Tenants de
l'esthétisme,
férus
d'abstraction,
gardiens du bon
goût... sauve
qui peut, les
peintres de la
figuration
narrative sont
de retour !
Enfants de
l'entre-deux-guerres,
irrévérencieux,
grinçants,
provocateurs...
et désormais
chenus. Ils
s'appellent
Rancillac,
Télémaque,
Monory,
Fromanger, Adami,
Klasen, Arroyo,
Recalcati, Cueco,
Stämpfli...
Créateurs d'un
pop art à
l'européenne qui
a choisi Paris
pour épicentre,
ils ont été
assez humbles
pour n'avoir pas
exigé de leur
art qu'il change
la face du
monde. Se
souviendra-t-on
d'eux comme des
raconteurs
d'histoires ou
comme des
agitateurs de
bocal ?
Institutions,
pop art,
politique, qui a
tué la
figuration
narrative ?
La
figuration
narrative
s'inspire
des
imageries et
du goût
populaires
(publicités,
broderies...)
pour libérer
les forces
de
l'imaginaire.
Son ambition
est de
dépasser le
constat
d'une
société en
mutation,
tel que le
propose le
pop art
anglo-saxon,
pour mieux
la
questionner.
Ce mouvement
hétéroclite
d'artistes venus
de divers
horizons
(peinture
abstraite,
surréalisme...)
est théorisé en
1965 par un
critique d'art,
Gérald Gassiot-Talabot.
La figuration
narrative
s'inspire des
imageries et du
goût populaires
(publicités,
broderies...)
pour libérer les
forces de
l'imaginaire.
Son ambition est
de dépasser le
constat d'une
société en
mutation, tel
que le propose
le pop art
anglo-saxon,
pour mieux la
questionner. A
la différence de
leurs
contemporains
les nouveaux
réalistes (1),
les artistes de
la figuration
narrative n'ont
pas de
manifeste. En
effet, quel est
le dénominateur
commun entre les
aplats saturés
de Rancillac et
les
installations
cliniques de
Klasen ? Un sens
certain du
récit. Car ces
peintres-là sont
avant tout des
raconteurs
d'histoire(s).
Et empruntent
aussi bien aux
nouvelles formes
de narration
cinématographique
(la Nouvelle
Vague) et
littéraire (le
nouveau roman)
qu'à la
photographie et
à la bande
dessinée.
Pourquoi
rompent-ils avec
l'abstraction ?
Parce que ce
dogme imposé
depuis les
années 20 par
l'école de Paris
leur ferme ses
portes. En phase
avec leur temps,
ces jeunes
trentenaires
sont marqués par
la guerre. Cueco
a été convoyeur
des fusils de la
Résistance. Une
vie dangereuse,
aux lendemains
incertains. Au
sortir de la
guerre, le
marché de l'art,
lui, fait comme
si de rien
n'était. La
peinture se
nourrit de...
peinture. Cette
survivance de
l'abstraction
est vécue comme
un drame. Et un
anachronisme
dans une société
de consommation
où règnent des
marchandises aux
emballages
toujours plus
sophistiqués. Le
contexte est
favorable au
retour du
figuratif. Très
vite, le pop
art, venu de
Grande-Bretagne
puis colonisé
par les
Américains, élit
domicile dans
les galeries
parisiennes. La
figuration
narrative,
mouvement
parisien jugé
par trop
provincial à
l'échelle d'un
marché en voie
d'américanisation,
est vite
délaissée. Et ce
n'est pas le
prix de la
Biennale de
Venise attribué
en 1964 à Robert
Rauschenberg qui
arrangera les
choses.
Au sortir de
la guerre,
le marché de
l'art, lui,
fait comme
si de rien
n'était.
Cette
survivance
de
l'abstraction
est vécue
comme un
drame. Et un
anachronisme
dans une
société de
consommation
où règnent
des
marchandises
aux
emballages
toujours
plus
sophistiqués.
Faute de
financements, la
première grande
exposition de la
figuration
narrative, «
Mythologies
quotidiennes »,
organisée la
même année par
Télémaque,
Gassiot-Talabot,
Rancillac sur
leurs deniers,
finit par se
tenir mais,
contrairement à
ce qui était
planifié,
quelques
semaines après
le triomphe pop
à Venise. La
sentence est
prononcée :
« Tout le monde
sait que la
scène de l'art
est passée de
Paris à New York
»,
tranchera un
commissaire
d'exposition
américain. Pour
Rancillac, «
l'hégémonie du
pop anglo-saxon
provient des
artistes du
consensus,
suppôts de la
société de
consommation ».
En
réduisant les
champs de
diffusion de la
figuration
narrative, elle
jette une ombre
funeste sur sa
promotion.
Corrélativement,
elle radicalise
le discours chez
des peintres
marqués au fer
rouge par une
société
conservatrice
qui peine à
faire son deuil
de la Seconde
Guerre mondiale.
«
l'hégémonie
du pop
anglo-saxon
provient des
artistes du
consensus,
suppôts de
la société
de
consommation
».
En ce début des
années 60,
l'Algérie encore
française
exporte dans l'Hexagone
sa guerre :
attentats de
l'OAS,
manifestations,
répressions...
