Gertrude, Leo, Michael,
Sarah et les autres
Comment les Stein, famille d'intellos
américains, ont accompagné, des deux côtés de
l'Atlantique, la naissance de l'art moderne.

Leo et Gertrude Stein
acquièrent "La femme au chapeau", d'Henri
Matisse, dont les couleurs bousculent les
codes de l'époque. © Succession Henri
Matisse. Photo : MoMA, San Francisco, 2011 -
ADAGP 2011
Une tribu d'Américains, une famille
d'originaux ivres de peinture, a joué les
accoucheurs de l'art moderne au début du XXe
siècle. Cent ans plus tard, l'évocation de
leurs exploits est le prétexte, au Grand
Palais, d'un accrochage grandiose d'oeuvres-phares
de la modernité. Avec quelques-uns de leurs
amis, ils ont imposé aux États-Unis l'idée
que Paris était devenu après 1870 une sorte
d'équivalent de la Florence du quattrocento.
C'est Leo (1872-1947), le cadet de cette
fratrie de juifs californiens enrichis par
la création d'une compagnie de tramways et
de cable cars, qui amorce le mouvement.
Leo arrive en Europe à la recherche de la
sensation vraie. En se lançant à corps perdu
dans une collection de peintures, en
débutant une carrière d'artiste, il ne va
pas seulement sauver sa peau, mais, avec son
frère aîné Michael (1865-1938), sa
belle-soeur Sarah (1870-1953) et, surtout,
Gertrude (1874-1946), va mécener en faveur
de quelques-uns des créateurs les plus
importants du siècle. Que serait devenu
Matisse sans les Stein, dans ces premières
années du XXe siècle où il vit aux crochets
de son épouse, obligée de se faire
chapelière pour survivre ?
Le cadet des Stein commence par s'installer
à Florence, ville dans laquelle, très
rapidement, il s'ennuie. Il y croise
néanmoins l'un des plus grands esthètes du
moment, Bernard Berenson, connu surtout par
une célébrissime photographie le
représentant coiffé d'un panama, en train de
contempler la statue de Pauline Borghèse par
Canova. Historien inspiré de la peinture
italienne, Berenson est à l'origine de la
plupart des grandes collections américaines
d'art italien du quattrocento, dont il est
le spécialiste patenté. Snob et
définitivement upper class, Berenson, qui
mourra avec un crucifix du XIVe siècle entre
les doigts, oublie volontiers le shtetl de
ses origines et jette un regard assez
méprisant sur l'étrange tribu. Son épouse
qualifie Gertrude, la soeur de Leo, bientôt
arrivée des États-Unis aux basques de son
frère, de "femelle sémite" mal attifée,
moquant son apparence "corpulente, pataude,
couleur acajou", mais vantant son
intelligence et sa "tête grandiose,
monumentale, pleine de cervelle et de génie
immense". C'est ce physique difficile que
Picasso immortalisera, à mi-chemin entre
l'art nègre et le fameux portrait du patron
de presse Bertin par Ingres, balayant à
l'avance toute critique sur la conformité du
portrait au modèle : "Elle finira bien par
lui ressembler"...
Auparavant, entre deux notices sur Sassetta
ou un autre primitif siennois, Berenson fait
découvrir Cézanne aux Stein. On est en 1900
: aucune des grandes intelligences du
siècle, à commencer par Proust, n'a encore
entendu parler de ce maître aixois qui n'a
pas son pareil pour croquer les pommes. Cela
n'empêche pas les Stein d'acheter leurs
premiers Cézanne chez Ambroise Vollard. Un
choix décisif qui commande la suite et les
emmènera, sans coup férir, chez Matisse et
Picasso, qui ne jurent que par Cézanne.
Avant de casser leur tirelire chez Vollard,
Leo et Gertrude rentrent à la maison pour
une brève session universitaire dans la plus
prestigieuse université de la côte est,
Harvard. Leo ne va pas tarder à s'y lasser
des études de droit, alors que Gertrude, en
dépit d'un échec en médecine, se passionne
pour la psychologie. Il est vrai qu'elle
suit les cours de William James - le frère
de Henry - qui n'est pas, tant s'en faut, le
plus mauvais professeur de Harvard.
Rapprochant le frère et la soeur, leur
passion pour la peinture devient très vite
une sorte de raison sociale pour toute la
famille. Entre-temps, la passion pour l'art
moderne s'est également emparée du frère
aîné, Michael et de sa femme Sarah. Arrivés
de San Francisco, ils s'installent rue
Madame au début de l'année 1904, à quelques
encablures de la rue de Fleurus, où Gertrude
et Leo ont élu domicile. Forts d'un
impressionnant trésor de guerre, ils peuvent
se mettre à l'affût de bonnes affaires.
