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ARTS

Le portrait à l'heure de vérité

MADRID ENVOYÉ SPÉCIAL
A Madrid, une exposition exceptionnelle réunit 15O oeuvres des plus grands peintres du XXe siècle autour de l'art du portrait, recherche acharnée et fertile d'une vision juste

 

Un lieu commun veut que, depuis son invention, la photographie ait privé peu à peu la peinture de plusieurs de ses activités les plus anciennes et les plus importantes. Au premier rang desquelles le portrait. L'argument : une technique mécanique, rapide et moderne, ne peut que vaincre un procédé manuel, lent et ancien.

En près de cent cinquante toiles, l'exposition " Le miroir et le masque : le portrait au temps de Picasso " réfute le raisonnement. Par le nombre et la qualité, elle rappelle que le portrait est demeuré un genre pictural majeur au XXe siècle. Par le choix des oeuvres, elle suggère que la photographie a moins été une rivale irrésistible qu'un repoussoir efficace.

La démonstration se développe au Musée Thyssen-Bornemisza et à la Caja Madrid, séparés de quelques centaines de mètres. Il fallait ces deux lieux pour accrocher convenablement une anthologie stupéfiante tant elle est riche et variée. On s'étonne, de salle en salle, de découvrir de rares Cézanne, Gauguin, Matisse, Beckmann, Balthus, et ainsi de suite, jusqu'à Giacometti, Bacon et Warhol.

A l'origine de cette profusion : Paloma Alarco, du Thyssen, et Malcolm Warner, du Kimbell Art Museum de Fort Worth, les deux institutions ayant réuni leurs collections, leurs efforts et leurs réseaux. Ils ont convaincu les grands collectionneurs privés, la Fondation Beyeler, le Guggenheim, le Musée Picasso de Paris et celui de Malaga, les conservateurs de Saint Louis et de La Nouvelle-Orléans. Ils ont obtenu de ceux de Philadelphie que le terrible portrait d'Yvonne Landsberg, le plus intense des Matisse - presque féroce - soit là, à proximité des Kirchner et non loin des Soutine. Et ils n'ont oublié ni Stanley Spencer, ni Christian Schad, ni Diego Rivera, moins fameux mais tout aussi utiles à l'analyse.

Ces prêts gagnés, restait à les disposer dans un ordre efficace. Il est chronologique et stylistique. Chronologique : jusqu'en 1939 au Thyssen, après 1945 à la Caja Madrid. Stylistique : les questions de l'expression psychologique, de la pose et du cadrage, de l'intrusion du symbolique, des allusions autobiographiques, de la chronique sociale et morale et, donc, nécessairement, des relations au photographique sont traitées séparément, même s'il reste clair que la plupart des toiles mettent en cause plusieurs de ces problèmes.

Les autoportraits se glissent à leurs dates, tissant un autre fil dans ce labyrinthe. Des relations visuelles se créent : le regard va du portrait de Miro par Balthus de 1938, d'un réalisme provocateur, à l'autoportrait de Miro de 1960 qui recouvre le dessin attentif du visage sous des lignes et des taches de couleurs préhistoriques.

Cette diversité des modes est le sujet central : le portrait peint peut développer des subtilités et suggérer des complexités que la photo, à moins qu'elle ne soit celle de Cartier-Bresson ou d'Avedon, a souvent peine à atteindre. Une physionomie se révèle rarement en un instant. Dissimuler, feindre, tenir un rôle, chacun sait le faire. Démanteler ces défenses et accéder à une perception plus juste du modèle prend du temps : celui des séances de pose par exemple. Capturer la ressemblance immédiate ne suffit pas : la pratique cubiste du portrait, qui procède par séparation, dissémination et recomposition des éléments distinctifs, permet à l'artiste d'additionner les informations sur celle ou celui qu'il peint. Ce que l'oeil n'identifie pas d'abord, la synthèse conceptuelle permet de le comprendre ensuite.

 

PICASSO LE PATRON

 

Cela vaut pour Picasso, Gris ou Ribera avant 1914. Mais quand Bacon, cinquante plus tard, développe une analyse de physionomie en trois moments juxtaposés en triptyque, comme trois étapes d'une dissection, il prend la même liberté. Et Warhol aussi, par le traitement sériel et sérigraphique de quatre petits Polaroid qu'il fait parler, comme on le dirait de pièces à conviction pour enquête de police.

Cette idée de la série est ancienne : Van Gogh l'a expérimentée et, plus encore, Cézanne, qui a examiné des dizaines d'heures durant le visage de sa femme, celui d'Ambroise Vollard ou le sien. Munch, Hodler, Kirchner et Beckmann ont appliqué ce système à leurs proches et, plus encore, à eux-mêmes : en s'obstinant à observer, en multipliant les versions d'un seul motif , ils l'ont soumis à la question, jusqu'à parvenir à quelque chose comme à une vérité du sujet.

Naturellement, nul n'a été plus logique dans cet exercice que Picasso, dont il est légitime d'avoir fait le patron de l'exposition. S'il change de manière picturale selon qu'il étudie Fernande, Olga, Dora ou Jacqueline, c'est parce qu'il lui faut, chaque fois, inventer la meilleure méthode d'approche. Il adapte son instrument à son objet. Peindre Dora comme il peint Marie-Thérèse, ça n'irait pas : ce serait manquer les spécificités de Dora, la déguiser, se contenter d'une solution de facilité plus ou moins plaisante.

Alors, obsessionnel de la vérité dévoilée, il découvre une autre manière de travailler, celle qui est juste. Tous ceux qui sont réunis dans cette exposition n'ont jamais eu d'autre but, quels que soient les moyens qu'ils ont mis en oeuvre pour l'atteindre.

Philippe Dagen

 

" Le miroir et le masque : le portrait au temps de Picasso "

, Musée Thyssen-Bornemisza, Paseo del Prado 8 et Caja Madrid, plaza de San Martin 1, Madrid.

Du mardi au dimanche, de 10 heures à 19 heures (au Musée Thyssen-Bornemisza) et 20 heures (à la Caja Madrid).

Jusqu'au 20 mai.

5 ¤ (Thyssen), entrée libre (Caja Madrid).

 

 

© Le Monde 08/03/07