Hugo Pratt, l'aquarelliste
magnifique
La
Ballade de la mer salée , 1989. Hugo Pratt
voulait à tout prix arriver à la ligne
parfaite. Ici, une yole, voile au vent,
fendant les flots sur fond vert. (2011
Casterman)
Par Olivier Delcroix
La Pinacothèque
de Paris propose, jusqu'au 21 août prochain,
la découverte de près de 160 œuvres
méconnues en couleur du célèbre créateur de
Corto Maltese.
Aujourd'hui encore, le Vénitien Hugo Pratt
(1927-1995) reste par bien des aspects un
auteur mystérieux. Nombreux sont ceux qui le
considèrent toujours comme un «maître du
noir et blanc». Ce que la rétrospective du
Grand Palais avait brillamment démontré il y
a vingt-cinq ans. Aujourd'hui, pourtant, ce
que l'on découvre en arpentant les trois
salles de l'exposition «Le voyage imaginaire
d'Hugo Pratt» organisée à la Pinacothèque de
Paris, c'est exactement le contraire.
«L'homme n'était pas à un paradoxe près,
confirme, souriant, Patrick Amsellem, ami de
Pratt et commissaire de l'exposition. Il
avait d'ailleurs coutume de dire: “Je suis
un dessinateur qui écrit et un écrivain qui
dessine”, dès qu'on le questionnait sur son
métier de dessinateur de BD.»
Programmée plus rapidement que prévu, compte
tenu de la dégradation des relations entre
le Mexique et la France qui conditionnait
l'exposition «Les masques de jade mayas»
prévue à cette même date, «Le voyage
imaginaire d'Hugo Pratt» accueille près de
160 aquarelles rares et méconnues peintes
par le créateur du célèbre marin romantique
Corto Maltese, sans oublier, bien sûr,
quelque 150 planches originales en noir et
blanc qu'on a plaisir à voir et revoir pour
en détailler de plus près la virtuosité
plastique.
C'est grâce aux prêts de trente-cinq
collectionneurs des œuvres du Maestro que la
Pinacothèque a pu afficher sur près de mille
mètres carrés une telle variété de dessins,
peintures et esquisses prattiennes. On
découvre ainsi un Hugo Pratt quasi inconnu,
coloré, vibrant, dont les transparences
illuminent chaque salle. «À l'origine de
tout cela, rappelle le commissaire de
l'exposition, Patrick Amsellem, il y a eu la
proposition de l'éditeur anglais Fleetway
Publications. Dans les années 1950, le jeune
Pratt ne roule pas sur l'or. Il accepte et
s'installe durant un an et demi à Londres.
Déjà passé maître dans l'art de la BD en
noir et blanc, dans la lignée d'auteurs tels
que Milton Caniff, Alex Raymond ou Chester
Gould, il s'inscrit à la Royal Academy of
Watercolor. Il suit assidûment des cours
d'aquarelle. Cette technique spécifique de
mise en couleur, Pratt va la peaufiner toute
sa vie. Ses plus belles aquarelles, selon
moi, il les fera à la fin de sa vie.»
Parmi les aquarelles présentées à la
Pinacothèque, on retient quelques pièces
rares tels ces Papous pris sur le vif lors
d'un des derniers voyages de Pratt en
Papouasie-Nouvelle-Guinée, en 1994. «De
loin, on croirait un tableau abstrait,
s'enthousiasme Amsellem. Lorsqu'on
s'approche, on distingue un groupe de
danseurs aux coiffes rouges en plein
mouvement. C'est magnifique ! Ce que je
voulais surtout avec cette exposition, c'est
montrer que le génie de Pratt ne se limite
pas à Corto Maltese.»
Dans une urgence joyeuse
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J'avais un rendez-vous, 1994. Papous
pris sur le vif lors d'un des
derniers voyages de Hugo Pratt en
Papouasie-Nouvelle-Guinée. (© 1994
Cong SA) |
J'avais un rendez-vous, 1994. Papous pris
sur le vif lors d'un des derniers voyages de
Hugo Pratt en Papouasie-Nouvelle-Guinée. (©
1994 Cong SA)
Autre merveilleuse image, celle d'une yole,
voile au vent, fendant les flots sur fond
vert. «Vers la fin de sa vie, analyse
Amsellem, Pratt voulait à tout prix arriver
à la ligne parfaite. Je me souviens qu'un
soir, alors que nous regardions un
documentaire sur la vie de John Ford, le
réalisateur avait évoqué la manière dont il
plaçait sa caméra par rapport à l'horizon. À
cet instant, Hugo s'était levé d'un bond et
avait crié: “C'est ça !” Dans cette
aquarelle, Pratt suggère la ligne d'horizon
d'un trait fluide et transparent. Il était
arrivé à une économie de moyens qui est
prodigieuse: son but ultime.»
Avec ces aquarelles fulgurantes et colorées,
faites dans une urgence joyeuse, Pratt se
montre tel qu'il est à la fin de sa vie: un
merveilleux aquarelliste, attentif, poète,
onirique, contemplatif, avec cette touche
colorée rare, marque des grands artistes
d'hier et d'aujourd'hui.
«La Ballade de la mer salée» en intégrale
En 1967, Hugo Pratt ne sait pas qu'il va
donner naissance à l'un des héros les plus
emblématiques de la BD: Corto Maltese. Le
beau marin romantique portant une boucle à
l'oreille gauche (conformément à une
tradition de la marine marchande) apparaît
dans La Ballade de la mer salée, un roman
graphique qui s'apparente dans sa forme à un
somptueux hommage aux romans d'aventures
maritimes de Robert Louis Stevenson. Corto
n'y apparaît qu'en tant que simple pirate.
Mais, un peu malgré lui, ce second rôle se
transformera au fil des pages. Bien vite,
sous la plume de Pratt, Corto se mettra à
vivre une existence propre dans les pages du
magazine Pif Gadget .
Pour la première fois, Patrick Amsellem
donne à voir l'intégralité des 163 planches
originales de cette BD mythique, «considérée
comme le premier véritable roman en bande
dessinée, précise-t-il. On y décèle une
maîtrise exceptionnelle du noir et blanc et
des références évidentes à quelques
monuments du film d'aventure, tels que Le
Roi des îles, avec Burt Lancaster».
«Le voyage imaginaire d'Hugo Pratt» à la
Pinacothèque de Paris. 28, place de la
Madeleine, Paris, VIIIe. Tél.:
01.42.68.02.01. Horaires: tlj de 10h30 à 18
heures. Jusqu'au 21 août.
» L e blog Hugo Pratt
Par Olivier Delcroix
Lefigaro.fr09/05/2011
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