Institut Régional d’Art Visuel de la
Martinique :
l’impossible
mariage entre l’art et la politique.
L’institut
Régional d’Art Visuel de la
Martinique ( I.R.A.V.M.) se trouve
dans une situation très difficile
voire désastreuse. Confronté à
l’incontournable nécessité de se
renouveler en profondeur du fait des
réformes européennes de
l’enseignement supérieur, ce jeune
établissement d’à peine vingt-quatre
ans végète pourtant et vit au jour
le jour. Les élus du Conseil
Régional qui en ont la charge,
méprisant sans aucun doute l’art et
plus généralement tout ce qui invite
à penser, pratiquent l’immobilisme
et se contentent de gérer les
affaires courantes.
Les enseignants ont toutefois obtenu
le départ du directeur en juillet
2007 mais depuis aucun concours
n’est organisé pour le remplacer.
Une direction intérimaire a bien été
nommée mais elle n’a pas la
compétence pour penser un nouveau
projet pédagogique et n'est pas
indépendante par rapport au pouvoir
politique.
L’absence d’orientation cohérente
pour permettre à cette institution
de jouer le rôle qu’elle mérite, le
manque de volonté évident de lui
donner les moyens de continuer à
exister, l’opacité avec laquelle est
gérée la dotation de plus de trois
et demi millions d’euros qui lui est
accordée chaque année par le Conseil
Régional de la Martinique, tout cela
est source de colère et
d’indignation pour bon nombre
d'enseignants et de personnes qui
travaille en son sein.
La grande question est : pourquoi
les élus tardent-ils tant à prendre
les décisions qui s’imposent alors
que la situation se détériore chaque
jour ? Quels intérêts ont-ils à ce
que l’I.R.A.V.M. ne passe pas le cap
des réformes ? Il est certainement
difficile pour des élus qui se
disent indépendantistes de dépendre
directement de l'État français pour
l’attribution des diplômes nationaux
et il est éventuellement possible de
comprendre que pour eux, il serait
certainement plus simple que cette
école soit exclusivement régionale.
Il leur est aussi évidemment
problématique, peut-être, entre
autres, pour des raisons
électorales, de fermer brutalement
un établissement public
d’enseignement supérieur dans lequel
de nombreux jeunes gens sont engagés
dans des cursus de trois ou cinq ans
d’études. Il leur est assurément
plus aisé de laisser la situation se
dégrader avec le secret espoir que
cette école d’art meurt par
étouffement, par implosion, par
effondrement sur elle-même.
Dans le Schéma Martiniquais de
Développement Économique du Conseil
Régional de novembre 2007, il est
regrettable de constater que dans
les quatre petites pages consacrées
à la culture, même si les intentions
énoncées sont très louables, il
n’est à aucun moment fait mention de
l’I.R.A.V.M. Tout cela semble bien
suspect. Mais peut-être s'agit-il
tout simplement d'incompétence.
Quel rôle doit jouer l’I.R.A.V.M.
dans la Caraïbe une fois sorti de sa
funeste léthargie actuelle? Cette
école créée par Aimé Césaire dans
les années 1980, outre le fait
qu’elle forme et a formé de nombreux
artistes et plasticiens, doit
impérativement devenir un pôle
culturel régional vers lequel
convergent les énergies créatrices,
sur le plan des arts plastiques bien
sûr mais également dans les domaines
de la communication, de l’entreprise
et des collectivités privées ou
publiques. Cet institut possède tous
les atouts pour être un lieu
incontournable de réflexion, de
débat et d’ouverture vers de
nouvelles idées. Si des
intellectuels, des scientifiques,
des artistes travaillent
régulièrement avec les étudiants, si
des rencontres publiques, des
spectacles, des expositions sont
organisés dans ses locaux, si des
relations étroites entre l'école et
la société martiniquaise deviennent
effectives, l’I.R.A.V.M. pourra
alors participer à la fondation de
nouvelles manières de penser le
quotidien à la Martinique. Une école
d’art active et communicante peut
faire rayonner dans toute la Caraïbe
des idées d’émancipation et
d’échange indispensables pour
contrer les aspects négatifs de la
mondialisation que sont
l’asservissement économique,
l’exclusion et la souffrance
sociale. En effet, si cet institut
est dirigé avec détermination, à
partir d’un projet d’intérêt
général, il peut former des
responsables et des créateurs
véritablement autonomes dans leurs
manières de penser et d’être.
Les politiques devraient être
beaucoup plus initiés à
l’esthétique, non pas pour
esthétiser la politique, idée qui
évoque de bien tristes souvenirs,
mais plutôt pour qu’ils comprennent
enfin à quel point l’art ne saurait
être qu’un simple loisir ou un outil
de canalisation des énergies, à
l’instar du sport, au service de
stratégies politiciennes. La place
du marché de l’art dans l’économie
mondiale est importante à plusieurs
niveaux. La Martinique aurait tout à
gagner à donner aux différents
acteurs du domaine des arts visuels
tous les moyens d’expression
possibles avec comme structure
centrale l’I.R.A.V.M., afin,
directement et indirectement, de
permettre la création d’emplois,
d’intensifier le rayonnement
culturel de l’île et également
d’engendrer de nouveaux mouvements
sur le plan économique. Les
financiers résidant dans l’île ont
bien compris cela et ils
investissent sérieusement dans l’art
depuis quelques années.
