C'est un " musée des horreurs "
qui a un succès planétaire.
Après le Japon, les Etats-Unis,
le Canada, l'Allemagne, la
Belgique, l'Espagne, où elle a
attiré des millions de
visiteurs, l'exposition " Our
body, à corps ouvert " est
proposée pour la première fois
en France.
Ce voyage à l'intérieur du
corps humain a ouvert ses portes
au public mercredi 28 mai, à la
Sucrière, à Lyon, un lieu
jusqu'à présent dédié à la
Biennale d'art contemporain.
Dix-sept corps dépouillés de
leur peau et plus d'une centaine
d'organes offrent une vision à
la fois fascinante et révulsante
de l'anatomie humaine, bien loin
du traditionnel squelette des
salles de cours de sciences
naturelles ou des restes humains
conservés dans des bocaux de
formol. Le grand public est
ainsi invité à découvrir ce qui
était jusqu'alors réservé au
monde médical. Tout y est :
chaque muscle, chaque artère,
chaque vaisseau, chaque viscère.
Tous les systèmes - digestif,
respiratoire, cardio-vasculaire,
uro-génital, nerveux, musculo-squelettique
- sont disséqués et expliqués
dans les moindres détails. Et
tout est vrai. Un tour de force
réalisé grâce à un procédé de
conservation nommé "
plastination " ou " imprégnation
polymérique ".
Mise au point dans les années
1970-1980 par un anatomiste
allemand controversé, Gunther
von Hagens, cette méthode
consiste à déshydrater et
dégraisser les corps dans des
bains d'acétone puis à remplacer
les fluides corporels par un
polymère qui fixe l'ensemble.
L'opération nécessite environ
mille heures pour obtenir un
corps solide, comme éternel, et
sans odeur.
Ni le Musée de l'homme, ni la
Cité des sciences de la Villette
à Paris n'ont accepté
d'accueillir ces authentiques
cadavres " plastinés ". Il y a
quelques mois, le conseil
scientifique de la Cité des
sciences avait sollicité, pour
avis, le Conseil consultatif
national d'éthique (CCNE). Sa
réponse fut défavorable. " Pour
éviter la polémique ", ni le
CCNE, ni la Cité des sciences ne
souhaitent aujourd'hui expliquer
leur position. Le Musée de
l'homme fait valoir à demi-mot
qu'il ne peut pas exposer des
restes humains provenant de
collections privées. Et la Cité
des sciences indique juste qu'il
y avait " une ambiguïté sur
l'origine des corps " et qu'elle
était " mal à l'aise sur la
démarche commerciale ".
Contrairement à l'exposition
récemment présentée à New York,
cette version française fait
volontairement l'impasse sur la
reproduction humaine et n'expose
ni embryons ni foetus à
différents stades de leur
développement. " Pour une
première présentation en France,
nous ne voulions pas choquer ",
se justifie Pascal Bernardin,
organisateur de l'exposition.
Cet homme n'est pas du tout
médecin mais habituellement
producteur de concerts (Police,
Bob Marley, U2, etc.) et de
comédies musicales. Le " choc "
qu'il a eu en découvrant aux
Etats-Unis l'exposition " Body "
au Science center d'Orlando - et
son succès commercial - l'ont
convaincu de monter le projet en
France. " Le tourneur américain
m'a mis en contact avec la
fondation Anatomical Sciences &
Technologies de Hongkong, qui
fournit les corps ", explique M.
Bernardin, qui rejette tout lien
avec Gunther von Hagens. Ces
corps - essentiellement des
hommes, tous asiatiques - " sont
ceux de personnes qui en ont
fait don à la science et qui ont
signé un document de
consentement ", jure
l'organisateur. Actuellement,
trois expositions de ce type
tournent à travers le monde sous
le nom de " Bodies ", " Body
Worlds " (réalisée par Gunther
von Hagens) et " The Universe
within " (" L'Univers intérieur
", proposée par la fondation de
Hongkong).
Le professeur d'anatomie
Olivier Gagey, chef du service
de chirurgie orthopédique à
l'hôpital du Kremlin-Bicêtre,
reconnaît que cette exposition "
est loin de faire l'unanimité ".
