Le graffiti saute
du mur au musée

Ils sont
les auteurs de l'œuvre
collective la plus saisissante
que l'on ait vue depuis
longtemps. Reach - un pseudonyme
- est taïwanais. Nunca est né en
1983 à Sao Paulo, au Brésil.
David Ellis vit à Brooklyn,
quartier de New York. Alëxone
est parisien. Zonenkinder
Collective réunit deux jeunes
Allemands. Ismaeil Bahrani a
étudié à l'université de
Téhéran.
Invités, en compagnie de
quelques autres, par Hervé Di
Rosa dans son Musée
international des arts modestes
(MIAM) de Sète, ils ont
entièrement repeint le lieu. Sur
le grand mur, 30 mètres de long,
presque 10 de haut, ils ont fait
apparaître des entrelacs de
tentacules et de serpents, des
têtes animales ou monstrueuses,
des figures schématiques, des
rythmes colorés. Les styles se
conjuguent, les formes
s'interpénètrent et le fond noir
accroît l'éclat de l'oeuvre
monumentale. Il en est ainsi
dans tous les coins du bâtiment
: jusqu'à un canapé et au
réfrigérateur, tout a été envahi
de graphismes et de nuages de
couleurs.
Rien que de normal là-dedans
: les auteurs sont des
spécialistes de la bombe. Et non
du pinceau. Selon les lieux - et
les jugements sous-entendus dans
les mots - on les appelle
graffitistes, street artists,
tagueurs. Le mouvement est
apparu au début des années 1970
aux Etats-Unis. Reach et Ellis
appartiennent à la deuxième ou
troisième génération, celle de
la mondialisation du phénomène,
qui s'étend désormais partout où
il y a des villes, donc des
murs, donc des surfaces à
peindre. La première génération
était celle de Keith Haring,
Rammellzee ou Crash. De leurs
travaux, il ne reste parfois que
les photographies d'Henry
Chalfant, qui s'était pris de
passion pour les rames du métro
new-yorkais " bombées " par ces
artistes urbains.
Le phénomène fait l'objet de
trois expositions simultanées,
deux à Sète (le musée et le
MIAM), une à l'abbaye
d'Auberive. La partie historique
de la manifestation, intitulée "
Graffiti Stories ", se tient au
Musée de Sète, qui expose une
partie de la collection
néerlandaise Speerstra,
consacrée aux premiers virtuoses
de l'art sauvage en milieu
urbain. Basquiat - au temps où
il signait Samo (pour Same Old
Shit) - et Haring en demeurent
les mieux connus. Plus qu'eux
néanmoins, Daze, Crash, Futura
ou Jonone sont les héros de la
collection Speerstra.
PROLIFÉRATION FOLLE
Les travaux qu'elle conserve
font admirer la virtuosité dans
la maîtrise des instruments, qui
ne se limitent pas aux bombes :
brosse aussi bien que pochoir,
écriture autant que toute forme
de la peinture. Autre
observation : réputés à tort
extérieurs à l'art tel qu'il
s'exposait alors dans les
galeries et les musées, tous
connaissaient le pop art et
l'action painting. Ceux qui sont
allés peu à peu du graffiti vers
des pratiques plus conformes aux
usages du marché de l'art n'ont
cessé de le prouver depuis, mais
sur des supports mobiles et dans
des formats réduits.
La collection Speerstra, qui
témoigne de ce passage du mur de
la ville au " tableau " mobile,
est donc fondée sur un paradoxe
: faire entrer la prolifération
folle des signes urbains dans
l'espace sage du musée. Elle
n'échappe pas à cette
contradiction, ni le visiteur à
sa frustration. Seules les
oeuvres in situ permettent une
confrontation réelle et
l'éblouissement que l'on ressent
dans la grande salle du MIAM.
Il en va de même à l'abbaye
d'Auberive, en Haute-Marne, qui
abrite un centre d'art
contemporain. Dans un cadre très
différent - une somptueuse
abbaye cistercienne fondée en
1135 par douze moines -,
d'autres éléments de la
collection Speerstra sont, ici,
heureusement accompagnés par les
créations foisonnantes et
collectives du groupe
cosmopolite qui s'est trouvé
réuni pour l'occasion.
Trop de kilomètres séparent
les deux lieux, l'Hérault et la
Haute-Marne, pour donner une
cohérence à l'ensemble. Mais se
trouve, pour la première fois en
France, posée avec assez de
précision et d'exhaustivité la
question de cet art " hors cadre
" qui n'a pas encore de nom
définitif, mais dont la vitalité
et la richesse des inventions ne
font aucun doute.
Philippe Dagen
Graffiti Stories.
Abbaye d'Auberive, Auberive.
Tél. : 03-25-84-20-20. Du
mercrediau dimanche de 9 h 30 à
12 h 30 et de 14 heures à 18
heures. Jusqu'au 30 septembre.
10 ¤.
Musée international des arts
modestes (MIAM), 23, quai
Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny,
Sète. Tél. : 04-67-18-64-00. De
10 heures à 12 heures et de 14
heures à 18 heures en août,
fermé le mardi ensuite. Jusqu'au
13 janvier 2008.
Musée Paul-Valéry, rue
François-Desnoyer, Sète. Tél. :
04-67-46-20-98. Mêmes horaires
que pour le MIAM. Jusqu'au 19
septembre. 6 ¤ (billet unique
avec le MIAM).