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Dialogue des cultures

 ou parade exotique ?

 

Photo:Eric Feferberg /AFP

Temple voué à la beauté d’œuvres venues d’ailleurs, le musée du Quai Branly résonne de la querelle toujours vive entre ethnologues et collectionneurs…

Paris est devenu, le 20 juin dernier, le nombril du monde des arts premiers. Ce jour-là, Jacques Chirac inaugurait le musée du Quai Branly, « un lieu original qui rend justice à l’infinie diversité des cultures », dans une ambiance médiatique euphorique – avec télévisions et radios du monde entier, et près de 2 000 articles de presse parus pour l’occasion. Trois mois plus tard, passé l’enthousiasme des débuts, les reproches pointent, les engouements fléchissent. On découvre que certains journaux anglo-saxons ont été très critiques (le New York Times, le Guardian) ; Internet foisonne de blogs passionnés et interrogateurs ; deux livres, récemment sortis, racontent la genèse tumultueuse du projet et en discutent les partis pris (1).
Que reproche-t-on à ce musée, cible légitime de toutes les curiosités, le premier de cette envergure à se consacrer exclusivement aux arts et aux civilisations des peuples non occidentaux ? La perle architecturale, signée Jean Nouvel, déçoit : on la dit construite à la va-vite, déjà dégradée, exiguë. Le « dialogue des cultures », slogan omniprésent du lancement, n’apparaît pas si clair : le propos serait ambigu, ethnocentrique, post ou néocolonial. La présentation des collections, dans une pénombre chic, perturbe : elle érigerait les objets en chefs-d’œuvre coupés de leur contexte, escamotant les hommes et leurs civilisations. On taxe aussi Branly de musée de marchands dans un marché porteur (en témoignent les prix exorbitants atteints lors des dernières ventes).
Il s’agissait pour Chirac, qui porte le projet depuis le début des années 1990, de créer un établissement d’un nouveau type, qui mettait la barre très haut. Branly, son grand œuvre, devait être situé entre le musée d’art et le musée d’ethnologie, entre l’université et le pôle de recherches, entre le centre culturel et le forum mondial. Une idée ambitieuse sur laquelle devait s’entendre un cartel réunissant hauts fonctionnaires issus de cabinets ministériels, pontes de la faculté (ethnologues, anthropologues…) et pointures de l’histoire de l’art, le tout conseillé par « l’ami du président » Jacques Kerchache, éminence grise ou mauvais génie, selon les points de vue. L’influence de Kerchache (décédé en 2001), marchand réputé pour son œil sûr et son arrogance certaine, fut en effet aussi mal vécue que la tendance des technocrates à diriger autoritairement les savants !
D’autant plus que, pour voir le jour, le musée Branly a signé l’arrêt de mort du musée de l’Homme, berceau des Claude Lévi-Strauss, Jean Rouch et autres noms de l’ethnologie française, dépossédé de la totalité des pièces de son département d’ethnologie, et du musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie, ex-musée des Colonies. L’hostilité des spécialistes se cristallisa autour du « rapt » autorisé de leurs patrimoine et outils de recherche, qui devenaient le socle d’un projet muséographique soupçonné de privilégier l’aspect esthétique au détriment des perspectives scientifiques et historiques. Dès l’ouverture du musée Branly, la polémique risquait donc de se rallumer, tant les braises étaient encore chaudes…
Aujourd’hui, la foule est au rendez-vous (330 000 visiteurs depuis l’ou-verture, une moyenne de 4 000 par jour, 6 000 le premier dimanche du mois, jour de gratuité). On se presse Quai Branly, mais pour y voir quoi ? Que montre, et que dit ce musée ?
Premier étage, sol rouge, en pente. Début du circuit des collections permanentes, soit 3 500 œuvres exposées dans le ventre du bâtiment principal. D’après la très discrète signalétique, la couleur rouge indique la section Océanie. La pénombre crée une atmosphère de grotte, ou de cathédrale primitive. On est saisi par la beauté des œuvres, leur force d’expression incroyable, leur présence imposante qui va crescendo ; plus on progresse et plus on gravit la pente (il n’y a aucun espace plat dans le parcours). C’est beau. C’est même sublime, parfois, malgré le manque de lumière et les reflets insupportables des vitrines qui transforment le chemin en dédale de fête foraine. Incontestablement, le musée Branly est le temple de la beauté venue d’ailleurs, toute la mise en scène tend à exalter ces formes pures, ces lignes inconnues, cette palette de matières – bois, plumes, paille, perles, cuir, pierre, terre – dont l’œil occidental ignore les usages.