Des visages
ensanglantés
font la une de
France-Soir.
Nos peintres
lisent Sartre,
Bourdieu et
Althusser, vont
à la
Cinémathèque. Un
enjeu capital
pour ces «
chroniqueurs du
monde comme il
va » :
quitter le champ
de l'histoire de
l'art pour
conquérir le
champ social.
Pourraient-ils
assigner à la
peinture
l'objectif de
changer le monde
? Certes l'idée
d'une culture
qui transforme
les perceptions
sociales est en
vogue. Mais en
même temps
chemine la
conscience que
la peinture ne
peut agir qu'à
l'intérieur de
son bocal : le
marché de l'art
et l'institution
culturelle.
A cause de la
rareté des lieux
d'exposition, la
peinture
militante ne
produira ses
effets que sur
des happy
few.
L'Atelier
populaire des
Beaux-Arts, qui
produit les
fameuses
affiches de Mai
68 et qui compta
dans son
aréopage les
jeunes peintres
Aillaud,
Arroyo, Cueco et
Rancillac (2),
n'aurait été, de
l'avis même des
protagonistes,
qu'une
parenthèse
enchantée... et,
excepté quelques
collages
sauvages sur des
panneaux
publicitaires,
sans lendemain.
Comment dès lors
contaminer
l'institution
culturelle, leur
cible après le
marché ? Le
Salon des «
enragés » de la
Jeune Peinture
devient le
repaire
d'activistes
d'une extrême
gauche tiraillée
entre ses « -ismes
» (communisme,
trotskisme,
maoïsme et
anarchisme). Par
la création
d'œuvres
collectives, ils
désacralisent le
statut de
l'artiste et
renversent
l'échelle des
valeurs.
Illustration en
forme d'ultime
provocation :
Aillaud, Arroyo
et Recalcati
présentent en
octobre 1965, à
la galerie
Creuze,
Vivre et laisser
mourir ou la fin
tragique de
Marcel Duchamp.
En huit
tableaux, les
peintres
torturent et
assassinent un
créateur de
l'art conceptuel
encore bien
vivant, coupable
d'incarner «
l'exaltation de
la
toute-puissance
et l'idéalité de
l'acte créateur
». Drapé
dans la bannière
étoilée, le
cercueil de
Marcel Duchamp
est porté par
trois artistes
pop new-yorkais
(dont Warhol et
Rauschenberg),
ainsi que par
trois nouveaux
réalistes
parisiens,
collaborateurs
désignés d'un
art dévoyé.
Par la
création
d'œuvres
collectives,
ils
désacralisent
le statut de
l'artiste et
renversent
l'échelle
des valeurs.
Le scandale est
à la hauteur de
l'attaque : en
écho au concert
des
condamnations,
Klasen, Monory
et Télémaque
font
publiquement
part de leur
désapprobation.
Les deux
premiers
prennent leurs
distances face à
la politisation
du mouvement.
Ces deux-là ne
se racontent pas
d'histoires.
Expression avant
tout singulière,
leur peinture à
eux, s'il lui
arrive de
traiter de
politique, le
fera de manière
détournée.
N'empêche, cette
récupération du
discours,
proclamée par
les peintres de
la figuration
narrative, sera
désormais la
marque de
fabrique du
mouvement.
Un soldat
américain en
déroute au
Vietnam
(Aillaud, 1968)
Marx, Freud
et Mao
compagnons de
lit (Cueco,
1969) seront
quelques-unes
des histoires
politiques
racontées par
les plus
militants
d'entre eux.
Aux antipodes de
cet engagement,
Monory et Klasen,
tout aussi
subversifs,
laisseront libre
cours à leurs
obsessions :
érotisme,
meurtre,
enfermement,
consommation ou
des choix de
représentations
qui plaideront
sans cesse pour
une redéfinition
du rapport de
l'homme à son
environnement.
Ces divergences
d'approche
auront fini de
briser les
solidarités,
assenant un coup
mortel à la
figuration
narrative. Mais
pas à ces
peintres
attachants.
Transcendant
leurs clivages,
ils prennent
encore plaisir à
se réunir
parfois, comme à
l'occasion de
cette exposition
collective qui
leur rend
hommage ce
printemps au
Grand Palais.
Des types qui, à
l'instar de
Jean-Luc Godard,
ont su raconter
mieux que
quiconque les
histoires d'une
décennie en
mouvement.
(1) Groupe de
peintres (Arman,
Klein...)
chapeauté par le
critique Pierre
Restany.
(2) L'affiche
Nous sommes
tous des Juifs
et des Allemands
figurant un
Daniel
Cohn-Bendit au
sourire
provocateur est
de Rancillac.
A VOIR :
«
Figuration
narrative »,
Grand Palais,
Paris 8e. Tél. :
01-44-13-17-17.
Du mercredi au
lundi de 10
heures à 20
heures ;
mercredi jusqu'à
22 heures.
Jusqu'au 13
juillet. 10 EUR.
Catalogue,
RMN-Centre
Pompidou, 350
p., 450
illustrations,
49 EUR.