C'est
alors, quelques petites
semaines après la fin de la
Fiac, ce jeudi 9 novembre,
que baguenaudant de galerie
en galerie, toujours rien
dans les poches mais tout
dans les yeux, encore
extasiée par la justesse du
pinceau de Kiefer en
dialogue avec Paul Celan
(Galerie
Thaddaeus Ropac mais
aussi Galeries Lambert, Long
et Rumma), que je tombais
nez à nez avec un grand
paysage d'Alain Blondel.
Manifestement un paysage
d'humain rempli d'humains
qui forment paysages. Soit.
C'était juste en face de la
porte du Ministère de
l'Intérieur, place Beauvau.
Drôle d'endroit pour une
rencontre. Mais justement,
je me dis. Du Grand Palais à
ces Palais où nous
installerons bientôt nos
nouveaux gouvernants, il n'y
a qu'un pas. Un jet de
pierre. Voilà qui donne à
réfléchir.
De toute évidence il manque
quelque chose "pour 2007"
selon l'expression
consacrée. Et c'est violent.
J'entre dans la Galerie
Nichido. Et là, je me
dis immédiatement : en voilà
un qui n'a pas besoin de
jeter les corps hors de la
toile pour leur offrir la
liberté d'en sortir. Et ceci
de plusieurs manières. En
volant, en se réfugiant vers
les bords, vers l'immensité
de la superficie de la
toile, vers ce fond et ses
hors-champs qui rend les
peintres fous, parce qu'ils
ont les mains plongées
dedans.

©
Alain Blondel
Parfois les figures se
glissent à force de
superpositions, de
reptations et de muscles
noués dans la trame textile
des toiles voire dans le
noeud du bois et dans le fil
du papier. Techniques mixtes
et huiles, longs formats
étroits et carrés de
peinture, Alain Blondel
passe à la question la
figure en la chopant par son
centre de gravité. Et là, ça
respire. La famille, s'il en
fallait absolument une pour
vous mener jusque-là, ce
serait Dubuffet, Fautrier,
Soutter mais aussi Rembrandt
dans sa Ronde de nuit.
Circulaire, assemblée,
désemparée : où ça va et
pourquoi ?

©
Alain Blondel
Les figures dont je vous
parle ici sont souvent si
discrètes qu'elles sont à la
limite de l'étoile filante.
Un passage éclair. Corps
atténués, mais pas
disparaissant. Toujours
charnus et jamais, ah ça
jamais, la tête dans le sac.
Vous les attraperez par le
clou d'un regard, une
matière de lèvre, un ovale
concret de la joue. Tel
geste de couleur vous
saisira en un instant que
vous chercherez à
renouveler, comme on appelle
de toute son âme un rêve
précieux afin qu'il nous
soit restitué.

©
Alain Blondel
Face à ces paysages de
corps, je songeais à ce qui
nous occupe sur internet,
ici même : la solitude et la
multiplicité. La singularité
d'un blog et les échos
infinis qu'il trouve sur la
toile. Les mots-clefs qui
vous mènent jusqu'à nous ;
et ceux qui marquent la
distance. Toujours seuls et
pourtant sous le joug d'un
logiciel programmateur
induit en nous par la vie de
la cité, sa connectique, ses
échangeurs, sa vitesse, ses
tuyaux absorbeurs de foules
souterraines et de véhicules
à la chaîne. Territoires qui
échangent en dehors de nous
leurs exiguïtés relatives,
leurs compressions
progressives, leurs
frontières anémiées. C'est
chacun pour soi et chacun
plus un. Les collectivités
et les tribus. Les adhérents
du club d'une marque de
portable et les abonnés à la
newsletter de ce blog. Les
membres de la famille et
ceux de l'entreprise.
Toujours multiplié, oui,
mais par un. L'espace
parcouru par Alain Blondel
dans ses toiles n'a rien à
voir avec les enclaves
fétichistes et
fonctionnelles dans
lesquelles viennent paresser
les figures kitch des
mannequins de déco mondaine
de l'art contemporain.
L'espace des Paysages
d'Alain Blondel est bondé et
raréfié ; il suggère la
suffocation et vous redonne
plus d'air. Il vous ranime
pour peu que vous passiez à
travers le saisissement du
premier regard. Blondel joue
avec votre centre de
gravité. Dedans / Dehors ? A
l'envers / A l'endroit ? Si
loin / Si proche ?

©
Alain Blondel
Vous qui avez également erré
à la Fiac avec rien dans les
poches, un peu désabusé,
parfois conquis, si souvent
le désir mis à mal par les
successions de répliques
médiocres. Effrayé par ce
goût de notre temps, si
racorni. Vous qui attendez
plus et mieux : poussez la
porte de l'étonnante galerie
japonaise Nichido. INSIDE :
les paysages d'écorchés
d'Alain Blondel. C'est plus
que jamais à un jet de
pierre de l'Elysée, sur le
même trottoir, qu'il faut
pousser la porte afin de
voir qui se tient derrière.