Au commencement
était l'acte. L'acte de création.
Elle ramasse des bois flottés, et
elle y voit ce qu'aucun d'entre nous
ne sait voir. Le sens est déjà là,
dans les veines et la déveine de
l'objet livré au sable. Kanel Brosi,
en mobilisant la mètis des
Grecs – ou intelligence de la
ruse- engagée dans le devenir et
l'acte de la création, trace un
chemin de rencontres éblouissantes,
au sens premier du terme, entre «
Femmes » (titre de sa première
exposition), et « Prophètes » (nom
d'un projet en devenir). Dans cet
entre-deux, elle nous offre les «
Passeurs », si bien nommés, à la
Villa Chanteclerc. Elle fait la «
passe », comme l'écrit Lacan quand
il s'agit de formaliser ce passage
de l'analysant à l'analyste. Elle
fait « la passe » de l'objet brut à
l'œuvre d'art.
Tout a commencé
par un fantôme doté d'une perche et
posé sur l'esquisse d'une barque :
cela a suffi pour que la série
éclose. Métaphore de son travail
d'artiste, l'objet passeur recèle en
lui un sens à déchiffrer. Ce sens
préexiste à l'œuvre, au cœur même de
l'objet brut. Kanel Brosi ne se sent
investie d'aucune mission, d'aucun
message. Elle se situe au cœur même
de la contingence et du monde des
choses sensibles : le rapport de
l'homme et de la réalité dans le
processus aléatoire de l'acte. De la
création. La mise en forme de
l'objet brut est une mise en forme
au sens strict, au même titre que
celle qui ordonnera ce texte une
fois le point final posé. Kanel
Brosi nous donne à voir -par un
positionnement de l'objet, par un
ajout d’argile modelée, par
d'infinies patines et des
assemblages de couleurs (plus
nombreux et plus subtils que dans «
Femmes ») - un jeu des énigmes
et des devinettes, une bigarrure et
une exposition de la forme d'un
monde divisé et chatoyant,
résolument hostile à la logique de
l'Un, et toujours travaillé par la
possibilité de la découverte d'une
issue cachée qui se dérobe dans
l'instant même de son dévoilement.
Ce en quoi Kanel Brosi fait œuvre d'art est précisément ceci, que
jamais le sens n'épuise l'objet
mais, au contraire, ne cesse de le
travailler sous le regard de
l'observateur. Son travail est jeu
de bascule, de renverse en leur
contraire d'éléments qui ne sont pas
encore fixés, contournement et
détournement d'un réel polymorphe
qui refuse à se laisser dominer dans
une forme unique, ruse de la raison
et du geste habile à suggérer plus
qu'il ne dit. Et c'est bien sûr ce
qui permet à Kanel Brosi de « passer
», de nous faire la « passe » encore
et toujours, d'un travail à un
autre, puisque le pourquoi de l'acte
est dans l'acte lui-même et non dans
l'objet qui en résulte. C'est ce
mode « insu », et oh combien
productif, de considérer l'œuvre
comme un trésor de signifiants
inépuisable, et à partir duquel
chaque sujet déploiera sa propre
chaîne signifiante, qui la pose
comme artiste. Kanel Brosi, comme
individu, n'a rien à nous dire. Et
c'est tant mieux, car rien n'est
plus assommant que ces « artistes
bavards » pour qui les mots
viennent, dans une Geste dérisoire,
tenter de pallier et de masquer
l'insuffisance de l'œuvre.
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"Transes" |
Kanel Brosi est
ce sujet de « l'actepouvoir » que
théorise Gérard Mendel. Loin du
fantasme occidental d'une domination
absolue de l'esprit sur la chose,
cet « actepouvoir » se constitue
dans la quête d'un rapport plus
contigu - c'est le rôle des «
Passeurs » - avec une réalité qui,
parce qu'elle fait toujours
résistance, demeure continûment
blessante pour le narcissisme du
sujet. Peu importe, alors, de savoir
qu'elle travaille en écoutant de la
musique (du blues à Gianmaria
Testa), pour éloigner les idées
parasites et autres a priori
conceptuels qui viendraient
troubler, orienter, incliner en sens
étranger à l'œuvre, ce qui est en
train de naître et de prendre forme
sous ses mains. Peu importent les
blessures et les rires, les
évidences et les secrets, les terres
et les volutes de fumée, les fers et
les peintures, les bois et les
outils, c'est de ça et du reste,
dépassée par son acte, qu'elle se
met en travail, comme il se dit
d'une femme en gésine. Kanel Brosi
ne sait pas ce qu'elle fait, ce en
quoi elle partage le lot commun de
celui qui fait, réellement, œuvre
d'art. Le démiurge qui la hante est
descendu des cieux. Il est
irrémédiablement humain.
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BonzeKlein |
Les « Passeurs
» nous déportent vers un ailleurs,
vers une autre rive, vers un au-delà
dont on sent bien qu'il est, in
fine, le seul interlocuteur de
Kanel Brosi. Celui qui la fait
s'endormir le soir avec son travail,
celui qui la réveille la nuit et
qu'elle retrouve matin dans la
chambre ouverte sur l'atelier. Aux
formes plantureuses de «
Femmes » succède, avec « Les
Passeurs », un travail vers l'épure,
vers la sérénité, une aspiration à
l'élévation, comme en témoigne, en
creux, ce passeur inquiétant (Transes),
debout, yeux clos et tête tendue
vers le ciel dans la torsion d'un
cri étouffé, ou encore ce «
BonzeKlein » aux patines
travaillées et déclinant un camaïeu
de bleus si profonds que s'y
engloutiraient les affres et les
peurs. Mais Kanel Brosi ne vit pas
dans l'éther. Elle est dans «
l'étant » du monde ou plus justement
(comme l'écrit Heidegger dans «
L'être et le temps », et qui semble
s'appliquer on ne peut plus
exactement à son travail de
sculpteure) : « Si l'être est ce
qui est demandé et si l'être est
l'être de l'étant, il s'ensuit que,
dans la question de l'être, l'objet
interrogé n'est rien d'autre que
l'étant lui-même ». Chaque bois
travaillé, chaque ajout de glaise,
chaque passage du polissoir, chaque
sculpture contient la totalité du
monde et la dépasse. Son « passeur »
« Bonze sino-birman » mi-rouge, mi-blanc
ne peut donc être que de ce monde et
de ce temps.
De ce temps qui
atteste qu'une sculpteure
martiniquaise est en train de faire
œuvre, là sous nos yeux, à nous qui
ne savons pas voir, qui ne voulons
pas voir.
du 10 au 17 novembre 2007 à la Villa
Chanteclerc à Fort-de-France