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A la Foire d'Abou Dhabi, le public admire mais l'émirat achète peu


 

Abou Dhabi Envoyé spécial

la foire d'art d'Abou Dhabi, il y a des filles. Assise sous un portrait de Giacometti, une demoiselle vêtue de la traditionnelle abaya noire et sagement voilée croque sur son carnet de dessin une araignée géante sculptée par Louise Bourgeois. Elles sont des dizaines, jeudi 19 novembre, à avoir envahi la foire, organisée pour l'essentiel à l'Emirates Palace, jusqu'au 22 novembre, et à exercer leur talent naissant. Un spectacle qui rappelle les débuts de la Foire de Madrid, où se bousculaient des étudiants avides de nouveauté après les années du franquisme. Ce spectacle attendrissant est-il du goût des exposants ? Il est permis d'en douter : sur la cinquantaine de galeries présentes dans la capitale de l'émirat d'Abou Dhabi, certaines subissent un vrai choc culturel.

Des visiteurs qui regardent, et même qui dessinent ! Mais ces galeries en espèrent d'autres, qui paient ; car elles comptaient bien profiter de la conjoncture locale.

Plusieurs musées sont en construction à Abou Dhabi, dont ceux du Louvre et du Guggenheim. Le marchand américain Larry Gagosian, l'un des ténors de la profession, a dit clairement qu'il faudra bien remplir ces musées : "Ils vont créer des collections. Les ressources disponibles à la foire constituent une opportunité significative."

L'organisateur précédent de la foire, Art Paris, a été remercié, et l'Etat a repris les choses en main, en attirant, pour la première fois, des marchands parmi les plus importants au monde. Avec quels arguments ? Il n'y aurait pas eu de promesses préalables, jurent Rita Aoun et Sami Al-Masri, les responsables de la foire. Ces derniers ajoutent : "Si des oeuvres correspondent aux projets de nos musées, nous les achèterons."

Les marchands sont donc venus avec du lourd. Daniel Malingue a réédité son petit musée éphémère mis en place lors de la FIAC, à Paris il y a quelques semaines, avec quelques confrères : une réunion d'artistes mondialement célèbres, de Picasso à Mondrian. Et l'émirat en profite à sa façon : "Nous avons une stratégie centrée sur l'éducation, affirment Rita Aoun et Sami Al-Masri. Il s'agit de permettre à l'ensemble de la communauté de partager cette vision, de préparer le public avant l'ouverture des musées en 2014. Ainsi, nous avons formé des étudiants de l'université Cheik Zayed, de la New York University Abou Dhabi et de la Sorbonne pour guider les visiteurs."

"La Joconde" est venue

Depuis 2006, la Sorbonne a une antenne ici. Des historiens d'art sont invités, comme cette année Arnaud Pierre, venu donner une conférence sur Calder, dont une sculpture monumentale, amenée par la galerie Pace-Wildenstein de New York, trône sur le front de mer. Et le rédacteur en chef de la revue Beaux-Arts magazine, Fabrice Bousteau, a organisé une soirée alternant concerts, conférences et performances, la moins appréciée n'étant pas celle, culinaire, du chef français Alain Passard.

Côté musées, le Louvre est venu avec la Joconde ! Pas dans sa version Vinci, mais dans celle peinte par Yan Pei Ming, montrée à Paris sous le titre Les Funérailles de Mona Lisa. La directrice du Musée Picasso, Anne Baldassari, a installé dans la foire une exposition d'artistes émergents du Moyen-Orient, et le Musée Guggenheim a amené une cinquantaine d'oeuvres de ses collections, exposées sous le titre "Faire un musée". Une sélection intéressante, qui traduit les premiers choix opérés par Hilla Rebay, la responsable du Guggenheim après sa création en 1937, orientés vers la peinture abstraite. Une abstraction basée sur le geste, qui parle beaucoup ici, où la calligraphie est au rang des beaux-arts.

Dans la foire, un tableau de Kupka est à vendre, à la galerie Louis Carré, qui est plus beau et plus ancien que celui montré dans l'exposition du Guggenheim. Sera-t-il acquis pour le Louvre-Abou Dhabi ? L'agence France-Museum, qui gère ces acquisitions, veut prendre son temps. Il faut réunir les douze membres de la commission avant tout achat. Dix neuf ont été effectués à ce jour, visibles sur le site Internet agencefrancemuseums.fr. C'est un rythme bien lent pour des marchands dans une foire...

Ces derniers ne sont pas non plus coutumiers des visites tardives : des princesses se sont annoncées pour le vernissage, à minuit et demi ! Le vendredi, les traits étaient tirés, et pas toujours réjouis : pas de vente, ou presque. Certains marchands restent philosophes : leur engagement porte sur le long terme. D'autres commençaient, dès le deuxième jour, téléphone en main, à chercher des clients ailleurs. A prendre trop son temps, on peut aussi perdre une opportunité d'achat. Et si la foire est un échec commercial, il n'est pas certain que les galeries les plus importantes reviennent en 2010.

François Pinault achète

D'autres marchands ont pensé qu'hormis les musées, l'émirat comptait peut-être des collectionneurs privés : la galerie Trigano est venue avec un joli Chagall, mais surtout deux artistes du Moyen-Orient. Des galeries libanaises, iraniennes ou syriennes, qui cultivent leur clientèle locale depuis des années, connaissent aussi leurs goûts et parfois s'y adaptent. D'autres croient au Père Noël. Ils ont raison, car il existe. Il est venu sous les traits de François Pinault, qui a acheté une demi-douzaine d'oeuvres, dont un ours en peluche aux crocs acérés de David Mack. Intitulée Grizzli Little Fucker, ce qui en dit long sur la tolérance locale, l'oeuvre trônait sur le stand de Jérôme de Noirmont, dont la galerie parisienne est située à quelques mètres à peine des bureaux de l'homme d'affaires français.

Que François Pinault ait jugé bon de faire 6 000 kilomètres pour acheter témoigne de son intérêt pour une foire dont il est l'un des "parrains", avec d'autres collectionneurs ou des artistes comme l'Américain Jeff Koons. Ce prestigieux comité suffira-t-il à donner aux marchands l'envie de revenir ? Rien n'est moins sûr.

Site Internet

agencefrancemuseums.fr.


Harry Bellet
La "pluie de lumière" de Jean Nouvel sur l'île de Saadiyat

L'île de Saadiyat, en face d'Abou Dhabi, est destinée à devenir un pôle culturo-touristique avec hôtels, résidences, théâtres et plusieurs musées. Prévu pour fin 2013, le site du Louvre est le plus avancé. L'architecte Jean Nouvel a fait installer dans une énorme baraque de chantier une maquette grandeur réelle d'un fragment de la coupole surbaissée qui doit coiffer son édifice. Il s'agit de visualiser comment la lumière joue à travers les croisillons géométriques des lames d'aluminium qui la composent. Plutôt qu'une toiture, il s'agit d'une sorte de moderne moucharabieh, qui laissera passer les ondées (rares sous ces climats), le vent, le sable, mais surtout "une pluie de lumière", précise Nouvel. Des points de soleil qui joueront avec le sol et les parois, mais dont les faisceaux seront aussi clairement matérialisés par la poussière en suspension. L'effet perceptible est magique.


Article paru dans l'édition du 24.11.09 Le Monde