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Soulages, le noir en pleine lumière

Une centaine d’oeuvres à l’appui, le centre Pompidou propose une immersion jubilatoire dans l’univers de Pierre Soulages. "Une sélection très complète et représentative des différentes étapes qui ont jalonné sa carrière, souligne Alfred Pacquement, le directeur du musée. Il acquiert son autonomie à ses débuts avec des formes structurées. Il n’y a pas de hasard, d’expression d’un instant ou d’un état d’âme. Dans les années 1960, les formats s’agrandissent et une grande nappe noire envahit la surface." Un tiers des peintures datent des quinze dernières années. Exigeant, Soulages n’a de cesse de se renouveler et de surprendre par sa diversité. "Pourtant, il a un protocole resserré: on ne peut pas dire qu’il multiplie les sujets et il travaille avec un seul pigment ! Il parvient à rester lui même en ne faisant jamais la même chose."

 

 

Le centre Pompidou expose une centaine d’oeuvres de Pierre Soulages, la figure majeure de l’abstraction française.

A presque 90 ans, il continue de peindre avec la même énergie, la même curiosité, la même envie. Pierre Soulages ne lâche son pinceau qu’en cas de force majeure. Ainsi lorsqu’il s’agit de superviser une rétrospective de ses oeuvres, de 1946 à nos jours, avec Alfred Pacquement, directeur du centre Pompidou. Ils avaient déjà fait équipe en 1979, à l’occasion d’une exposition consacrée à l’outrenoir, l’étape la plus décisive de sa carrière. "Une nuit, je tournais en rond dans mon atelier, à Sète. Je n’en pouvais plus, je travaillais depuis plusieurs heures sur une toile que je croyais ratée. Je m’acharnais sans réussir à savoir où je voulais en venir. J’ai décidé de faire une pause. Quand je suis revenu, j’ai vu avec stupeur que le noir réfléchissait la lumière. Si je me déplaçais, la peinture était différente. En fonction de son environnement, elle adoptait des reflets cuivrés, bleus ou verts! Cette polyvalence chromatique a été pour moi une révélation."

La matière acquiert alors une importance capitale. Selon qu’elle est lissée, striée, griffée, accidentée, elle accroche différemment la lumière. "On me demande souvent si j’ai voulu réhabiliter le noir. Inutile, c’est la couleur d’origine de la peinture, celle qu’utilisaient les hommes préhistoriques dans les grottes. Et ne dit-on pas d’un bébé qui naît qu’il “voit le jour”? Avant, il était plongé dans l’obscurité. A l’âge de 3 ans, je trempais déjà mon pinceau dans l’encrier. Je m’amusais à tracer des lignes en prétextant que c’était de la neige, ce qui faisait rire une vieille cousine centenaire." Ce n’est pas un hasard si, depuis l’adolescence, il s’habille en noir. "On peut faire dire tout ce qu’on veut à cette couleur qui possède un caractère officiel, voire austère, puisqu’on la porte dans les enterrements. Pour ma mère, elle symbolisait l’anarchie et la révolte sociale."

1 500 peintures et 600 papiers

Toute sa vie, Pierre Soulages a choisi d’être en marge. Il voue une passion à l’art roman "quand peu de gens s’y intéressent". A 18 ans, il quitte Rodez, où il est né, pour préparer le concours d’entrée de l’Ecole des beaux-arts. Il est admis, mais n’y mettra jamais les pieds, persuadé que l’enseignement prodigué dans ses murs est médiocre. Il profite de son séjour dans la capitale pour se promener au Louvre, où il découvre Picasso et Cézanne. Après la Seconde Guerre mondiale, ses compositions abstraites et ténébreuses tranchent de façon radicale avec les tableaux semi-figuratifs et bariolés de ses contemporains. "En 1948, j’ai participé à plusieurs expositions d’artistes français en Allemagne. Je me suis démarqué: j’étais, de loin, le plus jeune et le seul à utiliser du noir, qui ne servait jusque-là que pour créer le contraste et éclairer les teintes sombres."

Il n’a alors qu’une envie: changer le regard des gens, leur montrer comment la lumière se transforme au contact de la matière, qui évolue au gré de ses expérimentations: brou de noix, encre, goudron, gouache. "Je pars toujours avec une idée en tête, mais ce qui s’esquisse sur la toile me conduit ailleurs. En soixante-trois ans, mon travail a bougé et s’est approfondi. Je n’éprouve aucune nostalgie, je pense à ce que je veux faire demain." La rétrospective du centre Pompidou ne prend en compte qu’une infime partie de son oeuvre, qui comporte 1 500 peintures et 600 papiers. Le maître a fait une importante donation pour la création d’un musée Soulages qui devrait ouvrir ses portes à Rodez en 2012.