Naissance de notre
Art Comtemporain
A propos de
l’exposition « Mes Martiniques »
de Hervé Beuze
(juin 2009)
par Patrick
Singaïny.
Que l’on ne vienne pas me dire
que ce qui va suivre a déjà été
dit en d’autres temps ou en
d’autres lieux.
Je me fous de ces époques et
de ces lieux.
Ce qui compte est que ce qui
est exprimé ici et maintenant
ne vaut que pour notre ici et
notre maintenant.
Leitmotiv personnel.
Le verbe du démiurge
Césaire transmute notre
paysage mental post-esclavage, broyé
par l’assimilation. Il fait de nous
des êtres en combat pour le gain
d’une humanité en partage contre la
fatalité d’être prisonnier du
travestissement de la liberté, de
l’amour, de l’amitié, de l’entraide,
et de la négation de l’Autre.
Si j’osais,
j’affirmerais sans ambages que, tout
génie qu’il était, la tâche de
Césaire ne tenait pas de
l’impossible. Car il possédait
fermement cette « arme miraculeuse »
–la Poésie-action- dans un pays où
le verbe possède de précieuses
vertus rédemptrices et peut se
révéler vecteur d’actions
transformatrices.
Si j’osais, je dirais
que dans un monde où le dit crée
littéralement le réel, ceux dans nos
rangs à l’écoute du verbe césairien
en deviennent transformés à jamais.
Le verbe, telle la pierre
philosophale, transmute la certitude
de la fatalité en une croyance autre
et positive, d’un si fort pouvoir
qu’il vous arrache de votre
condition de cet être-là, né à
genou, convaincu d’un sentiment
d’incomplétude et de mise en
bestialité, dont malheureusement
beaucoup trop d’entre nous en font
leur prétexte pour assouvir –telle
une soumission masochiste à des
principes de vie que l’on sait
pourtant viles- les plus bas
instincts universels, sans se rendre
compte un seul instant qu’ils sont
les seuls maîtres d’œuvre de leur
inhumanisation.
VERBE ET VISUALITE
Si j’osais, une
dernière fois, je dirais qu’en
revanche cela tient de l’impossible
de se faire Césaire dans le monde de
la visualité.
L’individu
martiniquais s’est fait homme depuis
les écrits d’Etienne Lero et
de René Ménil dans le fameux
Légitime Défense (1932). Le
Nègre a conjuré l’insulte fait à
l’Homme Noir de ne pas être Blanc
depuis L’Etudiant Noir
(1934). Le Martiniquais est en
recherche de lui-même et de façon
debout depuis Tropiques
(1941). Mais qu’avons-nous vu de
semblable du côté des
artistes-plasticiens ?
Rien.
Rien de transcendant.
Jusqu’ici, nous
n’avons fait que contrefaire :
imiter la peinture de l’autre ;
s’inspirer d’une Afrique mythique
(même qu’on y est parti se chercher
pour s’y retrouver finalement muet
devant un soi toujours
inconnaissable) ; en appeler à l’ère
anté-coloniale pour mieux nier la
fondamentalité de l’esclavage dans
l’identité martiniquaise ; singer
tout aussi béatement des courants
artistiques de l’art contemporain
occidental qui, en réalité, de
malentendus en malentendus, ne vous
interpellent que sur un plan formel
(l’arte povera, l’installationnisme
et j’en passe).
Rien.
Il n’y a
qu’imitation, « la lèpre hideuse
des contrefaçons ». Celle qui
nous enferme dans des pseudos
créations visuelles qui ne sont que
des traductions d’une idée en une
chose plastique bi ou
tridimensionnelle, dans la plus pure
tradition de l’ut pictura poesis.
C’est-à-dire dans l’allégeance à la
culture du colonisateur.
Et le petit-bourgeois
de réclamer sur le ton de la
jérémiade des galeries, des
critiques d’art, un marché, des
collectionneurs… (pourquoi pas un
métro à Fort-de-France), cela sans
avoir le moins du monde fait advenir
un art pensé par nous et pour nous,
si singulier qu’il en deviendrait
universel.
