La Fondation Guggenheim
présente, le 31 janvier, aux
Emirats arabes unis les plans
d'un " district culturel " de
270 hectares sur l'île de
Saadiyat. Cette dernière,
aujourd'hui inhabitée, se trouve
à 500 mètres d'Abou Dhabi, la
capitale des Emirats, à laquelle
elle sera reliée par deux ponts
et un tunnel. Pour devenir le
lieu phare du tourisme dans le
golfe Persique. A côté d'une
marina, de dizaines d'hôtels et
de golfs, l'ensemble voué à la
culture devrait comprendre,
quatre musées et un centre de
spectacles.
L'entière conception du
projet a été confiée, en juillet
2006, à la fondation Guggenheim
dirigée par Thomas Krens. De
plus, celle-ci aura pour
responsabilité de gérer le
premier musée consacré à l'art
contemporain qui se trouvera à
la pointe de l'île et sera le
plus grand des cinq Guggenheim
existant de par le monde. Il
devrait couvrir 32 000 m2. Sa
conception a été confiée au même
architecte qu'à Bilbao :
l'Américain Frank Gehry.
Le deuxième grand musée, dit
classique, sera presque aussi
vaste (24 000 m2). Son
architecture est sortie de
l'imagination du Français Jean
Nouvel. Elle s'annonce
spectaculaire, avec notamment un
dôme circulaire recouvrant
l'ensemble des bâtiments, une
sorte d'ombrelle percée
d'ouvertures laissant passer des
rais de lumière et donnant
l'impression aux visiteurs de se
trouver au milieu d'une forêt
ombragée.
Ce musée sera, comme les
autres, la propriété de la
Société de développement et
d'investissement touristique
d'Abou Dhabi, mais devrait être
géré, moyennant le paiement de
plusieurs centaines de millions
d'euros, par une agence
française. Il y aura aussi, à
Saadiyat, un musée maritime
conçu par l'architecte japonais
Tadao Ando dont une grande
partie se trouvera sous la mer ;
un ensemble de salles de
spectacle, dont l'architecture
s'apparente à une gigantesque
huître, imaginé par une autre
célébrité de l'architecture,
l'Anglaise d'origine irakienne
Zaha Hadid ; et enfin un musée
national retraçant le passé des
Emirats.
Thomas Krens, 59 ans,
directeur de la Fondation
Solomon-Guggenheim, n'entend
surtout pas " se mêler "
ou " être utilisé " dans
la controverse franco-française
sur la participation du Louvre
au projet d'Abou Dhabi (Le
Monde du 9 janvier). Il est
l'inspirateur controversé,
depuis 19 ans, de la stratégie
qui consiste à faire de
l'institution privée Guggenheim
une " marque mondiale "
de l'art - il n'aime pas le
terme.
Les esquisses du projet
d'Abou Dhabi recouvrent les murs
de son petit bureau de SoHo au
sud de Manhattan, une dizaine de
personnes de son équipe vont
partir pour les Emirats afin de
présenter les maquettes. L'enjeu
pour Krens est considérable. Il
a, selon le magazine Forbes,
" réécrit les règles de
fonctionnement des musées
modernes " et gère les cinq
Guggenheim : à New York, Venise,
Berlin, Las Vegas et Bilbao. Il
a aussi établi un partenariat
avec l'Ermitage de
Saint-Pétersbourg et le
Kunsthistorisches Museum de
Vienne, pour permettre l'échange
d'expositions et de personnels.
Des projets de développements
ont échoué à Taïwan et Rio de
Janeiro, mais il en existe
d'autres à Singapour, à
Guadalajara au Mexique, et bien
sûr à Abou Dhabi.
" Personne ne croyait au
succès de Bilbao. Les gens me
prenaient pour un fou. Et
pourtant le musée a attiré plus
de 9 millions de visiteurs,
depuis son ouverture en 1997,
dans une ville qui ignorait
quasiment le tourisme auparavant
", explique-t-il. Krens est
accusé de mégalomanie, de
vouloir construire un empire
baptisé méchamment "
GuggEnron " - allusion à la
firme Enron qui a fait faillite
- par le critique new-yorkais
Jerry Saltz, de ne pas être "
intéressé par l'art, mais par
l'emballage " et de faire
des expositions qui sont
seulement des spectacles comme "
Art of the Motorcycle " (l'Art
de la moto) en 1998 et " Giorgio
Armani Clothing " (les vêtements
de Giorgio Armani) en 2001 -
sponsorisées par les marques
dont il exposait les produits.
" Je ne suis pas le
premier ni le dernier à faire
des expositions provocatrices et
je fais aussi des choses
classiques, comme " Russia ", "
China 5 000 ans ", " L'Empire
aztèque ", la rétrospective de
Matthew Barney... ", se
défend-il. L'une des clés de son
modèle consiste à faire
construire des musées par de
grands architectes qui
deviennent, en tant que tels,
des destinations touristiques à
l'image du Guggenheim de New
York dessiné par Frank Lloyd
Wright et de celui de Bilbao. Il
compte reproduire ce schéma à
une échelle sans précédent à
Abou Dhabi.
Pour autant, Thomas Krens
fait preuve de compréhension
pour les réticences, en France,
de certains professionnels de
l'art. " Entrer dans
l'administration de la culture,
c'est comme entrer en religion.
Il faut d'abord partager le
dogme, à savoir être là pour
protéger et préserver le
patrimoine et ensuite le
montrer. Je ne suis pas contre
la sacralisation de l'objet,
mais ces institutions qui ont
deux siècles doivent s'adapter à
un monde qui a changé et
apprendre à utiliser
différemment les objets sans
renoncer à leur mission de
préservation. Les musées de
l'avenir seront différents, ils
ne seront pas à l'écart de la
société. " Il précise qu'il
" n'y a aucune compétition
entre nous et Le Louvre, au
contraire une grande volonté de
collaboration autour du projet
d'Abou Dhabi ".
