Révélations de la photographie...
ARTS
Les
miroirs de l'homme occidental

"
Tête de Nègre
", par Jean-Antoine Gros.
MUSÉE DU QUAI BRANLY/PATRICK
GRIES. Statue magique "
nkisi ", Kongo (Rép.du
Congo) rapportée par
un médecin de marine
en 1891. MUSÉE DU QUAI
BRANLY/PATRICK GRIES. Buste
exécuté en Italie
avant 1709. RMN/HERVÉ
LEWANDOWSKI. Sculpture de
Nevimbumbao, île de
Malakula (Vanuatu), donnée
par Matisse à Picasso.
RMN/GÉRARD BLOT
La première grande exposition
temporaire du Musée du quai
Branly, " D'un regard l'Autre
", s'ouvre le 19 septembre
Une
nef dorée, flanquée
d'un globe terrestre, ouvre "
D'un regard l'Autre ", première
grande exposition temporaire du Musée
du quai Branly. Le bateau dit de Charles
Quint (fin XVIe siècle) et
la mappemonde (1507) où l'Amérique
vient d'apparaître se reflètent
à l'infini dans une pièce
tapissée de miroirs que l'on
va retrouver souvent dans la suite
du parcours.
Car
l'exposition d'Yves Le Fur, placée
sous les auspices de la navigation
et de la cartographie, est une perpétuelle
mise en abyme, une interrogation sur
la succession des regards portés
par l'homme occidental, sur le "
sauvage " rencontré sur
des rivages inconnus. L'Européen
sera tour à tour intrigué,
séduit et dégoûté
par ces civilisations sur lesquelles
il ne manquera pas de projeter son
imaginaire.
Le
monstre velu des antipodes, brute
au coeur pur, fantasmé par
le Moyen Age, sera remplacé
par un digne ambassadeur - basané.
Le souverain magnifiquement paré
cohabitera avec l'épouvantable
cannibale, et l'esclave enchaîné
avec le philosophe ingénu des
îles du Pacifique. Plus tard,
le " nègre " sera
mis en fiches, classé, étudié,
répertorié comme un
insecte, avant d'être soumis
et colonisé. Mais sa production
matérielle, d'abord étiquetée
dans les musées d'anthropologie,
va être plébiscitée
par les artistes occidentaux. Et cet
engouement ne tardera pas à
gagner de larges pans de la société
occidentale.
Cet
incessant va-et-vient, ce perpétuel
jeu de miroirs se manifestent à
travers les mille et une représentations
de l'homme exotique qui évoluent
au fil du temps. Les Maures, ou negri,
sont présents dans l'iconographie
de la Renaissance à travers
des bustes pleins de majesté.
Au XVIIe siècle, encore, les
splendides portraits du peintre hollandais
Albert Eckhout (1610-1665), exceptionnellement
réunis Quai Branly, témoignent
d'un respect certain pour leur modèle.
Les deux Esquimaux qui posent devant
le chevalet du Danois Bendix Grodtschilling
III (1686-1737) ne sont pas anonymes
: leurs noms, Pock et Kieperoch, sont
soigneusement notés. Et le
mannequin anatomique (vers 1700) représentant
un Africain insiste sur l'appareil
musculaire et osseux, semblable à
celui de l'homme blanc.
Alors
que, un peu plus tard, les dessinateurs
qui accompagnent les premiers navigateurs
dans le Pacifique vont reproduire
des types - " Homme de Nouvelle-Hollande
", " Femme d'Eua "
- plutôt que des individualités,
même si certains donnent à
leurs modèles des poses à
l'antique. Pas décisifs, au
XIXe siècle, les bustes anthropologiques,
à prétention purement
scientifiques, se veulent des archétypes
dont les interprétations volontiers
racistes vont conforter la supériorité
du colonisateur.
TROPHÉES
ARRACHÉS
Même
évolution pour les objets ramenés
des antipodes. Les Européens
sont d'abord fascinés par ces
productions exotiques qui vont orner
leurs cabinets de curiosités
: cornes de rhinocéros sculptées,
ivoires, coraux, noix de coco délicatement
gravées, couronnes de plumes,
colliers ou même " idoles
barbares ".
Ensuite,
les collections royales recueilleront
les premières moissons des
navigateurs, de Bougainville à
Cook, comme ce costume de deuilleur,
en nacre et en cuir, ou cette effigie
du dieu de la guerre venue des îles
Hawaii. En 1827, des " salles
de marine " seront ouvertes au
Louvre pour présenter les moissons
d'autres navigateurs comme Dumont
d'Urville. La muséographie
du nouveau musée d'ethnographie
du Trocadéro (1878) privilégie
les panoplies dont l'exposition d'Yves
Le Fur nous propose une évocation
saisissante. Ces accumulations d'armes,
couteaux, lances, casse-tête
et boucliers conjuguent la folie encyclopédique
avec la volonté d'exhiber des
trophées arrachés aux
peuples vaincus.
C'est
aussi au Trocadéro, ce temple
de l'ethnographie naissante, que les
expéditions coloniales déposent
leur butin, dont un échantillon
est présenté quai Branly.
Mais c'est là aussi que des
artistes comme Picasso vont découvrir
une esthétique qui va bouleverser
leur sensibilité, et sans doute
l'art occidental. Parmi les pièces
des collections de Vlaminck, Derain,
Matisse ou Braque, visibles quai Branly,
on notera un splendide tiki polynésien
ayant appartenu à Picasso.
Les grands marchands, comme Paul Guillaume,
vont suivre et lancer la mode de l'"
art nègre ". Les collectionneurs
emboîteront le pas. Le Musée
de l'homme, dont héritera le
Quai Branly, est né de ces
multiples démarches, complexes,
ambiguës, aux confluents d'une
science dont les racines plongent
dans un terreau colonial et d'une
esthétique parfois réduite
à un pur formalisme.
L'exposition,
réussie et parfaitement maîtrisée
en dépit de quelques impasses
- elle glisse trop rapidement sur
la représentation de l'esclavage
-, se clôt par une interrogation
face à quatre sculptures conçues
en Afrique et en Océanie. Un
chef-d'oeuvre sans référence
peut-il être universel ?
Emmanuel
de Roux
"
D'un regard l'Autre, une histoire
des regards européens sur l'Afrique,
l'Amérique et l'Océanie
",
Musée
du quai Branly, galerie jardin, 27,
quai Branly, Paris-7e. Tél.
: 01-56-61-70-00. Du mardi au dimanche,
de 10 heures à 18 h 30 ; jeudi
jusqu'à 21 h 30. Du 19 septembre
2006 au 21 janvier 2007. De 6 ¤
à 8,50 ¤. www.quaibranly.fr/Catalogue,
sous la direction d'Yves Le Fur, Musée
du quai Branly/RMN, 352 p., 49 ¤.
© Le Monde 19 septembre 2006