Bien sûr, je ne
prétends pas qu’il faille jeter aux
orties les apprentissages de
l’université ou des écoles d’art.
Bien sûr, je ne prétends pas que
nous devrions nous interdire des
incursions gratuites dans l’art
contemporain occidental car, après
tout, nous sommes en partie des
occidentaux et nous pouvons nous
laisser aller de temps en temps à
nous leurrer pour, dans un état à
vrai dire de déréliction, nous
donner l’illusion d’être sorti de ce
carcan qu’est notre colonialité. Je
prétends simplement que les outils
qu’ils forgent en nous ne
servent qu’à dire nos productions
non à les comprendre, encore moins à
les réaliser.
Ainsi, tout
artiste-plasticien honnête, dans
notre ici, commence par être d’abord
un résistant. Un résistant contre
tout courant artistique importé.
Même s’il demeure chez lui les
restes de réflexes hérités de
l’apprentissage ou des injonctions
qui lui ont toujours paru normales à
observer : le rejet pavlovien du
savoir-faire, le maintien de la
dichotomie entre art et artisanat,
la déification toute occidentale de
l’art comme dernier lieu de la
liberté sans limite et totalement
autonome –l’art pour l’art-, la
croyance selon laquelle l’art n’est
qu’utopie (même refondatrice)…
Un artiste-plasticien
honnête, ici, n’en finit pas de
désapprendre et cherche à se sevrer.
Il sait que le chemin sera long
jusqu’à l’établissement d’un art
contemporain authentique,
c’est-à-dire efficient face à la
centralité de l’art contemporain
occidental.
Entre temps, on
voudrait espérer que ceux qui se
savent avoir un destin artistique se
mettent à user de ce jouet qu’est
l’art conceptuellement occidental
comme d’un outil de désaliénation.
On voudrait croire
que tous nos artistes-plasticiens
soient conscients des enjeux
sociétaux d’une conception d’un art
désassimilateur, et qu’ils soient
hantés secrètement par la nécessité
de faire émerger un produit
artistique qui permettrait la
transmutation du vu en une action
transformatrice de l’en soi de
l’individu, à l’instar du verbe.
Cependant, cette
métamorphose par la visualité est
malheureusement impossible.
Même des ex-voto
propitiatoires ne permettent pas
cette transfiguration cathartique.
Autrement dit, à
mon sens, toutes nos productions
plastiques passées et actuelles ne
témoignent que d’une impuissance… et
ne sont toujours pas des œuvres
(debout) ! Tout au plus des
commencements prometteurs. Dans
notre acception, l’œuvre consiste en
la mise au point d’un dispositif
désaliénant dont la visualité n’est
qu’un support, à la plasticité bien
sûr attrayante certes, mais venant
en second.
Dès lors, il nous
faut mettre carte sur table en
déclarant que ce qui nous importe
dans notre ici s’agissant des arts
plastiques (j’isole incidemment le
cinéma) n’est pas tant sa visualité
que la conception d’un art
d’affirmation de soi qui ne
s’exprimerait dans un premier temps
que dans le parasitage de l’art
contemporain occidental.
Ainsi, je pense que
l’art que nous avons à développer ne
devrait pas tirer sa légitimité de
la visualité mais plutôt de sa
capacité à annihiler la sur-occidentalité
de l’art contemporain.
Pour nous qui ne
pouvons accéder à l’indépendance
parce qu’en partie français dans
notre constitutivité, le fait de
pouvoir gagner toute notre
légitimité sur le terrain du dernier
bastion de l’impérialisme culturel
occidental est un espace plus
important que celui des zones
d’influences géopolitiques, et tout
aussi déterminant que les réseaux
financiers qui se jouent des
frontières. Voilà tout l’enjeu de
l’émergence d’un art authentique
issu de notre ici.
Car, il est
impératif, pour nous qui avons
l’impérieux désir de nous ériger en
groupes humains autonomes, de
produire un art contemporain pouvant
chahuter le marché éponyme
–dans un premier temps sur un plan
qui ne peut qu’être symbolique- en
le bousculant à sa base pour se
hisser au-dessus de lui en un
mouvement parallèle.
