Ah, les hasards heureux de
l’escarpolette. Une robe se
relève, un soulier s’échappe, un
petit chien jappe dans un coin…
La Gimblette… Une jeune fille
sur son lit joue avec son petit
chien blanc. Ses cuisses sont
relevées, le petit chien est
entre ses jambes. Si Fragonard,
qui fut l’élève de Boucher,
partage avec celui-ci la
réputation de peintre coquin, il
faut dire qu’il l’a tout de même
bien cherché. Il fut, selon les
frères Goncourt cités par la
commissaire de l’exposition qui
vient de s’ouvrir au Musée
Jacquemart-André à Paris,
Marie-Anne Dupuy-Vachey,
« l’homme des mythologies
plafonnantes et des déshabillés
fripons, des ciels rosés par la
chair des déesses et des alcôves
éclairées par des nudités de
femmes ». Il est sans doute en
cela en phase avec son siècle,
le XVIIIe, ce siècle des
plaisirs, du libertinage, du
moins pour ceux qui en avaient
le loisir et les moyens, jusqu’à
en perdre la tête de la manière
que l’on sait, sous le couteau
de la guillotine. Pourtant, pas
davantage qu’on ne saurait
réduire à ses fêtes galantes ce
XVIIIe siècle qui fut aussi
celui de Voltaire, Diderot,
Rousseau, Montesquieu, puis de
Saint-Just et de Robespierre, on
ne saurait limiter le génie de
Fragonard au choix de ses sujets
et c’est bien là le propos de
cette belle expo. On sait assez
peu de chose sur sa vie. Né à
Grasse en 1732, il n’appartenait
pas à une lignée d’artistes mais
était le fils d’un marchand
gantier. Sa famille serait
arrivée à Paris en 1738 et le
jeune homme - par quels
chemins ? - entre dans l’atelier
de Chardin puis, donc, de
Boucher. Grand prix de
l’académie, entré à l’école
royale des élèves protégés,
pensionnaire de l’académie de
France à Rome, il semble alors
destiné à la grande peinture de
genre, d’histoire ou de sujets
religieux et édifiants. Il en
ira tout autrement et c’est tant
mieux. Goût de l’argent ou
besoin d’argent ? Toujours
est-il qu’il va se tourner vers
les commandes privées non sans
incompréhensions de la part de
ses contemporains dont certains
- l’accusent de gâcher son
talent quand d’autres
témoignages soulignent les
difficultés matérielles qui
l’auraient conduit à ce choix.
Peu importe car, sans doute,
comme ce fut le cas pour Boucher
du reste, c’est cette légèreté
qui va libérer sa peinture. Que
l’on regarde ci-dessus cette
jeune fille délivrant un oiseau
de sa cage, l’aisance, la
fluidité de la touche, la
fraîcheur de la couleur,
l’élégance du dessin. Fragonard
est aussi un maître de la
couleur, jouant à merveille des
oppositions de complémentaires
dans le mouvement, par touches
fragmentées avant les
impressionnistes. C’est encore
un formidable dessinateur, qui
va illustrer L’Arioste,
Cervantès, La Fontaine, cadrant
ses personnages en plans serrés,
écartant l’anecdote au profit de
la force de l’action. C’est
encore un grand portraitiste
dont les audaces nourriront la
peinture à venir. Fragonard dans
sa liberté est un moment majeur
de l’histrion de l'art.
(1) Jusqu’au
13 janvier 2008 au Musée
Jacquemart-André, 158, bd
Haussmann, 75008 Paris (métro
Miromesnil). Tél. : 01 45 62 11
59.
Catalogue
édité par Snoeck. 186 pages, 39
euros.
Maurice
Ulrich