DANS UN
MARCHÉ qui n'en finit pas
d'exploser, Londres s'est taillé
la part du lion. Conséquence
directe d'un nouveau monde
toujours plus assoiffé d'art où
les liquidités circulent à flot.
Face à un choix de plus en plus
restreint que se disputent les
maisons de ventes pour offrir de
belles batailles entre plusieurs
Monet, Miró ou Matisse. Les
résultats sont là.
Époustouflants. Sonnants et
croissants avec des produits de
vente toujours plus hauts à
chaque saison, alimentés par une
nouvelle moisson de records qui
repoussent à l'infini toute
brise de krach.
Les
montants ont franchi encore un
important palier avec 178 Meur
(Millions d'Euros) (88 % en lots
et 94 % en valeur) pour
Christie's qui ouvrait la
compétition avec un total jamais
égalé en Europe contre 118, 8 Meur
(82,2 % en lots et 95,2 % en
valeur) pour Sotheby's, le
lendemain, mardi. Chaque maison
affiche son palmarès de
records : 7 pour Christie's dont
le séduisant Natalia Goncharova,
Picking Appels, grande
huile de 1909 aux formes
construites à la limite de
l'abstraction adjugée 4,94 M£
(7,30 Meur), un prix record pour
le peintre et pour tout artiste
femme aux enchères. 4 pour
Sotheby's dont le Matisse
tardif, Danseuse dans un
fauteuil de 1942, vendu 10,
99 M£ (16,20 Meur) à un
collectionneur européen, soit
deux fois son prix, 4,95 M£
(7,89 Meur), en 2000. Jusqu'où
ira la course ?
Le spectacle est plus à l'écoute
des téléphones où les experts en
ligne avec leurs clients parlent
toutes les langues que dans la
salle. « Il y a un nombre
incroyable d'acheteurs des
quatre coins du monde : Europe à
50 % mais aussi Amérique, Asie,
Moyen-Orient ou Russie. Toutes
les nouvelles fortunes qui ne
s'intéressaient pas forcément à
l'art il y a encore quelques
années veulent en acquérir
aujourd'hui, à tout prix »,
observe l'expert de Christie's,
Thomas Seydoux. Volonté
toujours plus farouche
d'affirmer sans complexe sa
fortune ?
Des plus-values énormes
Ces nouveaux acteurs du marché
sont prêts à payer très cher de
belles images identifiables
comme les Nymphéas peints
par Monet à Giverny, en 1904,
que le public n'avait pas vu
depuis 1936. En couverture du
catalogue Sotheby's, cette huile
(100 x 80 cm) au sujet
emblématique que tous les
spécialistes s'attendaient à
voir dépasser le Waterloo
bridge vendu la veille, au
téléphone, 17,9 M£ (26,50 Meur),
chez Christie's, fut emportée
par un privé asiatique à 18,5 M£
(27,40 Meur), largement
au-dessus de son estimation
haute. Dans l'échelle des
records du maître
impressionniste, ces Nymphéas
arrivent juste derrière le
Bassin aux nymphéas et
sentier au bord de l'eau
adjugé 19,8 M£, en 1998,
également chez Sotheby's. Un
autre Monet, Les Arceaux de
roses, Giverny, 1913, se
sont envolés à 8,98 M£ (13,26 Meur).
Le marché semble faire fi d'une
rotation rapide des œuvres. Tant
mieux pour les vendeurs qui font
des plus-values énormes comme
celui du Coq adjugé à 6,6
M£ (9,80 Meur) contre une
estimation de 3,5 à 4,5 M£, soit
plus de 3 fois son prix (1,7 M£,
5 fois son estimation haute !)
d'il y a seulement 4 ans (le
24 juin 2003 chez Christie's).
Un prix faramineux pour une
gouache et aquarelle sur papier
qui lui fait décrocher un
record.
« L'euphorie profite aussi
aux artistes secondaires »,
constate Antoinette Léonardi,
conseil en Art de BNP Paribas,
stupéfaite de l'adjudication à
1,30 M£ (1,93 Meur), le double
de l'estimation haute, du
Port d'Anvers, une huile
qu'elle aurait volontiers
conseillée à ses clients pour
son « format exceptionnel »
(81 x 100 cm) et sa « grande
fraîcheur de coloris ».
Incroyable aussi, le prix record
du Alberto Magnelli à 916 000 £
(1,35 Meur), La Toilette
de 1917, séduisant par son
sujet, sa facture cubiste et ses
coloris contrastés, mais sans
parfum d'inédit pour avoir été
proposé ces dernières années en
galerie autour de 1 Meur. Il
détrône l'Explosion lyrique
adjugée 4 MF en mars 1990 à la
vente Bourdon. Inattendue aussi
l'enchère à 1,36 M£ La Femme
au chat de Léger, vendue
trois fois moins, 424 000 £, en
2003.
Tout tableau moyen même s'il est
appuyé d'une référence
historique ou d'un nom célèbre
n'intéresse plus. Inversement,
une belle image avec, ou sans
pedigree, flambe. Et même si la
toile est un peu tardive, comme
cette vue impressionnante de
Constantinople de Paul
Signac, à la touche moins
resserrée des débuts, vendue
4,83 M£ contre une estimation de
1,5 à 2,5 M£. 50 %, des lots ont
dépassé leurs estimations hautes
chez Sotheby's comme chez
Christie's. En quelques années,
la nature du marché a totalement
changé, s'éloignant de plus en
plus des critères de l'histoire
de l'art. L'érudition a laissé
la place à l'instinct. Et au
plaisir avant tout.