L’esthétique et la création ne sont
pas réservées au simple domaine de
l’art et ne concernent pas
uniquement une catégorie de
personnes initiées. L’esthétique est
une philosophie qui peut influer sur
la vie publique. Quel est notre
rapport aux images, aux objets, par
exemple ? Comment a été conçu tel
emballage de produit de
consommation, telle identité
visuelle ? Ce qui a présidé à leur
conception est-il le fruit d’une
volonté de faire s’épanouir tous les
potentiels individuels de la
communauté ? Ou bien, comme cela est
malheureusement le cas actuellement
à cause de la spéculation financière
et des effets pervers des activités
mercantiles, est-ce directement issu
des stratégies de profits ? Chaque
individu devrait être en mesure de
concevoir des représentations du
contexte dans lequel il vit sans
utiliser de modèles préexistants.
Inventons une école d’art qui
offrirait aux créateurs les outils
conceptuels et techniques permettant
de créer des représentations
résistantes aux stratégies de
pouvoir mis en œuvre par les États,
les groupes transnationaux privés ou
encore les grandes familles
possédantes qui ont su passer
l’obstacle de la mondialisation. Le
modèle de la mondialisation tel
qu’il est véhiculé sur les médias
est aliénant. Pour éviter
l’anéantissement culturel, il nous
faut inventer d’autres
représentations qui montreront
réellement tous les aspects de notre
expérience actuelle. L'I.R.A.V.M.
est un outil formidable pour
concrétiser cette idée.
Quelles mesures concrètes devra
prendre le prochain directeur pour
empêcher la fermeture de l’école
d’art de la Martinique ?
Il sera tout d’abord indispensable
qu’il conçoive une pédagogie de la
création artistique, pensée en
fonction du contexte culturel et
économique de la Martinique, une
pédagogie visant à permettre
l’émancipation des imaginaires.
Ensuite, il lui faudra tout mettre
en œuvre pour que l’I.R.A.V.M. tisse
un réseau de relations avec les
entreprises, les collectivités et
les lieux culturels de la
Martinique, avec des institutions,
des structures culturelles en dehors
de l’île ainsi qu’avec d’autres
écoles d’art dans le monde afin que
les étudiants puissent s’enrichir
dans les échanges internationaux.
Pour l’instant cette école d’art
n’édite aucun texte, est restée dix
ans sans signer la moindre
convention avec quiconque, ne publie
rien et n’a même pas de site
Internet, un comble pour un
établissement public qui enseigne la
communication visuelle!
Enfin, et c’est le travail le plus
urgent, le nouveau directeur devra
bouleverser la structure pédagogique
afin que l’institut soit habilité à
continuer à dispenser des diplômes
nationaux dans le cadre de la
réforme européenne de l’enseignement
supérieur. Il conviendra donc de
permettre aux enseignants de se
former et il faudra investir dans de
nouveaux équipements, en fonction du
projet sur lequel il aura été nommé.
Cette école doit devenir un
laboratoire expérimental de
l’expression artistique de premier
plan. Quoi de plus enthousiasmant
que d’œuvrer à la formation de
femmes et d’hommes qui créeront la
culture et les traditions de
demain ? N’est-ce pas là une tâche
essentielle qui devrait être
soutenue par les politiques ?
Il est crucial que chacun réalise à
quel point la disparition de
l’I.R.A.V.M. serait un désastre pour
la culture martiniquaise. Ce serait
une nouvelle victoire de la bêtise
et de la vulgarité sur la liberté
d’imaginer et de spéculer sans
entraves. Comment les présidents des
assemblées territoriales, les
députés et les maires envisagent-ils
cette situation ? Ont-ils accepté
l’idée que l’enseignement de la
création artistique est condamné à
la Martinique, qu’après le sabordage
injustifié du Centre Dramatique
Régional de la Martinique à la fin
des années 90 par l’actuelle
majorité au pouvoir au Conseil
Régional, il convient de sacrifier
une nouvelle institution culturelle
pour que la Martinique puisse
devenir un peu plus une société sans
art ?
L’art, l’histoire nous l’enseigne,
est une affaire trop importante pour
que les politiques s’en occupent
seuls. Il faut beaucoup
d’intelligence pour accepter de
laisser l’imagination prendre le
pouvoir. Comme beaucoup d'élus
manquent cruellement de ces deux
facultés intellectuelles, ils
craignent de perdre leurs
prérogatives en laissant le champ
libre à ceux qui en sont munis.
L’indépendance du pouvoir politique
et de la raison d'État ne coïncide
jamais avec l’autonomie individuelle
et la liberté de création.
Il est donc important de rappeler
que ceux qui ont des projets
totalitaires œuvrent toujours à
étouffer les imaginaires. Ceci
explique peut-être cela. Que ceux
qui se disent démocrates se
prononcent.
Bruno Serinet
Professeur de l’enseignement
artistique à l’I.R.A.V.M.
Secrétaire de la section
martiniquaise du S.N.A.C.-F.S.U.
Février 2008