Scandale
Et il y en a. Dans la foulée du
postimpressionnisme, les mouvements
picturaux s'enchaînent les uns à la suite
des autres, le fauvisme se faisant
particulièrement remarquer par son fort
parfum de scandale. Une nouvelle génération
d'artistes, nés autour ou après 1870, pointe
le nez. Résultat : après le Salon de 1904,
Leo et Gertrude retiennent huit tableaux
chez Vollard, dont trois Cézanne, en
particulier l'impressionnant portrait de
Madame Cézanne à l'éventail. La collection
familiale est bien partie.
Leur rage d'achat ne s'apaise pas l'année
suivante. Au Salon des indépendants, ils
font l'acquisition d'une toile de Manguin,
poids plume du fauvisme, mais grand ami de
Matisse. On est en 1905, l'année où Matisse
met le feu, rompt toutes les amarres avec
l'impressionnisme, part s'enfermer à
Collioure, où il peint en compagnie de
Derain quelques-unes des toiles les plus
audacieuses de son existence. En achetant La
femme au chapeau, Leo et Gertrude
s'embarquent dans le sillage du peintre le
plus avant-gardiste de l'époque, un artiste
dont les couleurs, les rouges d'incendie
mêlés à des verts émeraude et des jaunes,
font scandale.
En comparaison, l'achat la même année de
deux somptueuses toiles, dont La famille
d'acrobates avec singe, à un jeune peintre
parfaitement inconnu, un certain Pablo
Picasso, arrivé de Barcelone, paraît presque
raisonnable. Le jeune Espagnol dessine comme
un dieu et joue des couleurs de façon plus
modérée que ses concurrents français.
Surtout, il se tient à l'écart, ne fréquente
pas les Salons, cultivant un réalisme de
bonne facture dans le sillage de
Toulouse-Lautrec. En se liant à la tribu, en
allant vider quelques verres de schnaps et
fumer quelques cigares rue de Fleurus, le
samedi soir, chez ces Américains qui parlent
aussi mal le français que lui, Picasso ne
peut que croiser la route de Matisse.
Tout a été dit de la confrontation
Matisse-Picasso, mais, la plupart du temps,
on a oublié que la rencontre entre le jeune
bohème de la butte Montmartre et le
"professeur", plus bourgeoisement installé
sur les bords de la Seine, s'est faite chez
les Stein. Gertrude soutient Picasso,
pendant que Michael et Sarah, installés au
59, rue Madame, accrochent, à touche-touche,
les oeuvres emblématiques de la pétaradante
révolution picturale de Matisse - célébrée
avec éclat l'année dernière par le MoMA de
New York, qui présentait en particulier Le
bonheur de vivre et surtout Nu bleu,
souvenir de Biskra, une toile à l'énergie
furieuse.
Picasso, bien sûr, ne veut pas laisser
Matisse à la tête de l'avant-garde, lui qui,
depuis son arrivée à Paris, enchaîne
également les périodes, réaliste et bleue un
jour, élégiaque et rose un autre. Sa réponse
à Matisse prend la forme d'une réplique
comme on en trouve dans tous les séismes
d'importance : elle s'intitule Demoiselles
d'Avignon et fait basculer le cours de la
peinture.
Après les Demoiselles d'Avignon, plus rien
ne sera pareil chez les Stein. Gertrude se
fera l'égérie du cubisme, tandis que Sarah
restera fidèle, jusqu'à son dernier souffle,
aux couleurs de Matisse. Leo, de son côté,
très énervé par l'homosexualité de Gertrude,
prend ses distances avec Picasso et
collectionne Renoir. Le temps passant, de
nouveaux mécènes, russes, prennent la place
des Stein, sans que leur prestige
intellectuel en souffre. Des écrivains,
"papa" Hemingway et Scott Fitzgerald, vont
succéder aux peintres dans l'orbite de
Gertrude. Mais cela est une autre histoire,
évoquée par Woody Allen dans sa dernière
carte postale parisienne... On notera, pour
finir, qu'Alice Toklas (1877-1967), l'amie
de Gertrude, terminera sa vie dans un
appartement "moderne" où il est impossible
d'accrocher le moindre tableau. Et surtout
que Picasso, vaillant nonagénaire, enterrera
tout le monde...
Par Jean Pierrard
Au Grand Palais, du 5 octobre 2011 au 16
janvier 2012. "Les Stein", catalogue sous la
direction de Cécile Debray (éditions
RMN/Grand palais, 456 p., 50 euros).
Le Point - Publié le 22/09/2011 à 17:53
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Le pouvoir
et le
président de
la
République
en
particulier
sont la
cible des
protestations
sur l'île.
Crédits
photo : AFP |
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