Krens considère que cet
investissement au Proche-Orient
" est la meilleure chose qui
puisse être. Nous sommes engagés
dans un échange culturel mondial
à travers le développement de
musées, de collections, de
programmes qui rapprochent, tout
en étant respectueux des
différences. Le gouvernement
américain dépense 1 milliard de
dollars tous les quatre jours en
Irak. Donnez-moi un mois de cet
argent et je construis des
centres culturels exceptionnels
dans quatre pays du
Proche-Orient. Cela n'aura rien
à voir avec l'exportation de la
culture américaine, mais
beaucoup avec la création d'une
identité locale. A Bilbao, nous
ne sommes pas américains mais
basques. A Venise, nous sommes
italiens et, à Berlin, allemands
".
Si, le 31 janvier, les
Emirats donnent leur accord, le
" plus grand projet culturel
de tous les temps " verra le
jour dans cinq à six ans. Si le
Louvre et la France refusaient
d'être partie prenante de
l'opération, il existe une
solution de rechange avec,
notamment, la participation de
plusieurs " autres
prestigieuses institutions "
dont l'Ermitage de
Saint-Pétersbourg, le
Kunsthistorisches Museum de
Vienne, le Prado de Madrid et le
Musée Topkapi d'Istanbul.
Eric Leser

Le premier
musée aux ambitions
planétaires
LA FONDATION Guggenheim a
été créée en 1937 à New York
par Solomon R. Guggenheim
(1861-1949), un industriel
dont la famille avait fait
fortune dans le cuivre.
Assisté de la baronne
d'origine allemande Hilla
von Rebay, fanatique de
peinture abstraite,
Guggenheim réunit une des
plus grandes collections
mondiales dans ce domaine,
notamment de Kandinsky. En
1959, la fondation
s'installe dans un bâtiment
construit par Frank Lloyd
Wright, sur la Ve avenue.
Depuis 1976, elle gère
aussi la collection de Peggy
Guggenheim, la nièce de
Solomon, installée dans le
Palazzo Venier dei Leoni, où
vivait Peggy à Venise. En
1937, Solomon R. Guggenheim
avait déposé un capital en
banque et la fondation
vivait sur les intérêts.
Aujourd'hui, ils couvrent
moins d'un tiers de ses
besoins. Il faut trouver le
reste, et le maître des
lieux, Thomas Krens, nommé
directeur en 1988, s'y
emploie.
Né en 1946 à New York,
historien d'art mais aussi
diplômé de la Yale Business
School, il a d'abord accru
ses surfaces, en faisant
bâtir une extension, et son
fonds, en rachetant en
février 1990 la collection
de 315 oeuvres minimales et
conceptuelles du comte
italien Panza di Biumo. Pour
financer cet achat, le
Guggenheim a vendu un
Kandinsky de 1914, un
Modigliani de 1916 et un
Chagall de 1923.
EXPERTISE
Il a ensuite entrepris de
créer plusieurs filiales,
sur les mêmes principes : la
ville d'accueil finance la
construction, toujours
confiée à une vedette de
l'architecture, et
l'entretien. La fondation
amenant son expertise, ses
expositions et les oeuvres
de sa collection. La
première filiale, celle de
Bilbao, due à Frank Gehry
est inaugurée en 1997. C'est
un succès.
En 1999, moins de deux
ans après son inauguration,
le Guggenheim basque
enregistre son deux
millionième visiteur. Deux
fois plus que la population
de la ville. On estime entre
5 000 et 9 000 le nombre
d'emplois directs ou
indirects qu'il génère. Les
revenus dégagés par le musée
représenteraient 0,5 % du
PNB de la région. Ses frais
de construction auraient été
couverts dès 2004 (ce que
conteste une économiste
basque, Beatriz Plaza, qui
ne le croit pas rentable
avant 2010). Mais surtout,
il a changé l'image de la
ville.
Une autre antenne, bien
plus modeste, a été ouverte
à Berlin, en collaboration
avec la Deutsche Bank,
elle-même propriétaire d'une
collection, et qui produit
les oeuvres d'artistes
contemporains exposant dans
la capitale allemande. En
octobre 2001, Krens lance un
Guggenheim à Las Vegas, dans
une architecture de Rem
Koolhaas, et en
collaboration avec le musée
de l'Ermitage de
Saint-Pétersbourg, mais
aussi le Kunsthistorisches
Museum de Vienne, qui
s'allient pour prêter des
oeuvres. Krens projetait
aussi un nouveau bâtiment à
New York, sur la pointe sud
de Manhattan - opération
abandonnée après le 11
septembre 2001. Il
envisageait de s'implanter
au Brésil et à Hongkong en
association avec le Centre
Pompidou - sans succès.
En juillet 2003, il
annonce un nouveau projet à
Taïchung (Taïwan), avec une
autre vedette de
l'architecture, Zaha Hadid.
En outre, cette dernière est
partie prenante dans le
dossier d'extension de la
fondation à Venise, sur la
pointe de la Douane,
concurremment au projet de
François Pinault.
Cet activisme a ses
détracteurs : en janvier
2005, le mécène Peter Lewis,
président du conseil
d'administration, qui
souhaitait que le musée "
se concentre plus sur New
York, au lieu de se
disperser aux quatre coins
du monde ", décide de
quitter le musée et de
cesser de le financer.
Enfin, les journalistes mal
intentionnés comparent
désormais le Guggenheim à
McDonald's, ce qui énerve
d'autant plus son directeur
qu'on le dit un fervent
amateur du célèbre
hamburger.
Harry Bellet