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L'ironie cruelle de Paula Rego gagne enfin la France

 

 

Le nom de Paula Rego ne vous est pas familier ? Rien que de normal si vous fréquentez peu les galeries et les musées londoniens. Car, et c'est bien moins compréhensible, Paula Rego, aussi célèbre dans sa patrie d'adoption, la Grande-Bretagne, que dans celle de sa naissance, le Portugal, n'avait jamais encore bénéficié en France d'une exposition d'ampleur. On s'en étonnerait moins si elle n'était née en 1935, n'avait donc 73 ans et une liste d'expositions personnelles, de participations à des biennales - Sao Paulo, Venise - et de publications proportionnelle à son âge et à sa notoriété.

Pour essayer de rattraper un peu du temps perdu, l'Ecole supérieure des beaux-arts de Nîmes présente presque la totalité de son oeuvre gravé : plus de deux cents estampes, de 1954 à aujourd'hui. L'initiative est heureuse et devrait susciter le projet d'une rétrospective de sa peinture. Sinon, il faudra continuer à aller la voir à la Tate, à Londres. Et se laisser captiver par un art qui affiche sans crainte sa profonde bizarrerie et son ironie méchante, des qualités que l'on sait mieux goûtées de l'autre côté de la Manche. Or bizarre et ironique sont des adjectifs faibles pour qualifier l'oeuvre, que ce soit du point de vue de son exécution ou de celui de ses motifs.

La manière peut osciller avec aisance d'un noir et blanc d'eau-forte et d'aquatinte exactement maîtrisé à des estampes aux couleurs brutales ou aigres, sauvages ou d'une suavité délibérément exaspérante. C'est à peine si l'on s'aperçoit d'abord que Rego dessine sans effort tout ce qu'il lui plaît de dessiner, du corps humain au bestiaire le plus varié, à des intérieurs meublés de bric et de broc et à des paysages nocturnes : à peine parce que ces représentations sont perturbées par des ruptures d'échelle, des disproportions inexplicables, des cas de gigantisme et de nanisme qui affectent autant les objets et les animaux que les choses. Et à peine encore dans la mesure où les morceaux d'un réalisme poussé jusqu'à l'extrême voisinent, sur la même planche, avec des fantasmagories. L'escargot colossal à tête humaine ricanante et l'insecte démesuré à pattes de langouste, corps d'osier tressé et face de gorgone ne sont pas ses inventions les plus extravagantes.

 

HUMEUR NOIRE

 

Certaines s'expliquent partiellement par la littérature : Rego a en effet consacré des séries d'estampes à Peter Pan ou au corbeau maléfique de Poe. Elle connaît par coeur Lewis Carroll, et la suite que lui a inspirée Jane Eyre en 2002 suit le roman très loin dans le grotesque, la laideur accablante, le désespoir le plus morne. On y retrouve l'humeur noire et railleuse qui caractérisait en 1996 sa galerie de sorcières contemporaines.

Contemporaines : le deuxième terme importe. Ce fantastique à la fois funèbre et comique de Rego pourrait n'être qu'hommages rendus à Hogarth et à Goya. Elle les a salués en effet plusieurs fois et, de temps en temps, leur adresse encore un signe de complicité. Mais, à l'exception des images pour Jane Eyre, tout, dans ces gravures, les situe aujourd'hui, costumes, attitudes, décors et, naturellement, ses ruptures de style, sa manière sèche d'abréger et de couper court aux détails inutiles et encombrants.

 

FÉMINISME DÉCLARÉ

 

Ce que Rego cherche en effet principalement, ce sont des formulations soudaines et sans concession de l'effroi et du dégoût qu'elle ressent face au monde actuel, ses parades mensongères et ses douleurs secrètes. Les gravures des Abortion Series - séries d'avortement - infligent au spectateur des coups répétés et ne lui font grâce d'aucune misère, dureté que l'artiste revendique dans ses propos comme une exigence morale et politique, celle de son féminisme déclaré.

Il en est de même de ses scènes que l'on hésite à dire familiales tant les relations entre adultes et enfants semblent y tourner aux menaces et aux châtiments, communions forcées, embrassades littéralement dévorantes et crimes peut-être : ces jeunes filles sont-elles endormies ou mortes ? Ce que deviennent les contes et rêves d'enfant dans une telle société, on le suppose sans peine. C'est alors que l'on songe à Annette Messager. D'une artiste à l'autre, les moyens sont absolument différents, mais la pénétration et l'ironie sacrilèges très comparables, jusque dans le fantastique railleur et l'art de susciter le malaise. Et cela ne rend que moins compréhensible encore la méconnaissance française de Paula Rego.

Philippe Dagen

" Paula Rego, rétrospective de l'oeuvre graphique ",

Ecole supérieure des beaux-arts, hôtel Rivet, 10,Grande-Rue, Nîmes. Tél. : 04-66-76-70-22. Jusqu'au 21 septembre. Du mardi au samedi, de 10 heures à 18 heures. Entrée libre.