selon les points
de vue. L’influence de Kerchache
(décédé en 2001), marchand
réputé pour son œil sûr et son
arrogance certaine, fut en effet
aussi mal vécue que la tendance
des technocrates à diriger
autoritairement les savants !
D’autant plus que, pour voir le
jour, le musée Branly a signé
l’arrêt de mort du musée de
l’Homme, berceau des Claude
Lévi-Strauss, Jean Rouch et
autres noms de l’ethnologie
française, dépossédé de la
totalité des pièces de son
département d’ethnologie, et du
musée national des Arts
d’Afrique et d’Océanie, ex-musée
des Colonies. L’hostilité des
spécialistes se cristallisa
autour du « rapt » autorisé de
leurs patrimoine et outils de
recherche, qui devenaient le
socle d’un projet muséographique
soupçonné de privilégier
l’aspect esthétique au détriment
des perspectives scientifiques
et historiques. Dès l’ouverture
du musée Branly, la polémique
risquait donc de se rallumer,
tant les braises étaient encore
chaudes…
Aujourd’hui, la foule est au
rendez-vous (330 000 visiteurs
depuis l’ou-verture, une moyenne
de 4 000 par jour, 6 000 le
premier dimanche du mois, jour
de gratuité). On se presse Quai
Branly, mais pour y voir quoi ?
Que montre, et que dit ce musée
?
Premier étage, sol rouge, en
pente. Début du circuit des
collections permanentes, soit
3 500 œuvres exposées dans le
ventre du bâtiment principal.
D’après la très discrète
signalétique, la couleur rouge
indique la section Océanie. La
pénombre crée une atmosphère de
grotte, ou de cathédrale
primitive. On est saisi par la
beauté des œuvres, leur force
d’expression incroyable, leur
présence imposante qui va
crescendo ; plus on progresse et
plus on gravit la pente (il n’y
a aucun espace plat dans le
parcours). C’est beau. C’est
même sublime, parfois, malgré le
manque de lumière et les reflets
insupportables des vitrines qui
transforment le chemin en dédale
de fête foraine.
Incontestablement, le musée
Branly est le temple de la
beauté venue d’ailleurs, toute
la mise en scène tend à exalter
ces formes pures, ces lignes
inconnues, cette palette de
matières – bois, plumes, paille,
perles, cuir, pierre, terre –
dont l’œil occidental ignore les
usages.
Arrive l’aire de l’Afrique,
immense, avec d’étranges
rétrécissements où l’on piétine
sans pouvoir s’asseoir, puis
celle des Amériques, en pente
descendante, qui, la fatigue
aidant, pousse vers la sortie.
Au fur et à mesure du parcours
reviennent d’incessantes
questions : à quoi servaient ces
œuvres ? Par qui et pourquoi
ont-elles été faites ? « On
a hélas trop favorisé, dès le
début, le point de vue
esthétique, regrette
l’ethnologue Claude Baudez,
spécialiste des Mayas, qui fit
partie de la commission des
acquisitions du musée avant d’en
démissionner. Une pièce
serait valorisée parce que nous
l’aimons ? Ça ne tient pas ! On
expose un objet aussi parce
qu’on peut voir des gens
derrière, parce qu’on peut
sentir une culture, une
civilisation ! »
Pour cela, le visiteur doit
faire preuve de ténacité : à lui
de se débrouiller pour dénicher
les infos. Les cartels
explicatifs, difficiles à
déchiffrer, laissent le visiteur
sur sa faim, le ton de l’audioguide
n’encourage guère la curiosité
et les bornes interactives sont
difficiles à manier. Mises bout
à bout, ces œuvres forment une
superbe parade, qui enchante la
vue mais embrouille l’esprit.
Pour Maurice Godelier, ancien
responsable du département de la
recherche du musée Branly, lui
aussi démissionnaire, « l’objet
ne raconte rien sur lui-même, si
on ne lui fournit pas un
contexte. Si on n’unit pas les
plaisirs de l’art et ceux du
savoir, il restera muet ». Faute
d’avoir réussi à réaliser
l’union équitable de ces deux
pôles, l’ethnologue a quitté le
projet. « Ces arts sont
difficiles à aborder. Rien ne
nous y prépare, ni notre culture
ni les médias. Ce sont des
domaines que personne ne
connaît, justifie le
conservateur Germain Viatte, qui
a dirigé la muséographie avec
l’architecte Jean Nouvel.
C’est vrai que nous essayons de
montrer la beauté des œuvres
exposées, car l’émotion
esthétique peut être une porte
d’entrée pour les appréhender,
pour aller plus loin dans leur
compréhension. Nous ne
prétendons pas répondre à toutes
les questions, le musée n’est ni
une encyclopédie, ni une école,
ni un livre d’images, il est un
lieu d’interrogations. »
Comme tout gros paquebot, il
faudra du temps au musée du Quai
Branly pour trouver son rythme
de croisière – et, pourquoi pas,
se débarrasser des afféteries
architecturales, comme cette
verrière recouverte d’un décor
de forêt primitive. Cocasse
paradoxe que de prôner le
dialogue et l’égalité des
cultures et des peuples sur fond
de jungle façon Douanier
Rousseau, archétype de la vogue
du primitif en pleine époque
d’expansion coloniale ! Au
rez-de-chaussée du musée,
justement, une des œuvres
maîtresses de l’auguste
« naïf », La Charmeuse de
serpents, trône au beau milieu
de la première exposition
thématique temporaire, « D’un
regard l’autre » (2).
Cette « histoire des regards
européens sur l’Afrique,
l’Amérique et l’Océanie »
est une superbe réussite. Et un
aveu fondamental. Confronté à
cette évolution de nos
perceptions de l’autre, à cette
histoire de l’ethnocentrisme
dont notre éducation sédimente
les traces, le visiteur comprend
le malaise ressenti dans les
collections permanentes du
musée. Un étage plus haut,
celles-ci n’offrent-elles pas
une nouvelle étape de ce regard
ethnocentriste : une vision du
XXIe siècle organisée pour
coller à un message politique ?