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Jacques Villeglé, un artiste s'affiche

PAOLO VERZONE/VU POUR " LE MONDE "

Ses oeuvres " réalistes ", qui ont marqué les années 1960, sont exposées au Centre Pompidou. Entretien

 

Affichistes, lacérateurs : sous ces noms étranges, les artistes Raymond Hains (1926-2005) et Jacques Villeglé, 82 ans, dont une exposition au Centre Pompidou retrace l'oeuvre, se sont fait connaître au milieu de années 1950 à Paris. Ils ont pris pour matière les affiches de la rue, les lacérant, les décollant, les exposant comme des morceaux du quotidien et des compositions de lettres et de mots. Ils ont fait partie du groupe du Nouveau Réalisme dès sa fondation en 1961. Contrairement à Hains, Villeglé est resté fidèle à l'invention. Il revient sur sa trajectoire rectiligne.



Pourquoi les affiches dès 1949 ? Pour ne plus faire de peinture ?
Elles ont été vues comme cela, comme un coup donné à la peinture. Mais que savais-je de l'art contemporain ? Sous l'Occupation, impossible d'avoir des informations. Tout ce qu'on pouvait en savoir, c'était les diatribes de Camille Mauclair contre les artistes juifs... On ne peut imaginer combien cette époque a été celle d'une a-culturation. Il a fallu attendre 1947, je pense, pour que le nom de Sigmund Freud revienne dans les journaux.

Je ne connaissais pas la peinture, rien qu'un petit livre sur Picasso et la photo en noir et blanc d'un Miro, qui m'avait troublé. A part ça, ignorance totale. Mais il y avait les affiches : c'est ce qu'on connaissait le mieux. On disait que la France était le pays où il y avait le plus d'affiches sur les murs.



Et ensuite ?
Après la guerre, j'ai appris que l'avant-garde avait pris fin en 1924, après le Manifeste du surréalisme, et que la typographie des affiches avait inspiré Mallarmé pour son poème Jamais un coup de dé n'abolira le hasard. Et que Braque avait introduit des lettres en 1912 dans son tableau, Le Portugais. Nous nous sommes placés dans l'esprit de ces avant-gardes - mais en s'en différenciant par un nouveau comportement, celui qui se voit aussi bien dans les machines de Tinguely que dans les monochromes d'Yves Klein : ne plus faire de peinture.



Comment choisissiez-vous les affiches ?
Au début, c'était surtout en raison des lettres, à cause de leur présence dans le cubisme et de mon intérêt pour la typographie. J'avais la conviction que les lettres donnaient une structure - et puis, simplement, c'était mon goût. Puis j'ai commencé à choisir des choses qui m'agressaient. Je me suis aperçu que l'artiste pouvait trouver son inspiration dans ce qui semblait laid aux autres. Je me souviens d'une affiche où il y avait beaucoup d'orange. Quand je l'ai prise, je me suis dit qu'elle était horrible et que je ne pourrais rien en faire. A l'atelier, avec le recul, j'ai vu que j'avais eu raison de la prendre... Vous savez, ce sont des décisions très rapides. Mauriac disait écrire de façon somnambulique. Etait-ce pareil pour moi ? Je n'avais pas le temps de méditer, j'étais dans la rue, il fallait que ça aille vite, comme un photographe, en un quart de seconde.



Vous êtes attiré par les transparences dans le papier...
C'est la pluie. Les papiers trempés se déchirent, la couche devient très fine, on voit en dessous. C'est ce qu'il y a de plus pictural dans la non-peinture.



Interveniez-vous sur les affiches après les avoir arrachées ?
Je ne les touchais pas, par principe. Il m'est arrivé d'arracher un morceau pour éviter qu'une marque ou le visage d'un homme politique soit trop visible. Dans mes dernières lacérations, les affiches de rappeurs, c'est l'inverse : j'ai laissé les noms lisibles, pour conserver la poésie de l'époque. Les affiches racontent bien la vie, - et en même temps ce sont des formes et des couleurs " en un certain ordre assemblées ", comme disait Maurice Denis.



Elles parlent de politique
Comment n'en parleraient-elles pas ? Longtemps, la politique a été une affaire d'affiches. Cela étant, je suis un apathique politique, né dans une famille de droite, vivant dans un milieu de gauche. Par rapport à Rancillac, qui est un militant, je ne suis pas un artiste engagé. Je suis un regardeur. Je veux juste la paix sociale - rire - .



Comment les premières lacérations ont-elles été reçues ?
La première Biennale de Paris, en 1959, nous a rejetés. En 1961, la situation avait changé. On m'a confié un mur de 31 m de long. Je me suis demandé comment faire avec cette longueur. Mon ami Dufrêne m'apprend alors qu'une palissade vient d'être décroûtée à Montparnasse. Tout était sur le trottoir. On a pris trois taxis et tout ramassé : le travail était fait. Je n'ai eu qu'à mettre au mur.



Une série de lacérations de 1975 comporte chaque fois une affiche pour la série de peintures de Dubuffet, " L'Hourloupe ". Comment a-t-il réagi ?
Le peintre Mathieu m'avait menacé d'un procès pour une de mes séries. Il fallait que je m'entende mieux avec Dubuffet. Je lui ai envoyé une photo et une lettre pour le prévenir et nous avons correspondu pendant dix ans. Pour quelqu'un qui avait un caractère impossible, c'était inespéré. J'ai reçu une lettre de lui trois jours avant sa mort.



Vous continuez ?
J'ai cessé depuis cinq ans. Trop fatiguant. Arracher des 3 m par 4, ce n'est pas raisonnable à mon âge. A Buenos Aires, en 2003, j'ai arraché avec des assistants de vieilles affiches qui avaient dû être imprimées avec des caractères en bois : ce fut l'ultime opération.

Propos recueillis par Philippe Dagen

© Le Monde