Le droit de vote,
histoire mouvementée d'un geste
simple

Une
exposition, " Les exclu(e)s
du suffrage universel ",
retrace plus de 200 ans de
vie électorale au Musée de
l'histoire vivante à
Montreuil
Une petite enveloppe bleue, des
bulletins imprimés, un rideau et
puis, tombant dans une urne
transparente, une voix qui
s'exprime, choisit, élimine ou
conteste. Un geste simple, un
droit évident qui ne l'a pas
toujours été. Entre élections
présidentielle et législatives,
l'exposition sur " Les exclu(e)s
du suffrage universel "
organisée par le Musée de
l'histoire vivante à Montreuil
(Seine-Saint-Denis) est là pour
le rappeler.
Après une première tentative
avortée en 1793, " le
suffrage universel et direct "
n'est proclamé qu'en 1848 et
pour l'élection du président de
la République. La France est
alors le premier pays du monde à
l'instituer, mais l'universalité
est réservée aux hommes. En sont
aussi exclus les militaires et
le clergé et, parmi les
colonisés, les algériens.
Brutalement, le corps électoral,
jusque-là restreint par le
suffrage censitaire, passe de
246 000 à plus de 9 millions
d'électeurs, dont bon nombre
d'analphabètes. Un article du
Journal des ouvriers du 22
mars 1848 signale que le Club
Lamartine propose le soir des
cours " d'éducation politique
" destinés à venir " en
aide au développement de l'intelligence
".
Ledru-Rollin, Louis Napoléon
Bonaparte et Cavaignac se
disputent les suffrages à coups
de slogans vengeurs. La
publicité comparative électorale
envahit les murs. " Ne votez
pas pour Louis Napoléon
Bonaparte, c'est la guerre, les
luttes, l'anarchie, la
conscription, les alliés.
Cavaignac, c'est l'ordre, la
sécurité, le repos, la paix, le
retour de la confiance. Votez
pour Cavaignac ! ", proclame
une affiche. Louis Napoléon
Bonaparte recueille 5 534 520
suffrages. Au lendemain, une
proclamation solennelle signée
du préfet se félicite de cette
première élection et du "
calme et de la gravité " qui
l'ont entourée. " Avant le
scrutin, prévient-elle,
le devoir de tout citoyen était
de faire prévaloir le candidat
dont il espérait le plus grand
bien pour la patrie. Après le
scrutin, un devoir non moins
grave lui est imposé. Il doit
s'incliner devant le jugement de
la majorité, étouffer le
souvenir de ses prédilections et
se rallier franchement à l'élu
de la nation. " En 1852
Louis Napoléon Bonaparte se fait
sacrer empereur des Français. Le
suffrage universel mettra vint
ans à s'en remettre.
Ce droit, rétablit en 1871,
en entraîne aussitôt un autre,
celui de ne pas s'en servir. La
figure de l'abstentionniste
apparaît pour la première fois
sous la plume du journaliste
anarchiste Octave Mirbeau, qui,
dans Le Figaro du 14
juillet 1889, recommande à
l'électeur de partir "
tranquillement pêcher à la ligne
" plutôt que d'aller exercer
un droit illusoire. L'image de
l'abstentionniste pêcheur à la
ligne perdra au fil du temps son
contenu subversif, au grand dam
des libertaires, mais restera
francophone. Des
abstentionnistes italiens on dit
qu'ils sont allés " à la mer
" et des norvégiens qu'ils
" votent pour leur canapé ".
A cette protestation passive,
s'ajoutent les mille et une
manières inventées le jour du
vote par l'électeur pour
manifester son mécontentement.
Les archives de chaque
département abritent ainsi des
milliers de bulletins vierges,
déchirés ou annotés, feuilles de
papier toilette ou articles de
journal glissés dans les
enveloppes. Classés de manière
indifférenciée dans la catégorie
" blancs ou nuls ", ils
représentent de 1 % à 3 % des
bulletins de vote. Comme le
souligne le chercheur Fabien
Leroux, qui a rédigé un mémoire
sur le sujet, ces bulletins "
qui n'entrent pas dans la
catégorie des votes exprimés
sont paradoxalement bien bavards
sur les rapports que l'électeur
entretient avec l'acte de vote.
Ce geste électoral fait émerger
la figure d'un électeur
complexe, loin de celle du
citoyen abstrait exigé par le
rituel démocratique ".
Sous la IIIe République, le
droit d'exercer son vote s'est
entouré de multiples
précautions. En 1902, est votée
la première loi sur la
répression des fraudes en
matière électorale. En 1913, un
pas décisif est franchi pour le
respect du secret du vote, avec
l'introduction de l'isoloir, de
l'enveloppe et l'obligation
faite au votant d'introduire
lui-même son bulletin dans
l'urne. La première loi
réglementant les panneaux
d'affichage électoraux date de
1914, tout comme celle réprimant
la corruption électorale. En
1919, la " propagande "
électorale est à son tour
réglementée.
Il faudra attendre 1944 pour
que l'universalité s'élargisse
aux femmes et leur accorde ce
" droit de monter à la tribune
comme à l'échafaud " que
réclamait Olympe de Gouges, cent
cinquante ans plus tôt. Un an
plus tard, une ordonnance met
fin au silence de la " grande
muette " en permettant aux
militaires de devenir électeurs
et éligibles. Plus tardive
encore sera la reconnaissance
d'une citoyenneté de plein droit
aux indigènes des colonies
françaises, instituée par la loi
Defferre de 1956.
L'affiche date de 1968. On y
voit un pavé de Paris, surmonté
du slogan : " Ton droit de
vote ". Celui-ci ne s'exerce
encore qu'à 21 ans. Six ans plus
tard, le tout nouveau président
élu, Valéry Giscard d'Estaing,
proposera l'abaissement de la
majorité électorale à 18 ans.
Et depuis ? Le code électoral
s'est enrichi de quatre lois.
1988, 1990, 1993 et 1995.
Qu'elles veillent à renforcer la
transparence financière des
partis, à contrôler le
patrimoine des élus, à assurer
le financement des partis et des
campagnes électorales, elles
parlent toutes de cette autre
atteinte au suffrage universel
qu'est la corruption politique.
Pascale Robert-Diard
" Les exclu(e)s du suffrage
universel. 1789-2007 ". Jusqu'au
7 novembre 2007. Musée de
l'histoire vivante. 93100
Montreuil. 01-48-70-61-62.
museehistoirevivante. com