Enfin les artistes africains ne sont
plus anonymes
 Statue dogon", "masque fang" : ainsi
s'exprime-t-on en matière d'arts de
l'Afrique. Il semble admis que les
fonctions religieuses et sociales des
objets étaient si déterminantes qu'il
est logique de les classer par peuples,
cultes, sociétés secrètes ou types. Il
est tout aussi logique que le nom de
leur auteur ait disparu, puisqu'il
n'aurait été que l'exécutant d'un désir
et d'un système collectifs.
L'absence de traces écrites jusqu'à une
date assez récente et les conditions
dans lesquelles les oeuvres ont été
collectées par les Occidentaux ont
contribué à cette situation : si nul ne
conteste plus l'existence d'artistes
africains, il semble tout aussi admis
qu'ils ne peuvent que demeurer anonymes.
Nombreux en effet sont les artistes
africains qui resteront anonymes : ceux
des siècles antérieurs au XIXe, faute de
témoignages écrits ; et tous ceux, plus
récents, sur lesquels des informations
auraient pu être sauvegardées mais ne
l'ont pas été : ceux qui ont collecté
les objets - ethnologues compris - n'ont
pas pu ou su poser les bonnes questions.
Et pourtant on peut pratiquer avec les
sculptures africaines ce qui se pratique
avec l'art européen : les comparaisons
stylistiques, la recherche du détail
d'un individu, une marque de fabrique.
Les efforts pour les identifier tendent
à se multiplier, jusque dans les
catalogues de vente. Après des
tentatives pionnières, mais éparpillées,
de chercheurs allemands, britanniques ou
français, sont venus les premiers
travaux marquants : une exposition sur
les sculpteurs du Nigeria au
Metropolitan Museum de New York en 1997,
les essais de classification de
l'ethnologue français Louis Perrois et,
surtout, à Bruxelles, en 2001,
l'exposition "Mains de maîtres", conçue
par l'historien et marchand belge
Bernard de Grunne. En étudiant huit cas,
elle essayait d'identifier des styles
personnels et des maîtres, exactement
comme le font les attributionnistes
spécialistes des primitifs florentins ou
siennois.
C'est à ces derniers que l'on pense dans
l'exposition "Artistes d'Abomey" au
Musée du quai Branly. A quoi comparer
les ateliers de la cour d'Abomey,
capitale du royaume du Danhomè -
l'actuel Bénin - du XVIIe au XIXe
siècle, sinon aux ateliers des cités
toscanes de la Renaissance ? Dans les
deux cas, la transmission et le
perfectionnement d'un savoir-faire
s'accomplissent au sein d'une famille,
les fils les recevant en héritage des
pères et des oncles.
A Abomey, ces familles et ateliers ont
pour nom Hountondji, Alagbé, Yémadjé ou
Akati. Actifs durant de longues
périodes, ces ateliers exécutent les
commandes des rois successifs du Danhomè,
comme d'autres celles des Médicis. Leurs
liens avec le pouvoir sont étroits,
vitaux même.
De la faveur du roi dépendent ses
commandes et celles que passent aux
mêmes artistes les nobles de sa cour.
Les sujets sont déterminés par les modes
d'exercice du pouvoir, ses mythes
fondateurs, sa rhétorique héroïque.
Celle-ci veut des lions, des requins et
des effigies effrayantes du dieu Gou,
dieu du feu et de la guerre : les
sculpteurs s'y emploient, en variant
légèrement d'après des modèles stables.
Il faut des trônes et des spectres, les
"récades", spécialité de la famille
Houndo, qui excelle aussi dans la
sculpture des plateaux de divination. Il
faut des armes de parade et d'autres
pour les exécutions capitales, des
vêtements de cérémonie, des tentures,
des bracelets - et donc des dynasties
d'armuriers, d'orfèvres et de tisseurs.
La généalogie des rois d'Abomey va donc
de pair avec celle de leurs
"fournisseurs", dont noms et dates sont
connus. Ainsi des deux statues de Gou :
celle du Musée du quai Branly est l'oeuvre
d'Ekplékendo Akati vers 1860 ; celle du
Musée Dapper est sans doute le travail
de Ganhu Hountondji, maître de la fonte,
alors qu'Akati associe le bois et le
fer.
PALAIS PILLÉS
Dans l'exposition, les données
politiques nécessaires - structures et
rites du pouvoir - sont indiquées par
une longue chronologie murale et des
bornes sonores qui diffusent de brèves
explications. Une fois précisées ces
conditions historiques et sociales, le
regard peut s'attacher aux questions de
styles et de maîtres. D'autant que le
classement des objets par genre et par
fonction favorise l'examen des
différences stylistiques en proposant
des comparaisons constantes. Tout cela
est très bien réalisé.
Cette nouvelle et passionnante approche
peut s'appliquer aux artistes d'Abomey,
parce que les collections françaises
sont d'une exceptionnelle richesse.
Elles le sont parce que la France a
envahi et détruit le royaume d'Abomey en
deux guerres, en 1890 et en 1892, et
forcé le roi Béhanzin à l'exil. Ses
palais ont été pillés et c'est le
produit de ces pillages que l'on étudie
avec tant d'intérêt.
"Artistes d'Abomey".
Musée du quai Branly, 37, quai Branly,
Paris 7e. Tél. : 01-56-31-70-00. Du
mardi au dimanche, de 11 heures à 19
heures ; jeudi, vendredi et samedi
jusqu'à 21 heures. 7 €. Jusqu'au 31
janvier. Catalogue publié par la
Fondation Zinsou, 250 p. 38 €
Publié le 29.11.09
|
|
|