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PAYSAGES d'Alain Blondel :

 par Isabelle Rabineau


 
Anselm Kiefer, Das einzige Licht

      

Anselm Kiefer, Das einzige
Licht
(2006)
Galerie Thaddaeus Ropac

 

C'est alors, quelques petites semaines après la fin de la Fiac, ce jeudi 9 novembre, que baguenaudant de galerie en galerie, toujours rien dans les poches mais tout dans les yeux, encore extasiée par la justesse du pinceau de Kiefer en dialogue avec Paul Celan (Galerie Thaddaeus Ropac mais aussi Galeries Lambert, Long et Rumma), que je tombais nez à nez avec un grand paysage d'Alain Blondel. Manifestement un paysage d'humain rempli d'humains qui forment paysages. Soit.

C'était juste en face de la porte du Ministère de l'Intérieur, place Beauvau. Drôle d'endroit pour une rencontre. Mais justement, je me dis. Du Grand Palais à ces Palais où nous installerons bientôt nos nouveaux gouvernants, il n'y a qu'un pas. Un jet de pierre. Voilà qui donne à réfléchir.

De toute évidence il manque quelque chose "pour 2007" selon l'expression consacrée. Et c'est violent. J'entre dans la Galerie Nichido. Et là, je me dis immédiatement : en voilà un qui n'a pas besoin de jeter les corps hors de la toile pour leur offrir la liberté d'en sortir. Et ceci de plusieurs manières. En volant, en se réfugiant vers les bords, vers l'immensité de la superficie de la toile, vers ce fond et ses hors-champs qui rend les peintres fous, parce qu'ils ont les mains plongées dedans.



Alain Blondel, Paysages

© Alain Blondel
 


Parfois les figures se glissent à force de superpositions, de reptations et de muscles noués dans la trame textile des toiles voire dans le noeud du bois et dans le fil du papier. Techniques mixtes et huiles, longs formats étroits et carrés de peinture, Alain Blondel passe à la question la figure en la chopant par son centre de gravité. Et là, ça respire. La famille, s'il en fallait absolument une pour vous mener jusque-là, ce serait Dubuffet, Fautrier, Soutter mais aussi Rembrandt dans sa Ronde de nuit. Circulaire, assemblée, désemparée : où ça va et pourquoi ?



Alain Blondel, Paysages

© Alain Blondel



Les figures dont je vous parle ici sont souvent si discrètes qu'elles sont à la limite de l'étoile filante. Un passage éclair. Corps atténués, mais pas disparaissant. Toujours charnus et jamais, ah ça jamais, la tête dans le sac. Vous les attraperez par le clou d'un regard, une matière de lèvre, un ovale concret de la joue. Tel geste de couleur vous saisira en un instant que vous chercherez à renouveler, comme on appelle de toute son âme un rêve précieux afin qu'il nous soit restitué.



Alain Blondel, Paysages

© Alain Blondel



Face à ces paysages de corps, je songeais à ce qui nous occupe sur internet, ici même : la solitude et la multiplicité. La singularité d'un blog et les échos infinis qu'il trouve sur la toile. Les mots-clefs qui vous mènent jusqu'à nous ; et ceux qui marquent la distance. Toujours seuls et pourtant sous le joug d'un logiciel programmateur induit en nous par la vie de la cité, sa connectique, ses échangeurs, sa vitesse, ses tuyaux absorbeurs de foules souterraines et de véhicules à la chaîne. Territoires qui échangent en dehors de nous leurs exiguïtés relatives, leurs compressions progressives, leurs frontières anémiées. C'est chacun pour soi et chacun plus un. Les collectivités et les tribus. Les adhérents du club d'une marque de portable et les abonnés à la newsletter de ce blog. Les membres de la famille et ceux de l'entreprise. Toujours multiplié, oui, mais par un. L'espace parcouru par Alain Blondel dans ses toiles n'a rien à voir avec les enclaves fétichistes et fonctionnelles dans lesquelles viennent paresser les figures kitch des mannequins de déco mondaine de l'art contemporain. L'espace des Paysages d'Alain Blondel est bondé et raréfié ; il suggère la suffocation et vous redonne plus d'air. Il vous ranime pour peu que vous passiez à travers le saisissement du premier regard. Blondel joue avec votre centre de gravité. Dedans / Dehors ? A l'envers / A l'endroit ? Si loin / Si proche ?



Alain Blondel, Paysages

© Alain Blondel



Vous qui avez également erré à la Fiac avec rien dans les poches, un peu désabusé, parfois conquis, si souvent le désir mis à mal par les successions de répliques médiocres. Effrayé par ce goût de notre temps, si racorni. Vous qui attendez plus et mieux : poussez la porte de l'étonnante galerie japonaise Nichido. INSIDE : les paysages d'écorchés d'Alain Blondel. C'est plus que jamais à un jet de pierre de l'Elysée, sur le même trottoir, qu'il faut pousser la porte afin de voir qui se tient derrière.

Article place originale :

http://blog.topolivres.com/blogtopolivres/222/