À
QUOI peut servir la peinture au
temps de la télévision ou même
de la photographie ? A
contraindre l'oeil à prendre du
temps, à s'attarder sur les
êtres et les choses, à ne plus
se contenter de reconnaître au
passage les stéréotypes communs.
Julien Beneyton - 29 ans, ancien
élève des Beaux-Arts de Paris -
peint la rue, la banlieue et
ceux qui y habitent : le
marchand de journaux, les SDF
sous le pont, les jeunes
costumés en basketteurs et en
rappeurs, leurs mères africaines
dans leurs grandes robes, les
revendeurs du métro.
On découvre ce travail dans
deux galeries parisiennes. Ce
sont soit des portraits en
buste, soit ce qui s'appelait
autrefois des scènes de genre :
des personnages en situation
dans des espaces saturés de
signes et d'objets, dont la
présence et la nature fondent le
réalisme de la description. Le
travail commence par la
promenade, à Paris ou New-York,
et continue par des rencontres
et des conversations, moyen de
convaincre celles et ceux que
Beneyton veut faire entrer dans
ses oeuvres et de le laisser les
observer.
L'oeil boulimique et
minutieux, le peintre note tout
avec la même précision neutre et
la même efficacité : les titres
et les photos des journaux, les
affiches se recouvrant sur les
murs, les détails des vêtements
et des architectures. Il
dévisage inconnus et amis, qui
le dévisagent eux aussi, surpris
sans doute de l'irruption d'un
peintre dans ce monde où on le
croirait déplacé.
DES HISTOIRES, DES HUMEURS
Cette relation faite de
silences, de surprises et
d'interrogations fait échapper
les modèles aux lieux communs
(le Bronx barbare, le 93 des "
sauvageons "), rend à chacun sa
singularité et sa densité. Ils
ne jouent plus un rôle, ne sont
plus les exemples " typiques "
d'un " milieu " ou d'une "
classe dangereuse ", mais des
individus, chacun avec son
histoire et son humeur.
C'est ainsi, parce qu'elle
évite autant l'exotisme
pittoresque que les
simplifications
pseudosociologiques, que la
peinture de Beneyton peut être
tenue pour politique : elle
désarme les habitudes de regard,
et donc celles de la pensée.
Philippe Dagen
Galerie Alain Le Gaillard,
19, rue Mazarine, Paris-6e. Tél.
: 01-43-26-25-35. Du mardi au
samedi de 14 heures à 19 heures.
Jusqu'au 13 janvier. Et Galerie
54, 54, rue Mazarine, Paris-6e.
Tél. : 01-43-26-89-96. Du mardi
au samedi de 14 heures à 19
heures. Jusqu'au 10 février.