" Je ne peux pas me prononcer
sur la sempiternelle question de
l'origine des corps, mais ces
présentations ont beaucoup
tourné aux Etats-Unis, où ils
sont très pointilleux sur cette
question. S'il y avait un vrai
débat, depuis le temps, on
aurait trouvé quelque chose. "
Consultant scientifique et
médical de l'exposition, le
docteur Hervé Laurent, qui a
exercé pendant près de vingt ans
à l'hôpital parisien de La
Pitié-Salpêtrière, considère
qu'" il n'y a aucun problème
éthique. La quête de
conservation du corps et la
dissection existent depuis la
nuit des temps. Ici, il s'agit
de montrer et d'expliquer de
manière éducative et pédagogique
la formidable ingéniosité de la
machine humaine ".
De l'Egypte ancienne à la
Renaissance, le corps humain n'a
cessé d'être méticuleusement
observé. Et de Léonard de Vinci
à Honoré Fragonard, l'anatomie
et l'art ont entretenu des liens
étroits. " De la leçon
d'anatomie de Vésale aux images
numériques aujourd'hui
accessibles grâce aux progrès de
l'informatique médicale, c'est
tout un champ de création et
d'investigation qui ne cesse
d'évoluer, aux confins de la
médecine et des Beaux-Arts ",
souligne la Lettre de
l'académie des beaux-arts
consacrée, au printemps 2005, à
" L'homme, de l'anatomie aux
arts plastiques ".
Au fil de l'exposition
lyonnaise, les corps, baignés de
lumière, sans peau ni os,
surgissent tels des fantômes.
Là, un homme dont tous les
muscles ont été écartelés comme
des pétales de fleurs ; ici un
autre homme " écorché " installé
sur un vélo ; plus loin un corps
au crâne ouvert, aux nerfs
apparents, à la colonne
vertébrale écartée pour faire
apparaître la moelle épinière ;
et encore un autre corps, cette
fois coupé en rondelles afin
d'expliquer comment notre
intérieur est visualisé lors
d'une IRM. Et puis, posée sur
une table, tel un tapis, la
peau, uniquement la peau, de
tout un corps. On reste
interloqué, entre fascination et
dégoût. Dans chaque salle, des
pièces anatomiques permettent de
découvrir la vésicule biliaire,
le cervelet, l'artère carotide,
les valves cardiaques, les
reins, l'intestin grêle, un
poumon sain et un poumon
cancéreux, et de comprendre, par
exemple, le fonctionnement de la
musculation, les méandres du
réseau sanguin ou encore ce qui
se passe lors d'un claquage,
d'un infarctus ou d'un accident
vasculaire cérébral. " Regardez
comme on voit bien, lorsqu'on a
une sciatique, pourquoi la
douleur descend tout le long de
la jambe ", s'extasie le docteur
Laurent en suivant du doigt le
parcours du nerf.
" Ces pièces anatomiques, qui
ont demandé une dissection très
élaborée, ont une valeur
pédagogique, elles sont
présentées de manière décente,
n'ont rien d'obscène et donnent
à contempler l'anatomie dans
toute sa splendeur ", considère
le professeur Olivier Gagey. "
Derrière la brutalité ressentie,
on peut porter un regard
attentif, non voyeur, et
découvrir une extraordinaire
organisation. " Comprendre
comment nous sommes faits et
comment nous fonctionnons. En
revanche, le professeur Gagey
balaie d'un revers de main toute
" soi-disant valeur esthétique
".
Depuis 1995 (date à laquelle
le Japon a accueilli la première
exposition de ce genre), partout
où elles ont été présentées, ces
" planches anatomiques "
grandeur nature ont rencontré un
très vaste public. Un public
habitué depuis quelques années,
notamment à travers des séries
télévisées telles que " Les
experts " ou " Nip/Tuck ", à
voir des autopsies ou des
interventions chirurgicales plus
vraies que nature. Le corps est
devenu un spectacle. " Notre
corps est notre jardin, notre
volonté en est le jardinier " :
cette phrase de William
Shakespeare clôture cette
exposition censée participer à
la prévention de notre capital
corporel et à l'éducation
médicale du grand public.
Peut-être...
Quoi qu'on en pense, cet
étalage anatomique, qui navigue
entre science et voyeurisme, ne
laisse pas indifférent. Ouverte
sans limite d'âge (avec même un
tarif à 11,50 ¤ " jusqu'à 12 ans
" contre 15,50 ¤ pour les
adultes), on peut néanmoins
s'interroger sur l'intérêt d'y
amener ses jeunes enfants, qui
pourraient légitimement
cauchemarder...
Sandrine Blanchard