Il suffirait d’un
tout petit premier pas.
Voyez : nous sommes
bien loin de la mendicité habituelle
pour obtenir une place subalterne et
à part dans un système culturel et
artistique qui nous a toujours
invisibilisé et souvent parqué dans
des manifestations ghettoïsant,
« Des Magiciens de la Terre » (1989)
à « Kréyol Factory » (2009).
VERS UN ART
CONTEMPORAIN AUTHENTIQUE
ISSU DE NOTRE ICI
Césaire et les autres
rayonnent dans le monde entier à
partir de l’ombre d’une poussière
sur un planisphère –notre
Martinique. Cela fait d’elle un lieu
d’importance.
L’écho mondial du
travail de Césaire est dû en grande
partie au Surréalisme qui a rendu
possible le rayonnement
international de son message dans un
monde où la culture française avait
encore quelque importance et
influence avec des figures de poids
comme Picasso, Breton et Lam.
Aujourd’hui, la
configuration n’est plus la même.
L’art contemporain français se meurt
de son exception. Et l’art
contemporain occidental à l’heure de
la mondialisation des échanges n’est
ni plus ni moins qu’un Financial
Art -un placement- vidé de son
aura et de tout sens, rendant
possibles ce fatras de conjectures
et d’interprétations qui font encore
les belles heures des seuls
prosateurs de l’Hexagone, qui par
leur verbiage se chargent de faire
croire que l’art reste toujours le
propos central.
A mon sens, nous
avons une carte « art contemporain »
à jouer. Non pas pour quémander une
reconnaissance mais pour agir. L’art
que nous avons à produire est un art
désaliénant, un art du dépassement.
Un art qui place l’action en son
cœur.
Cependant, nous
n’arriverons pas à nous en emparer
si nous continuons à ignorer
l’essentiel des enjeux réels d’un
art contemporain érigé à partir
d’ici : l’affirmation d’une identité
singulière par sa créolité en
opérant un dépassement des
questionnements liés à nos
différents statuts administratifs
possibles et à notre économie sous
perfusion.
Notre urgence, c’est
nous. Non l’incapacité de cet
Hexagone qui seul nous gouverne et
qui n’arrive plus à assumer le
système économique inique et
aujourd’hui obsolète auquel il nous
a enchaînés pour mieux nous
maintenir dans le colonialisme.
En un mot, il nous
faut avancer –nous
artistes-plasticiens- en nous
débarrassant des habituelles
obédiences et en étant ouvert à tous
les possibles pour être prêt à toute
opportunité.
Mais d’abord, il nous
faut être résolument ouvert à
nous-mêmes pour nous permettre de
développer nos propres aspirations,
nos propres valeurs (artistiques).
Ainsi, tout
artiste-plasticien conscient,
c’est-à-dire aux commandes de son
entreprise de transmutation -lequel
procède forcément d’un art
puissamment conceptualisé-, devrait
pouvoir parler en son nom propre.
S’il ne parvient pas à communiquer
sa démarche, il lui appartiendra de
conclure qu’il n’est pas encore prêt
à agir ou pas encore l’artiste qu’il
pressent être.
Voici le texte
d’Hervé Beuze :
« La carte de la
Martinique est depuis longtemps un
élément récurrent dans ma pratique
plastique. Qu'elle soit peinte ou
faite d'assemblage de matériau
symbolique la carte constitue à
chaque fois une tentative de dire le
nous collectif.
Peut on parler
d'un nous alors que les récents
événements lors de la grève générale
du 5 février 2009 nous montrent à
quel point les tensions historiques
entre chaque composante de la
société antillaise sont encore
vives.
" Mes Martiniques
" est une exposition qui se compose
de bas reliefs-cartes de tailles et
de composition variée et
d'installations monumentales
anciennes et actuelles faite de
matériau pauvre et léger qui
présentent un nouveau regard sur un
petit territoire chargé d'une
mémoire et d'une histoire riche et
active.
