Une exceptionnelle commande
publique à huit créateurs
vedettes accompagne le parcours
du tramway
C'est du jamais-vu à Paris : le
tramway des boulevards des
maréchaux, inauguré samedi 16
décembre, a été accompagné d'une
vague de commandes publiques
sans précédent.
" C'est la première
commande importante d'art
contemporain à Paris depuis les
colonnes de Buren " au
Palais-Royal, a souligné
Christophe Girard, adjoint (PS)
au maire de Paris chargé de la
culture.
Le programme, d'un montant de
4 millions d'euros, est
cofinancé par la Ville et la
région, l'Etat participant pour
350 000 euros.
Neuf oeuvres signées de huit
artistes parmi les plus reconnus
de la scène internationale
jalonnent le tracé du tramway
entre le pont du Garigliano (15e
arrondissement) et la porte
d'Ivry (13e). Elles permettent à
Paris de commencer à pallier ses
faiblesses en matière d'art
urbain. Au-delà du tramway, les
oeuvres s'adressent à tous les
usagers de la ville ; leur
qualité se juge donc aussi sur
leur dialogue avec le quartier.
C'est Didier Faustino,
architecte et artiste, qui
réalise sans doute la réponse la
plus pertinente à ce contexte
urbain. Son oeuvre, il la décrit
comme " le plus petit
gratte-ciel du monde ".
Faisant écho aux tours de la
porte d'Ivry, elle ressemble à
un totem étrange, vert anis.
C'est en fait une maison, avec
salle de bain, cuisine, chambre
: confort à tous les étages.
Seule particularité : elle est
conçue sur 1 mètre carré au sol.
" Je voulais faire écho à
la situation urbaine, plutôt que
poser simplement un acte
plastique, explique
l'artiste. Cette maison
prototype est une manière de
reposer cette question
essentielle, vif débat à Paris :
n'est-il pas nécessaire de
construire aujourd'hui à la
verticale ? Soulever des
questions : c'est tout l'intérêt
de l'art public. Sinon, pas la
peine de sortir du musée. "
Ce défi, chacun des artistes
y répond avec plus ou moins de
justesse. Paresseuse, la
Britannique Angela Bulloch a
posé à l'Institut de
puériculture, porte de Vanves,
ce qu'elle fait partout où elle
passe : des vibrations de
lumière.
L'Autrichien Peter Kogler
rejoue lui aussi son lassant
leitmotiv, en faisant courir des
fourmis géantes en vidéo au pont
de Vanves. L'élégant Skate Park
en forme de mappemonde que ce
même artiste offre aux
adolescents de la porte d'Italie
est plus convaincant.
PUBLIC ET PRIVÉ
D'autres invités semblent
s'être davantage posé la
question de l'espace public et
de ses répercussions sur l'oeuvre
d'art. Ce n'est pas étonnant de
la part de l'Américain Dan
Graham, qui nourrit depuis des
décennies une réflexion sur les
liens entre public et privé. Il
est heureux que Paris s'offre
enfin un des pavillons qui l'ont
rendu célèbre. Avec ses jeux de
miroirs reflétant la porte de
Versailles, ce lieu est pour lui
" une occasion donnée au
public de se contempler
lui-même, en situation de loisir
", dit-il.
En collaboration avec
l'architecte Frank Gehry, la
Française Sophie Calle a elle
aussi réalisé une oeuvre
joliment interactive, au milieu
du pont du Garigliano. C'est une
étrange cabine téléphonique, qui
se dessine comme une tulipe
échevelée de métal, peinte de
rose, rouge et orange. En son
coeur, un téléphone, écarlate.
Mais personne ne peut appeler ;
seule Sophie Calle possède le
numéro. Elle le composera
plusieurs fois par semaine,
n'importe quand. Quelques
passants lui répondront et
écouteront ses histoires.
Dans le parc Montsouris,
Christian Boltanski rend hommage
aux jeunes amours écloses à la
Cité universitaire, avec un banc
qui murmure en dix langues les
plus tendres déclarations à qui
vient s'y asseoir. Moins
surprenant, Bertrand Lavier a
créé un mirage de palmiers à la
Poterne des peupliers,
contrastant avec le méchant
jardin d'enfant alentour. Enfin,
porte d'Arcueil, Claude Lévêque
a couronné un réservoir d'eau
d'un diadème de miroirs, qui
joue avec les humeurs du ciel et
les mouvements de la ville.
Bérénice Bailly