" L'apartheid m'a
fait photographe "

" A
l'angle des avenues Almeida-Ribeiro
et Patrice-Lumumba ", Maputo,
Mozambique, 2007. GUY TILLIM
Entretien avec le Sud-Africain Guy
Tillim, dont deux séries sont
exposées à la Fondation
Cartier-Bresson, à Paris
A la
Fondation Henri
Cartier-Bresson, à
Paris, le photographe
sud-africain Guy Tillim,
46 ans, expose deux
séries marquantes : "
Jo'burg " (2004) montre
la décrépitude du centre
de Johannesburg,
abandonné par les
Blancs. " Avenue
Patrice-Lumumba " (2007)
est consacrée aux traces
qu'a laissées le
colonialisme dans
plusieurs pays
africains, à travers les
bâtiments modernistes
hérités de cette
période.
D'abord
photojournaliste, Guy
Tillim s'est imposé,
avec des images
mélancoliques aux
couleurs sourdes, comme
un maître du
documentaire. Il donne
de l'Afrique une vision
complexe et ambiguë.
Vous avez grandi sous
l'apartheid. En quoi
cela a-t-il influencé
votre carrière ?
L'apartheid est ce
qui m'a fait
photographe. J'ai grandi
dans un milieu
anglophone, étudié dans
une école blanche. A 20
ans, il m'était
impossible de ne pas
entrer en conflit avec
la génération d'avant et
avec le racisme
institutionnalisé. La
photo était un moyen de
voir ce qui se passait
au-delà des frontières
de mon milieu.
Pourquoi avoir
travaillé sur le centre
de Johannesburg ?
Je voulais
enregistrer les
changements de la ville
où j'ai grandi. Mais
faire un portrait de
Johannesburg n'aurait
donné qu'un puzzle
absurde. Je me suis
concentré sur le centre,
que les lois réservaient
autrefois aux Blancs.
Avec la fin de
l'apartheid, les Noirs
sont arrivés pour
chercher du travail,
commencer une nouvelle
vie. La ville est
devenue africaine, avec
des marchés dans la rue,
richesse et pauvreté qui
se côtoient, la
violence...
Les Blancs apeurés
sont partis recréer des
ghettos en banlieue. Les
tours ont été confiées à
des agents véreux qui
ont encaissé les loyers
et laissé les bâtiments
se dégrader. Jusqu'à ce
que les autorités
décident d'expulser tout
le monde et de
reconstruire.
Comment avez-vous pu
vous faire accepter dans
ces tours ?
Ce n'était pas facile,
surtout parce que les
gens vivaient dans des
conditions terribles.
Vous vous imaginez
monter des seaux d'eau
sur quinze étages ? J'ai
vécu là pendant cinq
mois. Finalement, être
le seul Blanc m'a
conféré une sorte
d'immunité diplomatique.
Comment photographier
la pauvreté, les
expulsions ?
J'ai essayé de ne pas
dramatiser. L'écueil
aurait été de présenter
ces situations comme une
métaphore de l'Afrique.
Or je ne parle que de ce
que je vois et ressens.
A Johannesburg, le
principal problème est
l'absence de culture
collective. Quand vous
avez de multiples
propriétaires, aucun ne
veut payer seul les
réparations. Mais ça
s'améliore.
Vos photos ne sont
pas spectaculaires,
elles montrent des
espaces intimes ou des
objets.
Je me suis intéressé
à des objets
symboliques, qui rendent
les choses plus
humaines. La blouse
blanche immaculée qui
reste dans l'armoire
après une expulsion
appartenait à une
infirmière : elle avait
un emploi, une vie ici.
Le cheval en plastique
était celui d'un enfant
qui est mort de
tuberculose.
D'où est venu le
titre de la série "
Avenue Patrice-Lumumba "
?
Dans nombre de villes
africaines, il y a une
avenue qui porte le nom
du leader nationaliste
congolais. Il voulait
rompre avec le système
mis en place par la
colonisation. Ce rêve a
été brisé. Dans six pays
d'Afrique, je me suis
intéressé aux bâtiments
modernistes hérités de
l'époque coloniale. Sans
faire un travail
historique : mes images
ne parlent pas
d'architecture, mais
d'identité.
A quoi ces bâtiments
servent-ils aujourd'hui
?
En général à la même
chose qu'avant. Le
nouvel Etat n'a fait que
se loger dans la
coquille vide,
contrairement à ce
qu'espérait Lumumba.
Mais il faut bien
commencer quelque part.
En Afrique, aujourd'hui,
le réflexe, c'est d'en
appeler à l'africanité.
C'est une erreur. Ces
monuments sont devenus
africains. Avec leur
aspect visionnaire,
inapproprié, brillant.
Sur vos images, ces
bâtiments décrépits ont
un côté absurde,
déplacé. Pourquoi
continuent-ils de
détonner aujourd'hui ?
L'architecture
moderniste se voulait
sans référence au passé,
sans bas-relief,
uniquement tournée vers
le futur. Or ils sont
devenus des monuments !
C'est d'une ironie
terrible. Ils portent
une mémoire en eux. Ils
fournissent des lieux de
choix pour artistes et
écrivains, car leur
identité est en
transition. C'est cette
scène de théâtre que
j'ai photographiée.
Propos recueillis
par Claire Guillot
Guy Tillim.
Fondation Henri
Cartier-Bresson, 2,
impasse Lebouis,
Paris-14e. Mo Gaîté.
Tél. : 01-56-80-27-00.
Du mardi au dimanche, de
13 heures à 18 h 30,
samedi à partir de 11
heures ; nocturne
gratuite le mercredi. De
3 ¤ à 6 ¤. Jusqu'au 19
avril.