Lucian Freud, peintre académique de l'obscène

" D'après Cézanne " (2000), de Lucian Freud.
NATIONAL GALLERY OF AUSTRALIA, CANBERRA
Rétrospective de l'artiste anglais au Centre
Pompidou
ART
Pour faire un Lucian Freud, commencez par
trouver un modèle doué d'une ou plusieurs
particularités anatomiques - obésité,
disproportions prononcées, genoux cagneux,
seins qui tombent ou virilités emphatiques.
Déshabillez-le et placez-le sur un lit
défait ou un sofa fatigué dans une posture
telle que ces spécificités physiques soient
largement exposées. Ajoutez un chien qui
dort ou une plante verte qui flétrit. Une
bizarrerie bien marquée fera son petit effet
: deux jambes sortant de sous un lit ou un
geste de la main inexplicable.
Pour l'exécution, deux règles sont à
respecter. Tordez la perspective, en
redressant exagérément les obliques des
lattes du parquet ou en adoptant un point de
vue en plongée ou contre-plongée.
Par ailleurs, rehaussez les corps
d'empâtements plus ou moins épais, pour
suggérer que le réalisme pourrait être gagné
par l'abstraction. Attention : ne poussez
pas le brouillage trop loin, car il est
entendu que cette peinture est fortement
figurative. Pour les couleurs, ocre, gris,
bruns et blancs suffiront. Ne pas oublier un
cadre large et sombre, pour garantir la
dignité du résultat.
Tels sont les principes du système Lucian
Freud, invariables depuis cinq décennies.
L'exposition qui se trouve au Centre
Pompidou peut ne pas respecter la
chronologie, ce détail n'a aucune importance
puisque la formule n'a connu, au fil de son
application, que des modifications mineures
- un peu plus ou un peu moins de matière
accumulée en croûtes grumeleuses.
On doit admirer la constance et la lucidité
de l'artiste, qui a compris que, dans la
société actuelle, le but suprême est
d'imposer une marque, c'est-à-dire un petit
nombre de caractéristiques immédiatement
identifiables par tout un chacun. Dans son
cas, il y en a trois : la légende d'un
personnage réputé sauvage et inaccessible,
presque un maudit, mais qui a peint les
portraits du baron Thyssen et de la reine
Elisabeth II ; l'exhibition de nus supposés
choquants - qui ne choquent plus personne
depuis longtemps - ; et l'exhibition d'un
travail de peinture dont le visiteur a vite
fait de comprendre qu'il doit être long et
pénible.
Au cas où cela lui aurait échappé,
l'exposition s'achève par des photos et un
film qui insistent sur ce labeur manuel
acharné. Dans plusieurs tableaux, en se
mettant en scène - nu bien sûr, c'est plus
frappant - dans son atelier, Freud contribue
à imposer cette image héroïque de lui-même.
Nous voici avertis : ça ne rigole pas dans
l'atelier. C'est du sérieux, c'est de la
grande peinture qui s'y fait, comme au temps
de Watteau ou de Courbet. Et comme chez
Bacon, l'ancien ami, le rival principal et
inégalable dont le spectre rôde sans cesse.
Mais non, ce n'est pas de la grande
peinture. Ce n'en est que le simulacre,
fondé sur l'académisation conjointe de
l'obscénité et du matiérisme. Premier détail
: Freud n'a pas inventé le réalisme cru en
peinture. Dans l'entre-deux-guerres, un
grand peintre britannique qui n'a jamais été
exposé en France, Stanley Spencer
(1891-1959), et un autre Britannique, moins
puissant et tout aussi méconnu à Paris,
Wyndham Lewis (1882-1957), ont montré à
Londres leur conception scabreuse du nu
moderne.
En Allemagne, Otto Dix et George Grosz ont
oeuvré dans la même direction, qui fut celle
d'Egon Schiele à Vienne. Leur influence sur
Freud, né à Berlin en 1922 et élevé en
Grande-Bretagne, est patente dans ses toiles
de jeunesse, qui ne figurent pas dans
l'exposition. Au début des années 1970
encore, ses paysages de banlieue pastichent
Spencer.
La question ne serait que de généalogie si
l'on ne voyait tout ce qui se perd entre
Freud et ses inspirateurs. Eux, comme Bacon
et comme tout artiste profond quel que soit
son mode d'expression, sont portés par une
nécessité intérieure, des idées, des
pulsions. Lui ne semble animé que par la
volonté de faire des tableaux. Ses modèles,
leurs histoires, leurs pensées et leurs
émotions ne l'intéressent pas. Ce sont les
figurants du théâtre où il joue le rôle du
grand maître.
On serait moins agacé si, pour le Centre
Pompidou, Freud n'incarnait apparemment la
peinture actuelle. On n'a jamais vu à
Beaubourg de rétrospective de Gerhard
Richter, de Georg Baselitz ou de Sigmar
Polke, ni, du reste, de Martial Raysse. Mais
on y aura vu deux fois Freud, en 1987 et
aujourd'hui. C'est au moins une de trop.
Philippe Dagen
" Lucian Freud, l'atelier ",
Centre Pompidou, Paris 3e. Du mercredi au
lundi, de 11 heures à 21 heures. De 8 ¤ à 12
¤. Jusqu'au 19 juillet.
www.centrepompidou.fr
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