"Je ne suis pas à
la recherche d'une culture mythique.
La culture est selon moi un
processus en construction permanente
comme le magma bouillonnant du
Monde. Le figé et l'identique
enferme. La création et l'expression
contemporaine permet la survie et
l'échange"
Hervé BEUZE, artiste
plasticien. »
Je ne me livrerai pas
à une analyse : le texte d’Hervé est
assez éloquent et suffit à lui-même.
Cependant, en rapport
avec le mien que je reprends ici,
j’observe, à partir de la
connaissance que j’aie de la
pratique d’Hervé Beuze, que, malgré
le diktat de l’esthétique kantienne
qui exige que l’on respecte une
dichotomie entre art et artisanat,
Beuze a toujours mené de front son
travail de designer et d’artiste,
ces activités se nourrissant l’une
l’autre en permanence.
En cela,
intuitivement, il affirme sa
résistance face à ce qui lui
apparaît inenvisageable quand on est
plasticien dans l’âme : l’abandon de
la technicité du faire. Et
s’agissant plus précisément du
savoir-faire, Beuze reste très
proche du recours à l’artifice
duquel il n’a jamais souhaité s’en
éloigné : ici l’artistique procède
aussi du savoir-faire qui ne peut
être approximation et dont le
caractère fantaisiste
heurterait TOUS les publics… de
notre ici. Penser une œuvre à
destination de « Tous » est une
marque distinctive de cet art
vernaculaire qui n’est pas encore né
mais dont on sait déjà qu’il
s’adresse à tout un peuple qui n’a
que faire de « l’art contemporain »,
cet exotisme qui ne parle que de sa
sauvegarde. Ainsi Beuze ne tombe pas
dans ce que je considère être 2 de
ses écueils principaux : l’illusion
et l’isolement.
L’illusion est ce qui
est à l’œuvre quand on veut adopter
une conception de l’art comme lieu
de l’utopie ; dans notre ici nous ne
pouvons avoir le luxe de rêver un
autre monde parce que nous ne sommes
pas en mesure de quitter cette
jonction permanente qu’est notre
passé-présent, même momentanément.
L’isolement est ce
qui est à l’œuvre quand on est tenté
de recourir à une installation qui
va isoler le visiteur de son espace
de vie au lieu de le rendre encore
plus présent dans son monde fait
d’illusions, à l’image de son
économie de transfert et d’une
structuration inadéquate de notre
système culturel issu de là-bas.
On remarquera dans
l’exposition « Mes Martiniques » la
volonté de l’artiste-plasticien
Beuze de revenir sur ses précédentes
installations pour les transposer en
objet. C’est pour moi le signe d’un
début de questionnement sur la
pertinence de l’installation dans
notre paysage mental artistique. On
remarquera également une tentative
de construction d’un système de
transmutation en isolant un espace
plongé dans l’obscurité où
interviennent 3 types d’œuvres dans
lequel le son prend une place
primordiale.
Ici, depuis 3
siècles, l’heure est à l’affirmation
d’un soi qu’on peine à faire surgir
et dont on sait, depuis l’avènement
du verbe césairien, qu’il fera
toujours l’objet d’un combat sans
repos auquel l’artiste-plasticien
doit prendre sa part d’action.
Ainsi, l’utilisation ingénieuse de
la carte de la Martinique par Beuze
comme motif récurrent suffit à dire
l’intelligence d’un positionnement
qui capte d’emblée l’attention du
destinataire, c’est-à-dire tout
Martiniquais. Il n’est pas question
de se répandre de façon personnelle.
Pas d’état d’âme.
Ici ce n’est pas un
Martiniquais –fut-il artiste- qui
parle à tous les Martiniquais.
Il tente simplement de faire de ses
productions l’expression d’une
espérance rédemptrice.
L’artiste-plasticien,
à l’exemple de l’archétype que je
viens d’esquisser, est un
passeur-accompagnateur plutôt qu’un
shaman. Ce que revendique avec
justesse Hervé Beuze dans sa
pratique artistique.
Fort-de-France, 28
mai 2009.