Arrive l’aire de l’Afrique, immense, avec d’étranges rétrécissements où l’on piétine sans pouvoir s’asseoir, puis celle des Amériques, en pente descendante, qui, la fatigue aidant, pousse vers la sortie. Au fur et à mesure du parcours reviennent d’incessantes questions : à quoi servaient ces œuvres ? Par qui et pourquoi ont-elles été faites ? « On a hélas trop favorisé, dès le début, le point de vue esthétique, regrette l’ethnologue Claude Baudez, spécialiste des Mayas, qui fit partie de la commission des acquisitions du musée avant d’en démissionner. Une pièce serait valorisée parce que nous l’aimons ? Ça ne tient pas ! On expose un objet aussi parce qu’on peut voir des gens derrière, parce qu’on peut sentir une culture, une civilisation ! »
Pour cela, le visiteur doit faire preuve de ténacité : à lui de se débrouiller pour dénicher les infos. Les cartels explicatifs, difficiles à déchiffrer, laissent le visiteur sur sa faim, le ton de l’audioguide n’encourage guère la curiosité et les bornes interactives sont difficiles à manier. Mises bout à bout, ces œuvres forment une superbe parade, qui enchante la vue mais embrouille l’esprit. Pour Maurice Godelier, ancien responsable du département de la recherche du musée Branly, lui aussi démissionnaire, « l’objet ne raconte rien sur lui-même, si on ne lui fournit pas un contexte. Si on n’unit pas les plaisirs de l’art et ceux du savoir, il restera muet ». Faute d’avoir réussi à réaliser l’union équitable de ces deux pôles, l’ethnologue a quitté le projet. « Ces arts sont difficiles à aborder. Rien ne nous y prépare, ni notre culture ni les médias. Ce sont des domaines que personne ne connaît, justifie le conservateur Germain Viatte, qui a dirigé la muséographie avec l’architecte Jean Nouvel. C’est vrai que nous essayons de montrer la beauté des œuvres exposées, car l’émotion esthétique peut être une porte d’entrée pour les appréhender, pour aller plus loin dans leur compréhension. Nous ne prétendons pas répondre à toutes les questions, le musée n’est ni une encyclopédie, ni une école, ni un livre d’images, il est un lieu d’interrogations. »
Comme tout gros paquebot, il faudra du temps au musée du Quai Branly pour trouver son rythme de croisière – et, pourquoi pas, se débarrasser des afféteries architecturales, comme cette verrière recouverte d’un décor de forêt primitive. Cocasse paradoxe que de prôner le dialogue et l’égalité des cultures et des peuples sur fond de jungle façon Douanier Rousseau, archétype de la vogue du primitif en pleine époque d’expansion coloniale ! Au rez-de-chaussée du musée, justement, une des œuvres maîtresses de l’auguste « naïf », La Charmeuse de serpents, trône au beau milieu de la première exposition thématique temporaire, « D’un regard l’autre » (2).
Cette « histoire des regards européens sur l’Afrique, l’Amérique et l’Océanie » est une superbe réussite. Et un aveu fondamental. Confronté à cette évolution de nos perceptions de l’autre, à cette histoire de l’ethnocentrisme dont notre éducation sédimente les traces, le visiteur comprend le malaise ressenti dans les collections permanentes du musée. Un étage plus haut, celles-ci n’offrent-elles pas une nouvelle étape de ce regard ethnocentriste : une vision du XXIe siècle organisée pour coller à un message politique ? 

 
 

Sophie Cachon

(1) Le Scandale des arts premiers, de Bernard Dupaigne, éd. Mille et une nuits. Variations sur les arts premiers, de Jean Guiart, éd. Le Rocher-à-la-Voile. Rens. : librairie Calédo-livres, BP 4924, 98847 Nouméa.
 
(2) « D’un regard l’autre », jusqu’au 21 janvier, musée du Quai Branly. www.quaibranly.fr

Télérama n° 2959 - 30 Septembre 2006